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LEÇONS CLIINIQUES

DE

MÉDECINE MENTALE

Ouvrages Um ntêwne uwteu»^»

De l'Hypochondrie et du suicide, 1822,

Observations sur le projet de loi relatif aux aliénés, 1837.

De l'Aliénation mentale, f838.

Du Délire, 1839.

Discours prononcé sur la tombe de M. Esquirol, 1841.

Considérations générales sur les maladies mentales, 1843.

Visite à l'établissement d'aliénés d'illenau , et considérations

générales sur les asiles d'aliénés; 1845, De l'Enseignement clinique des maladies mentales, 1850.

Paris. RIGNOUI , Intprimeur de la Faculté de Médecine , rue Monsieur-le-Prince , St.

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LEÇONS CLINIQUES

UE

MEDECINE MENTALE

FAITES A L'HOSPICE DELA SALPETRIÈRE. i^AB M. W^\^W^W^

Médecin de la l'"' Section des Aliéiie'es à l'Iiospice de la Salpétiicrc , Membre de l'Académie de Médecine et de la Légion d'Honneur.

PREMIERE PARTIE.

lSY9IPTO»IATOIiOC}IE C^ÉIVÉRALË DES MALADIES MENTALES.

PARIS.

J.-B. BAILLIÈRE,

LIBRAIRE DE l'ACADÉMIE DE MÉDECINE, rue Hautefeuille , 19.

1854

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AVANT-PROPOS.

Ces leçons , qui ne sont qu'un iragraent du cours clinique et théorique que nous Faisons , depuis plus de dix ans , à l'hospice de la Salpêtrière , sur les maladies mentales et les affections nerveuses , n'é- taient pas primitivement destinées à être publiées. Mais , puisque la Gazette des hôpitaux les a fait sortir de l'enceinte d'un amphithéâtre , en les insé- rant dans ses colonnes, en 1850 et 1851 , nous les publions aujourd'hui séparément , à la demande réitérée et si bienveillante de quelques amis et de plusieurs élèves, qui, devenus maîtres, veulent bien conserver le souvenir de notre enseignement.

Le sujet que nous traitons est essentiellement clinique et renfermé dans des limites précises. Ces leçons sont uniquement relatives à la symptomato- logie générale, qui comprend : les lésions des sen- timents et des penchants ; les troubles de l'intel- ligence ; les illusions et les hailucinations ; les lésions des mouvements ; les altérations des fonc- tions organiques^, la marche de la folie, c'est-à-

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dire l'évolution successive de ses différentes phases, considérée d'une manière générale. Ces leçons sont précédées d'un discours d'ouverture sur la direction à imprimer à l'observation des aliénés, qui nous paraît une introduction naturelle à l'étude sympto- matique des maladies mentales. La seconde partie de la pathologie générale sera consacrée à l'étio- logie , à l'anatomie pathologique , au pronostic, et au traitement.

Puisse cette publication répondre à l'attente de mes anciens et bien chers élèves qui l'ont provo- quée ! Puisse-t-elle être de quelque utilité pour l'étude si difficile des aliénations mentales , et ser- vir la cause de l'infortune , au soulagement de la- quelle J'ai voué mon existence tout entière !

Entrait de la Gazette des Hôpitaux, 1850-51.

LEÇONS CLINIQUES

DE

DISCOURS D'OUVERTURE.

De la direction à iin|>i*inicr ii l'observation des aliénés.

Sommaire. Quatre procédés principaux d'observation : procédés des ro- manciers, des narrateurs, des somatisles, et des psychologues. Ils sont lous exclusifs et incomplets. Us ont conduit à créer des types ariificiels et provisoires Il faut en employer d'autres pour découvrir des types naturels. Trois principes j^énéraux à suivre : ne pas réduire son rôle d'observateur à celui de secrétaire des malades; étudier l'individualité maladive ; ne jamais séparer un fait de son entourage. Indication jjéné- rale des types à rechercher : sentiment de crainte et de défiance : état de dépression et d'exaltation.— Autre principe de direction ; observation des faits négatifs. Conclusion.

Avant d'aborder la symptomalologie de la folie , objet principal du cours de cette année, mon intention est au- jourd'hui de vous indiquer les principes généraux qui doivent servir de guide dans l'observation des aliénés.

La première question que vous devez vous poser, en effet, en commençant l'étude des maladies mentales est évi- demment celle-ci : Que doit-on observer et noter au milieu de toutes les manit'eslations si bizarres , et en apparence si

contradictoires, que présentent les aliénés? Quel est Fimpor-

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_ 2 tant et quel est l'accessoire dans cet assemblage confus de symptômes qui attire vaguement la curiosité de l'observa- teur ou qui le frappe d'étonnement ?

Pour re'pondre à cette question si naturelle , parcourons ensemble un établissement d'aliénés , et voyons quels sont les faits qui vont, déprime abord, éveiller votre attention.

Voyez-vous ce malade qui se fait remarquer de loin par la violence de ses cris , par une agitation incessante , par l'irrégularité de ses actes , la bizarrerie de ses poses ? Il crie , il chante , il danse , il vocifère ; pas un instant de re- pos ; la vivacité désordonnée de ses mouvements , la rapide succession de ses pensées, l'incohérence de son langage, le dis- tinguent d'une manière tout à fait saillante de la plupart de ses voisins , et il est impossible que les caractères extérieurs que je viens d'indiquer ne vous impressionnent pas, dès votre entrée dans l'établissement.

Continuant votre visite , vous apercevez blotti dans un coin un malade immobile, la tète baissée, les yeux à moi- tié clos , ne proférant pas une seule parole , et si vous avez le loisir de l'observer pendant quelque temps, vous serez étonnés de le voir conserver constamment la même attitude. Il semble étranger à tout ce qui l'entoure , et ne donne en quelque sorte que de loin en loin quelques signes de vie. Si vous l'abordez, c'est à peine s'il s'aperçoit de votre présence, et vous aurez beau modifier et renouveler à l'infini vos questions , vous éprouverez la plus grande difficulté à lui arracher la plus simple parole.

Frappés d'un tel contraste entre la lenteur, l'absence même de ses mouvements , et l'agitation continuelle de celui que vous aviez précédemment remarqué, ainsi que de l'opposition

presque complète qui existe entre la manière d'être, l'atti- tude, la conduite, les paroles et les actes de l'un et de l'autre , vous ne balancerez pas à établir une ligne de démar- cation tranchée entre ces deux genres d'aliénés , et vous les considérerez naturellement comme deux types diamétrale- ment opposés.

Pendant que vous observez attentivement l'immobilité et le silence de ce malade , vous êtes accostés brusquement par un autre aliéné qui vient vous arracher à la profondeur de vos réflexions , et vous débiter avec une volubilité et une verve extraordinaires les rêves de son imagination : il est prince , roi, empereur; il distribue à tout le monde, avec généro- sité , avec profusion , des trésors inépuisables ; il raconte avec l'accent de la plus profonde conviction les choses les plus incroyables , parle de ses châteaux , de ses palais , etc., de manière à donner à ses récits les caractères de la vérité ; et pourtant, toutes les circonstances extérieures qui l'entou- rent protestent, à chaque instant, contre ses grandeurs ima- ginaires. Chose étonnante I si vous dérivez ses facultés sur d'autres sujets que celui qu'il a spontanément abordé , vous pouvez le faire causer sensément, avec calme et raison.

Un peu plus loin , vous rencontrez un aliéné qui présente ce même contraste de raison et de folie , mais qui ne parle que d'idées religieuses. 11 est en communication incessante avec la Divinité ; il voit, il entend des anges, émissaires du Très-Haut , qui lui apportent des ordres à suivre et lui dictent sa conduite. Il a pour mission de régénérer l'espèce humaine, de prêcher une nouvelle religion et de convertir le monde Sortez-le des objets de son délire , et vous parvenez à le faire parler, souvent d'une manière agréable, sur des sujets

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variés , sans pouvoir constater dans ses paroles la moindre trace de folie.

Voilà un aliéné constamment tourmenté par l'idée de l'en- fer, et qui se croit réservé à des tortures éternelles. Vous le voyez, en proie au plus affreux désespoir, pousser des gémissements , des lamentations , et quelquefois verser des larmes abondantes.

Ici un autre aliéné se croit entouré d'ennemis , interprète contre lui les paroles, les gestes, jusqu'aux plus simples mouvements de tous ceux qui l'entourent, et trouve dans les actes les plus insignifiants de la vie habituelle des motifs de soupçon et de défiance.

vous entendez un malade se plaindre d'ennemis ca- chés, sans cesse occupés à le harceler, à lui nuire; un autre gémit sous l'influence de la physique, de la sorcellerie, des sciences occultes ou du magnétisme.

Un amant , dans son délire , parle d'infidélité et de ven- geance , on bien son esprit paraît absorbé dans les chimères d'un amour idéal et d'une félicité sans bornes.

Un mélancolique s'imagine avoir commis les plus grands crimes ou se croit fatalement condamné à les commettre , et s'abandonne à toutes les angoisses de la douh.sr.

Une femme qui ne peut dominer un violent pet chant d'éro- tisme se livre publiquement aux actes les plus ehontés , et à côté d'elle, un autre malade, se croyant ruiné et incapable de tout, roule incessamment dans sa tète des projets de suicide.

Plus loin enfin , vous remarquez un aliéné dont le babil intarissable est aussi vide de pensées qu'abondant en paroles décousues et incohérentes , et avec lequel vous ne pouvez absolument lier aucune conveisalion suivie.

En résumé , car nous devons renoncer à faire passer sous vos yeux toutes les catégories des aliénés , quelle est la pen- sée que vous emportez d'une visite ainsi faite dans un éta- blissement consacré aux maladies mentales ? Vous en sortez avec la persuasion que les idées délirantes n'ont pas plus de limites que l'imagination de l'homme. Vous avez vu des gé- néraux, des empereurs, des rois, des prophètes, des mes- sies, des dieux ; des aliénés se croyant changés en diable, en animaux , ou même en corps inanimés ; vous avez vu des malades préoccupés d'idées religieuses, erotiques, ambi- tieuses, politiques, etc. ; vous en avez remarqué de calmes, d'agités , de tristes , de gais ; et vous en concluez : qu'il n'est pas de passion , pas d'idée , ayant existé ou pouvant surgir dans la tête humaine , qui n'ait sa représentation dans une maison d'aliénés ; 2*^ qu'il est bien difficile d'introduire l'ordre et la l'égularité d'une classification scientifique au milieu de phénomènes aussi multiples et aussi variables que l'intelligence et le caractère de l'homme.

Que feriez-vous par conséquent, si vous vouliez rap- porter l'histoire d'aliénés ainsi observés ? Vous choisiriez parmi les idées extraordinaires que vous leur entendriez émettre celles qui vous paraîtraient les plus curieuses, les plus intéressantes, et vous chercheriez à en faire un tableau aussi pittoresque que possible. Vous les représenteriez , sous une forme dramatique, préoccupés de leur idée délirante, mettant tous leurs actes en rapport avec leurs paroles , em- ployant toutes les ressources de leur esprit au profit de celte idée , et dans le but d'arriver à la réalisation de leurs désirs. Vous chercheriez à les peindre s'abandonnant sans contrôle et sans réflexion à toute la violence de leui's penchants , à

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toute la spontanéité de leurs impulsions, et à tous les écarts d'une volonté désordonnée. En un mot, vous vous laisseriez guider, dans le choix des idées et des actes des malades, par leur bizarrerie , leur singularité , par leur caractère étrange et extraordinaire. Vous oublieriez que vous observez des malades , et vous dépeindriez les aliénés comme le font les romanciers. Au lieu de décrire la nature telle qu'elle est, vous créeriez de toutes pièces, à l'aide de quelques idées saillantes empruntées à des aliénés , des fous imaginaires , semblables à ceux que conçoivent les gens du monde, et tels qu'on les représente dans les romans ou dans les pièces de théâtre. Vous décririez , en un mot , des hommes sains d'es- prit agissant sous l'influence d'une idée fausse ou d'une pas- sion , ou bien des malades en proie au délire de la fièvre le plus violent, c'est-à-dire que le plus souvent vous substitue- riez vos idées préconçues à l'observation exacte de la nature, la fiction à la réalité.

Ce procédé est évidemment l'enfance de l'art. C'est l'ob- servation abandonnée à tous les caprices de l'imagination et de l'instinct de curiosité ; c'est ce que nous appellerons le procédé des littérateurs ou des romanciers , qui a été mal- heureusement trop souvent employé dans la spécialité des maladies mentales.

Un second procédé , qui se rapproche du précédent, sous beaucoup de rapports , mais qui en diffère essentiellement par son caractère plus scientifique , est celui qui se présen- tera naturellement à votre esprit si, frappés des graves inconvénients du précédent, vous cherchez à étudier les aliénés d'une manière plus approfondie.

En restant longtemps avec ces malades, en vivant au

7 milieu d'eux , vous ne tarderez pas à vous apercevoir de l'erreur grossière dans laquelle vous êtes tombe's de prime abord, lorsque vous avez cru que les folies étaient aussi multiplie'es que les individus. Vous serez frappe's de l'exis- tence de beaucoup de caractères communs qui rapprochent les uns des autres un grand nombre d'aliéne's. Vous consta- terez , à votre grande surprise , que non-seulement on re- trouve les mêmes directions d'esprit et de sentiments chez une foule d'aliéne's , présentant d'ailleurs des idées prédomi- nantes diverses, mais que le nombre de ces idées elles-mêmes est très-restreint , comparativement à ce que vous avait fait supposer un léger examen. Vous verrez enfin un grand nombre d'aliénés qui ne se bornent pas à exprimer les mêmes pensées , mais qui les expriment absolument dans les mêmes termes. Vous arriverez ainsi petit à petit, en partant tou- jours des manifestations et des idées les plus saillantes , à négliger les individualités, pour ne plus étudier que les types , à n'observer que les caractères communs , et à lais- ser dans l'ombre les caractères individuels. Vous entre- rez , en un mot , dans la voie scientifique , en abandonnant le terrain illimité des différences individuelles , qui ne peuvent rien donner au delà du fait lui-même , pour abor- der le terrain des analogies , qui permettent de rapprocher les faits par leurs caractères communs , pour en faire des groupes , des espèces et des genres. C'est ainsi , par exemple , qu'au lieu d'observer tel maniaque en particu- lier, comme vous l'aviez fait précédemment, vous obser- verez le maniaque dans ses caractères généraux ; il en sera de même du mélancolique , du monomaniaque , du dé- ment , que vous chercherez à caractériser aussi bien que

8 possible comme espèce morbide. Dès lors la direction de votre observation se trouvera complètement changée. Vous aurez fait un grand pas dans la voie de la science, puisqu'au lieu de vous laisser guider par les impulsions de votre curio- sité ou par un aveugle empirisme , vous suivrez les lois qui régissent toutes les sciences , en cherchant à remonter du fait particulier au fait général.

Cette seconde manière d'observer les aliénés , suivie jus- qu'à présent par la plupart des auteurs , est donc infiniment supérieure à celle que nous avons exposée en premier lieu ; de bons esprits lui ont fait produire non pas des observa- tions complètes et irréprochables , tant s'en faut , mais des documents précieux, qui ont servi et qui serviront encore au progrès de la science. Nous insisterons tout à l'heure sur ses imperfections , qui nous la feront désigner sous le nom de procédé des narrateurs, et nous chercherons à vous prouver qu'on doit aujourd'hui lui substituer un procédé plus scien- tifique encore ; mais nous devions à la vérité de proclamer hautement ses avantages et sa supériorité incontestable sur le procédé tout littéraire et romanesque dont nous avons parlé en commençant.

Arrivés au point nous sommes nous-méme en ce mo- ment, les observateurs de la folie , peu satisfaits des résultats obtenus par le procédé que nous venons d'exposer, se sont demandé s'il n'y aurait pas quelque autre point de vue, jus- que-là négligé, qui pourrait conduire à une connaissance plus approfondie de celte maladie, et ils ont alors suivi deux directions diamétralement opposées , la direction somatique ou physique et la direction psychologique.

Les premiers , ceux qui ont cherché à importer dans la

9 médecine mentale les idées de la médecine ordinaire, ont d'abord étndié dans l'aliénalion la maladie cérébrale , et ils sont arrivés, en dernière analyse, à ne voir dans la folie, comme le célèbre Jacobi et plusieurs auteurs allemands, qu'un symptôme des maladies les plus variées par leur siège et par leur nature.

Ils ont assimilé le symptôme folie au symptôme délire, ob- servé, dès la plus haute antiquité, dans les maladies aiguës. Cette identité , admise en théorie , a naturellement les conduire à. des conséquences pratiques identiques; aussi ont- ils été entraînés à appliquer à ce symptôme les procédés d'observation employés à l'égard du symptôme délire dans les maladies ordinaires. Au lieu d'étudier les manifestations du délire en elles-mêmes , et de baser les différences et les analogies des délires entre eux sur cette étude directe des paroles et des actes des malades, ils ont été amenés, malgré eux, à subordonner le phénomène délire aux divers états phy- siques qui lui donnaient naissance , et à l'observer ainsi dans ses relations avec ces divers états beaucoup plus que dans ses caractères propres. C'est ainsi qu'ils ont fait une plus grande attention à l'élude du pouls , des maladies abdominales ou thoraciques , à tous les phénomènes physiques en un mot , qu'à l'étude des phénomènes psychiques , auxquels ils n'ac- coi'daient pas une importance plus grande qu'à tous les autres symptômes d'un même état maladif. Cette direction exclusive donnée à l'observation des aliénés a eu certai- nement des avantages, à une époque toute l'attention se trouvait fixée sur les phénomèiies psychiques , et presque entièrement détournée de l'examen des désordres de l'orga- nisme. Nous devons rendre pleine justice aux hommes émi-

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nents qui ont eu la patience et le courage de re'agir contre cette tendance e'galement exclusive de la science qu'il e'tait si difficile de déraciner. Ils ne sauraient être responsables de l'exage'ration de cette re'action : elle tient à la nature des choses et à la uature de l'homme. Mais, cette justice une fois rendue, nous devons dire que leur méthode d'observation est beaucoup trop exclusive pour être vraie , et qu'elle doit être repoussée pour deux raisons principales. Et d'abord , en ad- mettant même la vérité des observations faites sur les altéra- tions physiques dans l'aliénation mentale , la prédominance de lésion des facultés intellectuelles et morales est telle, que c'est manquer aux lois de subordination rationnelle que de ne pas lui accorder une importance proportionnée à sa con- stante existence et à son intensité. Mais ce n'est pas seulement parce que les lésions physiques sont relativement secondaires dans l'aliénation mentale qu'on doit principalement fixer son attention sur les lésions des facultés psychiques ; c'est surtout parce que les fonctions cérébrales ont un caractère spécial qui les distingue essentiellement de toutes les autres fonctions de l'économie , et que ce caractère est de nature à augmenter encore l'importance des lésions psychiques. Non-seulement, en effet , les deux éléments qui, par leur union intime, con- stituent la nature humaine , étant troublés par la maladie, donnent naissance au délire; mais ce délire primitif lui- même, une fois produit, donne naissance, à son tour, à de nouveaux délires secondaires, tertiaires, etc., qui s'engen- drent ainsi les uns les autres , par suite de la spécialité de la fonction. On n'a donc pas seulement à étudier dans la folie le phénomène délire considéré comme symptôme d'une ma- ladie ; il faut nécessairement, pour avoir une connaissance

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exacte de cette affection , étudier la production du délire par le délire , le mécanisme de l'action des facultés malades les unes sur les autres, en un mot, le travail morbide de l'in- telligence.

N'insistons pas plus longtemps sur l'exposé de cette mé- thode d'observation , évidemment incomplète , et passons à l'étude de celle employée par les psychologues.

Il était tout naturel qu'après avoir envisagé la folie comme une simple perturbation de l'état physiologique de l'intelli- gence , on songeât à appliquer à l'étude de cette maladie les procédés d'observation employés par les psychologues pour l'étude de l'homme normal. Les mêmes idées préconçues qui avaient amené l'homme du monde à envisager la folie comme le résultat d'une erreur ou d'une passion , implantées au milieu d'une intelligence saine, devaient conduire le mé- decin psychologue à l'envisager comme l'effet d'une lésion ou d'un trouble dans les facultés admises à l'état nor- mal. Les uns avaient fixé leur attention sur les idées ou les passions prédominantes qui semblaient la cause et le point de départ de toutes les paroles et de tous les actes déraison- nables ; les autres , plus savants , devaient chercher cette cause dans la lésion de telle ou telle faculté. Aussi, suc- cessivement, toutes les doctrines psychologiques ont-elles eu leur retentissement dans l'étude de l'aliénation men- tale. Nous avons vu , par exemple, les idées de Gondillac et de Laromiguière , importées dans l'étude de la folie, donner naissance à la lésion de l'attention , considérée comme expli- quant, par sa diminution ou par son exagération , les formes principales de la folie. Nous avons vu , d'un autre côté , Heinroth cherchant à rattacher toutes les folies à la lésion

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primordiale de la moralité, et les distinguant ensuite, d'après une division généralement admise en psychologie , en folies de l'intelligence , folies de la sensibilité, et folies de la vo- lonté. C'est ainsi , en un mot , que nous avons vu les alié- nistes puiser dans les divisions psychologiques existantes les éléments de leurs classifications de la folie et les principes qui devaient les diriger dans l'observation des aliénés.

Nous sommes loin certainement de repousser l'étude psy- chologique de l'aliénation mentale, c'est-à-dire l'élude de l'action des facultés les unes sur les autres pour la produc- tion des délires. Nous croyons, au contraire, que c'est dans cette étude, faite, bien entendu, concurremment avec celle des lésions de l'organisme , que l'on pourra découvrir les moyens d'arriver à une connaissance exacte de cette maladie, et surtout d'instituer une thérapeutique vraiment ration- nelle. Mais est-ce à dire que nous approuvions l'application de la psychologie , telle qu'elle a été faite jusqu'à présent, à l'étude et à la classification de la folie ? Non certainement. Nous pensons qu'étudier, ainsi qu'on l'a fait , les lésions iso- lées des facultés dans la folie , c'est importer artificiellement d'une science dans une autre un procédé qui, bon et utile dans l'une, peut très-bien ne pas l'être dans l'autre; que c'est réunir arbitrairement, dans un cadre et sous une déno- mination commune , des i'aits qui ne se ressemblent que par un seul point et qui diffèrei]t essentiellement sous tous les autres rapports. C'est, en un mot, faiie de l'observation systématique. C'est d'ailleurs être exclusif, au lieu de dé- duire les lois de coordination de l'ensemble des phénomènes appréciés à leur juste valeur.

Oui, sans doute, nous pensons qu'on doit étudier l'alié-

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nation mentale au point de vue psychologique ; mais nous entendons par qu'on doit observer attentivement le méca- nisme psychique de la production des délires , et non recher- cher, dans ces délires , les lésions des facultés reconnues chez riiomme à l'état normal. A quoi servirait-il , en effet, de s'occuper des lésions de l'attention, de la mémoire, de la volonté , par exemple , dans la folie , si l'on ne faisait , comme l'ont fait jusqu'à présent la plupart des aliénistes psychologues , que constater cette lésion isolée, sans recher- cher ses rapports avec toutes les conditions au sein desquelles elle se produit, en un mot, avec tous les autres phénomènes que présente le malade ? Aussi à quels résultats ces psy- chologues exclusifs sont- ils arrivés jusqu'à présent dans l'étude de la folie ? Ces résultats sont faciles à résumer, puis- qu'ils sont nécessairement les mêmes pour tous, ils sont tous arrivés à cette conclusion : telle faculté, la mémoire, la vo- lonté, l'attenlion , par exemple, peut être troublée de trois manières dans la folie : elle est augmentée, elle est diminuée, ou bien elle a subi une perturbation dans les lois qui la ré- gissent. Voilà les trois conséquences inévitables auxquelles doit conduire l'étude des lésions isolées des facultés dans la folie. Mais, je vous le demande, à quel résultat pratique peut- on arriver en scindant ainsi l'intelligence humaine d'après des divisions scolastiques , admises uniquement pour faciliter l'étude, et si l'on n'observe pas les facultés dans leur union, c'est-à-dire telles qu'elles existent en réa- lité?

Évidemment si , au lieu d'étudier les facultés en action et l'intelligence en mouvement, je dirai môme plus, rintelli- geuce dans sou mouvement pathologique , on décompose

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artificiellement ces états complexes , comme l'anatomiste dis- sèque les tissus et comme le chimiste analyse les corps inor- ganiques , il est impossible d'avoir une idée juste des phéno- mènes tels que la maladie les présente. Ici encore, d'une manière tout aussi exclusive que dans les trois méthodes précédentes , on substitue donc un procédé artificiel et in- complet d'observation à l'étude exacte de la nature.

Nous avons voulu vous exposer les quatre procédés prin- cipaux d'observation employés par nos devanciers , avant de vous indiquer celui que nous croyons devoir leur être pré- féré. Cet exposé suffit déjà pour vous faire sentir les incon- vénients, les dangers mêmes, des méthodes exclusives d'ob- servalion. On n'a signalé dans le délire que les phénomènes les plus saillants , ceux qui frappent d'abord l'observateur ; on a créé d'une manière artificielle des types et des genres basés sur ces caractères extérieurs, ou bien, négligeant l'observation directe du délire lui-même, on a cherché à soumettre son étude aux lois qui régissent la pathologie ordi- naire ou la psychologie normale.

Après avoir assisté en quelque sorte à ces évolutions de la science, ne vous semble-t-il pas qu'il doit y avoir autre chose à observer chez les aliénés que ces phénomènes exté- rieurs et saillants ? Pour répondre à cette question, soumet- tons à une nouvelle revue les aliénés que nous avons distin- gués tout à l'heure en suivant la voie ordinaire. Examinons le maniaque, par exemple, que l'observation superficielle des caractères extérieurs a fait regarder comme un type bien déterminé. Croyez -vous que deux hommes qui se livrent aux mêmes actes violents, et qui sont dans le même état ap- parent d'agitation, soient nécessairement dans le même état

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intérieur ? Ne soupçonnez-vous pas que des situations d'es- prit très-différentes peuvent donner lieu à beaucoup de ma- nifestations extérieures analogues ? La colère ne produit-elle pas quelquefois les mêmes effets que l'ivresse, et croyez- vous qu'il serait scientifique de grouper ensemble ces deux états, au point de vue de leur résultat identique, sans tenir compte des différences nombreuses qui doivent au contraire les faire distinguer nettement l'un de l'autre? C'est cependant cette erreur que l'on a commise en réu- nissant , sous le nom de maniaques, des malades qui peuvent bien se ressembler sous le rapport de leurs cris et de la violence de leur agitation , mais qui peuvent aussi différer totalement sous le rapport de l'état intérieur, mobile de ces actes analogues, état qu'il est surtout important de con- naître, soit pour apprécier exactement la maladie, soit pour instituer un traitement individuel.

Il en est de même du mélancolique.

On l'a représenté comme absorbé en lui-même , ne pro- férant aucune parole, péniblement préoccupé d'une idée triste , etc. Croyez-vous sérieusement que ces signes exté- rieurs suffisent pour caractériser un état identique et consti- tuer un véritable type ? N'y a-t-il pas une distance immense entre l'aliéné ayant conservé une partie de son intelligence et revêtant en effet ces apparences extérieures , par suite d'une préoccupation pénible , et le malade atteint de cette forme de mélancolie que l'on a désignée sous le nom de stu- pidité ou d'idiotisme accidentel , et qui , sous des apparences analogues, cache une suspension ou un anéantissement pres- que complet de l'intelligence ?

Comment constaterez-vous ces différences essentielles , si

le- vons vous bornez à noter les phénomènes apparents à pre- mière vue, et si vous constatez simplement les manifesta- tions , au lieu d'étudier les conditions au milieu desquelles elle se produisent et les étais généraux de l'intelligence qui leur donnent naissance ?

Cette nécessité devient plus évidente encore lorsque l'on aborde l'étude des délires partiels, appelés monomanies. Atta- cherez-vous , par exemple , une importance majeure à noter que tel aliéné présente une idée d'orgueil, que tel autre a une idée religieuse ou une idée d'amour, comme on se borne à le faire aujourd'hui ? Une idée d'orgueil entraîne-t-elle néces- sairement, selon vous, la conséquence du développement de l'amour- propre chez un malade? La présence d'une idée religieuse, chez un autre, sera-t-elle l'indice infaillible d'un sentiment religieux exalté? IN'est-il pas possible que deux aliénés, ayant l'un une idée d'orgueil, et l'autre une idée religieuse, se ressemblent complètement, malgré la diffé- rence de leur idée prédominante , et qu'au contraire , entre deux malades ayant chacun des idées religieuses ou des idées d'orgueil prédominantes, il existe des différences essen- tielles ?

Qu'il nous suffise , pour vous convaincre immédiatement de cette véiité , de vous citer un exemple qui nous paraît bien frappant. En suivant les procédés d'observation exis- tants, vous décririez isolément, comme des aliénés tout à fait différents , d'abord un malade se croyant possédé du diable, puis un autre qui se croira entouré d'ennemis, un troisième qui s'imaginera sans cesse être en butte à la pour- suite de la police , tel autre qui ne sera préoccupé que de sorcellerie ou de physique ; un cinquième enfiu , qui ne par-

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lera que de magnétisme oa d'influences mystérieuses agissant sur lui à distance. En suivant le procédé d'observation des romanciers , ou même à l'aide du procédé plus scientifique des narrateurs , vous les dépeindriez , avec tous les détails que les malades auraient donné à leurs idées délirantes , comme des types tout à fait différents.

Eli bien ! une seule observation générale suffit pour dé- truire tout cet échafaudagne artificiel. Ces malades, que vous croyez si différents les uns des autres , se ressemblent tous par les phénomènes communs, de la crainte, delà défiance et du sentiment du merveilleux. Voilà les sentiments qui forment le véritable fonds de la maladie, qui ont revêtu chez chacun d'eux des formes diverses , selon les habitudes antérieures de l'individu, sa culture intellectuelle, le milieu au sein du- quel il a vécu, et selon mille autres circonstances, mais qui existent chez tous , avec les mêmes caractères généraux , et qu'il faut par conséquent s'attacher à étudier et à décrire . Ce qui prouve combien celte remarque est exacte, c'est qu'en étudiant l'aliénation mentale aux diverses époques histori- ques, on voit cet état, caractérisé par un sentiment général de frayeur, uni parfois à l'exaltation du sentiment du mer- veilleux , revêtir successivement ces formes diverses. On le trouve avec l'idée prédominante du diable ou de l'enfer au moyen âge , tandis qu'à d'autres époques sociales , on voit prédominer les idées de sorcellerie, de magie ou de police. Les mêmes différences s'observent entre les diverses classes de la société, à la même époque , et ce que les aliénés des classes inférieures attribuent à la physique, d'autres , ayant reçu plus d'éducation , l'allrihiient au magnétisme.

iNous pourrions multiplier à l'infini les exemples de ce

18 genre ; mais ceux que nous venons d'indiquer suffiront , par leur généralité , pour vous faire sentir les défauts des mé- thodes d'observation existantes , et pour vous faire com- prendre dans quelle voie il convient de s'engager mainte- nant.

La conclusion à tirer de cet aperçu rapide est celle-ci : les types aujourd'hui admis chez les aliénés ne sont , en géné- ral , basés que sur des caractères superficiels qui pourraient manquer, la maladie restant la même , ou qui peuvent exis- ter dans deux formes de maladie opposées. Si l'on conti- nuait à observer dans cette direction , on ne pourrait jamais arriver à la connaissance de la vérité , puisqu'on laisserait dans l'ombre ce qui est important, et on mettrait en relief ce qui est accessoire. Cette voie , ouverte jusqu'ici à l'obser- vation , a donc produit tout ce qu'elle pouvait produire , c'est-à-dire des types provisoires, tout à fait artificiels , qui ne peuvent servir qu'en attendant la découverte d'autres types, vraiment naturels.

Que faut-il donc faire pour arriver à la découverte de ces types nouveaux que nous entrevoyons dans un avenir plus ou moins prochain ?

Nous allons répondre à cette question d'une manière dogmatique et aussi brièvement que possible , parce que les développements donnés à l'exposé critique des procédés d'observation généralement employés nous permettent d'à bréger, sans être trop incomplet. Le cours clinique pres- que tout entier aura d'ailleurs pour but de vous donner la démonstration pratique des principes que je vais aujour- d'hui me borner à énoncer.

Nous avons en ce moment deux choses distinctes à vous

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indiquer : d'une part , les procédés qui doivent conduire à la découverte de ces nouveaux types , et , d'autre part , la nature de ces types , autant que nous pouvons les aperce- voir dans l'avenir de la science.

Si nous nous bornions à vous dire qu'il ne faut pas se con- tenter de noter ce qui est saillant , mais qu'il faut examiner le fond des choses , qu'il ne suffit pas de constater les mani- festations du délire , mais qu'il convient de remonter des effets aux causes , des résultats aux mobiles ; certainement ces préceptes généraux auraient déjà de l'importance, mais il serait inutile d'y insister davantage , puisqu'ils sont con- tenus implicitement dans la réfutation des autres procédés à laquelle nous venons de nous livrer.

Notre but actuel ne peut être simplement d'énoncer ces principes ; nous voulons surtout vous indiquer les moyens de les mettre en pratique. Nous vous disons donc : Si vous voulez arriver à découvrir les états généraux sur lesquels germent et se développent les idées délirantes ; si vous vou- lez connaître les tendances, les directions d'esprit, et les dis- positions de sentiments , qui sont la source de toutes les ma- nifestations , ne réduisez pas votre devoir d'observateur au rôle passif de secrétaire des malades , de sténographe de leurs paroles, ou de narrateur de leurs actions : soyez con- vaincus que , si vous n'intervenez pas activement , si vous prenez en quelque sorte vos observations sous la dictée des aliénés , tout l'état intérieur de ces malades se trouve défi- guré en passant à travers le prisme de leurs illusions et de leur délire.

Les aliénés , en effet , sont bien plus habiles qu'on ne le pense à colorer et à transformer leur situation mentale^

20 pour s'en rendre compte , l'expliquer aux autres , ou pour donner le change sur leurs véritables intentions. Soit illu- sion , soit dissimulation , les aliénés rentrent très-souvent à cet égard dans les lois de l'homme à l'état normal. Con- server aux divers faits qu'ils racontent les rapports d'impor- tance et de subordination qu'ils ont eux-mêmes établis, c'est donc absolument comme si l'on croyait avoir dépeint exac- tement le caractère d'un individu raisonnable en racontant textuellement, au milieu des faits qu'il nous rapporterait sur lui-même, les jugements qu'il aurait portés sur ses pensées et sur ses actes.

L'homme ne se connaît jamais lui-même, dit-on souvent avec vérité , et cet axiome est encore plus applicable aux aliénés qu'aux hommes sains d'esprit. Comment voulez-vous, par exemple, qu'un aliéné plongé dans la tristesse parce qu'il croit avoir commis les plus grands crimes , ou parce qu'il s'imagine avoir perdu toute sa fortune , n'attribue pas sa tristesse à ces maux imaginaires , au lieu de subordonner ces préoccupations pénibles au sentiment général de tris- tesse qui existait déjà chez lui à l'état vague , avant d'avoir revêtu cette forme particulière d'idées de ruine ou de cul- pabilité ?

Le premier principe à suivre , pour arriver à la connais- sance des faits généraux qui doivent primer les faits secon- daires, est donc de changer son rôle passif d'observateur des l^aroles et des actes des malades en rôle actif , et de cher- cher souvent à provoquer et à faire jaillir des manifesta- lions qui ne surgiraient jamais spontanément , à cause de la diicclion d'esprit spéciale dans laquelle le malade se trouve engagé.

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Un second principe, qui est e'galement bien important dans l'e'tat actuel de la science , jusqu'à ce qu'on soit arrivé à déterminer des espèces morbides naturelles , est de s'atta- cher à étudier et à caractériser l'individualité maladive.

Puisque les types aujourd'hui existants dans la science sont tout à fait imparfaits et insuffisants , comment arriver à la création de types nouveaux , si l'on ne fait pas abstrac- tion des caractères généraux qui servent aujourd'hui à rap- procher artificiellement les faits , pour étudier avec soin , dans tous ses détails , chaque individualité maladive ? Au- tant ce procédé est défectueux en lui-même, lorsqu'une science est arrivée à un haut degré de perfectionnement, puisqu'il tend à fixer l'attention sur des différences indivi- duelles et à l'éloigner de la recherche des phénomènes com- muns, autant il est indispensable lorsqu'une science est en- core à son début. C'est alors un moyen précieux pour se soustraire aux influences dangereuses de classifications arbi- traires, et pour conduire à la découverte des caractères vrai- ment importants.

Que fait-on au contraire aujourd'hui dans la plupart des cas ?

On croit, par exemple, faire la description d'un maniaque qu'on a sous les yeux , et on ne fait en réalité que la des- cription d'un maniaque en général. Il en est de même dei mélancoliques et de la plupart des aliénés atteints de délirt partiel. Leur histoire présente les plus grandes ressem- blances ; elle ne diffère que par quelques variantes indivi- duelles relatives à la nature de l'idée prédominante, et c'est précisément la seule différence qui pourrait être négligée sans inconvénients , puisqu'elle est tout à fait secondaire.

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On se laisse ainsi guider, dans l'observation , par les types préalablement connus que fournit Tétat actuel de la science ; et comme l'homme n'aperçoit en général que les faits sur lesquels il a le dessein de fixer son attention, ces caractères communs, que l'on devrait précisément tâcher d'oublier, pour arriver à la connaissance exacte du malade , sont les seuls qui soient remarqués.

Étudier l'aliéné qu'on a sous les yeux dans ce qui le dis- tingue individuellement, et non dans les phénomènes qui lui sont communs avec d'autres aliénés , d'après les classifica- tions existantes : tel est donc le second principe qu'il importe d avoir sans cesse présent à l'esprit , à l'époque actuelle de la science, pour observer avec fruit les aliénés.

Un troisième principe, qui a aussi une grande utilité , et qui en renferme plusieurs autres , est celui-ci : Ne jamais séparer un fait de son entourage, de toutes les conditions au sein desquelles il a pris naissance , du sol sur lequel il a germé et s'est développé , et de toutes les circonstances qui le précèdent , l'accompagnent ou le suivent. Sans cette pré- caution importante , il est impossible d'arriver à la connais- sance exacte du plus simple fait : on ne voit que le résultat brut, et on n'en comprend ni l'origine, ni la portée , ni les conséquences.

Que diriez-vous du philosophe qui prétendrait juger du caractère d'un individu en ne connaissant de lui qu'un acte , dégagé de tout ce qui serait de nature à l'expliquer , à le motiver, et à faire apprécier sa valeur ? IN'est-il pas évident qu'un acte , quoique identique , n'est plus en quelque sorte comparable à lui-même, selon la diversité des circonstances il s'est produit , et par conséquent serait-il rationnel de

vouloir en saisir la signification et la nature sur son simple énoncé ? C'est cependant ainsi qu'on agit chaque jour dans l'observation des aliénés, lorsqu'on se borne à constater qu'un malade est en proie à une agitation violente , sans chercher avec soin quelle est la cause de cette agitation , si elle est automatique et musculaire, ou motivée par une idée, dans quelles conditions elle s'est produite, et quelles sont les cir- constances qui contribuent à modifier son intensité. 11 en est de même pour les aliénés à délire partiel lorsque, préoccupé de l'observation de l'idée fixe en elle-même , on néglige d'examiner sur quel fond maladif elle repose , si elle a surgi spontanément et tout à coup , ou bien , au contraire , si elle a été le résultat d'un développement graduel et successif.

Le médecin, en agissant ainsi, ressemble à l'historien qui, voulant peindre un événement historique, ne décrirait qu'un épisode , au lieu de rechercher les causes qui l'ont préparé , celles qui lui ont donné naissance , les divers faits accom- plis à la même époque et qui ont pu le modifier, le dénoû- ment, et enfin les conséquences. La maladie, en effet, n'est qu'une série d'événements plus ou moins complexes, que l'observateur doit présenter sous leur véritable jour, dans leur ordre de succession et de filiation naturel, et entourés de toutes les circonstances au milieu desquelles ils se sont produits.

Les trois principes que nous venons d'exposer résument assez bien, selon nous, la direction qu'il convient d'impri- mer à l'observation des aliénés ; mais ils ne suffisent pas encore pour exprimer toute notre pensée : ils montrent la voie à suivre , sans préciser les choses que l'on doit obser- ver. Nous avons sans doute déjà indiqué ces objets de l'ob-

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servation , d'une manière ge'nérale , en disant qu'il fallait e'tudier les tendances et non les résultats , les mobiles et non leurs effets , les situations anormales de l'esprit , les dispo- sitions maladives de la sensibilité et non les idées , et les sentiments qui en procèdent ; mais cet énoncé est trop gé- néral pour être compris de prime abord. Le seul moyen de donner à un sujet de celte nature la précision qu'il exige consisterait à vous indiquer quelques-uns des types auxquels aurait conduit l'observation dirigée dans cette voie ; mais, comme ces types naturels n'existent pas encore dans l'état actuel de la science , nous sommes contraint de choisir quel- ques exemples analogues, pour vous donner une idée du but vers lequel doivent tendre nos efforts.

Plusieurs fois déjà, dans le cours de cette leçon, nous avons signalé quelques dispositions générales de l'esprit et du cœur qui offrent des analogies avec des types naturels. Nous avons montré , par exemple , le sentiment de crainte et de défiance persistant avec des manifestations générales tou- jours les mêmes, à travers les siècles, malgré la mobilité des idées délirantes.

Mais il est un autre état du même genre qui nous pa- raît plus propre encore à faire comprendre nettement les différences qu'il faut chercher à établir parmi les aliénés , indépendamment de celles tirées de leurs idées délirantes : nous voulons parler de l'état général d'exaltation et de dé- pression dans les maladies mentales.

Un malade se présente à vous avec une lenteur extrême dans la succession des idées, une grande anxiété, une ab- sence complète d'énergie dans la volonté ; il n'a qu'un nombre d'idées très- restreint, et le plus souvent même il

^Sa- passe des heures entières sans qu'aiicnne idée nouvelle vienne sillonner son intelligence : indiffèrent ou inattenlif à tout ce qui l'entoure , privé de tout sentiment d'affection pour les personnes anciennement aimées, incapable de prendre la plus simple décision, et n'ayant même pas la force de porter atteinte à une vie qui lui est à charge ; tout, dans la nature et dans son entourage, lui semble pâle et décoloré, et c'est à peine si dans les cas extrêmes il a la force de pour- voir aux premières nécessités de la vie.

Eh bien! je le demande, quelles que soient les idées prédominantes qui préoccupent un tel malade, les phéno- mènes que nous venons d'indiquer ne sont-ils pas l'expres- sion d'un état général , très-important à étudier, et pouvant servir de base à la formation d'un type naturel et vraiment scientifique ?

Nous pouvons en dire autant du type caractérisé par l'état général d'exaltation, qui présente des phénomènes précisé- ment inverses : rapidité très-grande de succession des pen- sées , vivacité et mobilité extrêmes de sentiments , énergie correspondante de la volonté ; tout semble fecile à de pa- reils malades, et, pleins de confiance dans leurs forces , ils conçoivent et entreprennent les projets les plus hardis et les plus téméraires ; tout leur apparaît sous un aspect de bon- heur, et le monde entier ne leur apporte que des sensations vives et agréables. De telles dispositions générales n'offrent- elles pas pour l'étude un véritable intérêt, et n'est-il pas na- turel de rapprocher les uns des autres des aliénés qui les présentent , quelle que soit d'ailleurs la différence de leurs idées délirantes ? Nous ne voulons pas dire que cette base de classification soit à l'abri de tout reproche, et que la divi-

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sion des aliénations mentales, d'après les phe'nomènes d'exal- tation ou de dépression , soit définitive ; non certainement. Nous n'avons voulu la mentionner ici que comme un exem- ple facilemeut saisissable de ces états généraux qui doivent être l'objet des observations ultérieures de la science. C'est en effet vers l'étude d'états analogues et indépendants des idées délirantes que doivent tendre désormais tous les ef- forts de l'observateur. Il faut , par l'observation attentive des faits individuels et en suivant les principes signalés pré- cédemment , s'efforcer de découvrir un grand nombre de ces dispositions générales qui ouvriront de nouvelles pers- pectives à la science, et permettront plus tard d'arriver à une classification plus naturelle des diverses formes de la folie. Il nous resterait à vous indiquer maintenant les consé- quences nombreuses que doit entraîner une semblable direc- tion dans l'étude de l'aliénation mentale, sous le triple rap- port de la description , du pronostic et du traitement ; mais ce sujet nous conduirait beaucoup trop loin , et nous devons nous borner aujourd'hui à insister sur un dernier principe , relatif à l'observation des aliénés, qui est assez important pour mériter un examen particulier. Il consiste à soumettre les malades à une véritable expérimentation dans le but de signaler les lacunes qu'ils montrent dans leurs réponses et dans leurs actes , par comparaison avec l'action de l'intelli- gence saine dans les mêmes circonstances. C'est ce que nous appelons l'observation des faits négatifs ; c'est-à-dire qu'au lieu de constater directement les l^its qui se présentent, on constate l'absence de certains faits dans des conditions ils devraient nécessairement se produire chez une intelligence régulière.

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Afin de vous faire bien sentir l'importance de ce principe d'observation , pour arriver à une connaissance complète de la situation mentale d'un aliéné, nous nous bornerons à citer deux exemples ; ils seront suffisants , parce qu'ils se repro- duisent chaque jour dans la pratique.

Un malade , après bien des hésitations et souvent des con- flits fâcheux dans les familles , est conduit dans une maison d'aliénés. Ses parents, ses amis, pleins d'inquiétude en son- geant aux difficultés de le décider à y fixer temporairement son séjour, tourmentent leur imagination pour trouver des moyens de persuasion , ou pour user de finesse et s'esquiver à son insu , croyant que jamais il ne consentira librement à une telle séparation. Ils reviennent le lendemain avec anxiété s'enquérir de tout ce qui faisait leurs craintes de la veille ; ils demandent si leur malade ne s'est pas emporté violem- ment , s'il n'a pas proféré d'injures contre eux , s'il n'a pas attenté à ses jours, s'il n'a pas cherché à s'évader. Quel n'est pas leur étonnement lorsqu'ils apprennent , comme cela arrive le plus souvent , qu'il a pris tranquillement son parti , et qu'il s'est contenté de la première explication qui lui a été donnée ou qui s'est présentée à son esprit. L'étonnement des parents esta son comble, lorsqu'on leur dit que celui qui est l'objet de tant d'alarmes s'est conformé volontiers aux rè- glements de la maison , a passé une nuit calme , et , ce qui est plus rare , n'a pas cherché une seule fois à se demander pour quel motif il avait été brusquement séparé de sa famille et de la société.

Dans ces cas si nombreux , le médecin qui , au lieu de tenir compte de cette absence de manifestations, si contraire à l'état normal, se bornerait à constater les phénomènes

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du délire révélés par les paroles 'et les actes du malade, aurait-il une idée exacte du degré de perturbation qui existe dans son intelligence , et de la distance immense qui sé- pare son état intérieur de celui d'un homme sain d'esprit? Ne serait-il pas dans la même erreur et la méuie illusion que les parents et les amis du malade , qui préjugent sa conduite en l'identifiant à celle que tiendrait, dans une semblable circonstance , un individu d'une intelligence ré- gulière.

Un autre exemple fera encore mieux comprendre ma pensée.

Il est, dans tous les asiles d'aliénés, un certain nombre de malades qui, par suite du peu d'étendue de leur délire, de leur puissance de dissimulation , et surtout à cause de la prédominance de lésion des facultés affectives sur celle de l'entendement, manifestent beaucoup plus leur folie par les actes que par les paroles , et qui , par cela même , pa- raissent parfaitement raisonnables aux yeux des visiteurs et souvent même aux yeux des employés. Il faut, en effet, une grande habitude de ce genre de malades et des études psy- chologiques en général , pour pouvoir discerner leur délire à travers les apparences de raison qu'ils montrent dans leurs paroles et fréquemment dans leur conduite. Le médecin lui- même habitué à l'étude des aliénés , quoique profondément convaincu de l'existence de leur folie , n'éprouve-t-il pas quelquefois un grand embarras lorsqu'il est contraint de la démontrer et de la faire admettre à d'autres, en n'invoquant que des preuves positives ? C'est dans ces cas surtout que l'observation des faits négatifs dont nous parlons devient une source de lumières pour le médecin. Engagé dans cette

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direction , il découvre et fait remarquer aux autres un grand nombre de lacunes et de perturbations dans cette intelligence qui paraissait si re'gulière au premier abord. Presque con- stamment, en effet, ces malades agissent d'une manière opposée à celle dont agirait une personne saine d'esprit dans des circonstances identiques : s'agit-il de leurs rapports avec le médecin , avec leurs connaissances , avec les employés , avec leurs parents , avec leurs amis ; s'agit-il de la gestion de leurs intérêts , de la prévision de leur avenir, en un mot, de tous les actes qui constituent la vie de l'homme , ces ma- lades présentent une foule de lacunes et d'inconséquences , ils blessent toutes les convenances, et font les choses les plus déplacées et les plus contraires à leurs anciennes habitudes. Rien de tout cela ne se montrerait chez un individu raison- sable, quelles que fussent d'ailleurs sa bizarrerie, son origi- nalité, et son absence de jugement.

Ainsi la comparaison entre les actes de cet aliéné et ceux d'un individu raisonnable, placé dans les mêmes conditions (comparaison qu'on est obligé de faire par la pensée, et qui, ])ar cela même , peut être appelée observation indirecte , né- gative, par opposition à l'observation directe des actes déli- rants du malade), suffit pour faire ressortir une perturbation très-générale et très-profonde dans un esprit la lésion paraissait d'abord très-restreinte , en ne considérant que les phénomènes produits. Ce qui prouve encore combien cette observation contient d'exactitude, c'est que, lorsque les ma- lades se trouvent dans la société, le contraste entre leurs actions et celles des personnes qui les entourent devient si apparent, que l'aliénation est manifeste pour tout le monde. On est frappé des différences saillantes que la comparaison

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actuelle fait e'clater , tandis que dans l'établissement le con- traste avec les aliénés ne permettait , au contraire, d'aperce- voir que les analogies avec la santé, et laissait complètement dans l'ombre les différences, qui deviennent tout à coup évi- dentes dans la société, parce que de négatives, elles sont devenues positives.

Nous terminerons ici les considérations générales que nous avons voulu vous présenter, au commencement de ce cours , sur la direction qu'il convient , selon nous , d'impri- mer à l'observation des aliénés. Nous avons pensé que cet exposé , renfermé dans les limites de la spécialité , sans la moindre excursion dans l'appréciation des méthodes appli- quées généralement à l'étude des sciences , était un prélimi- naire indispensable de la symptomatologie des aliénations mentales, qui doit faire l'objet principal du cours de cette année. Nous avons pensé que le seul moyen de rendre profi- table l'observation des aliénés était de la vivifier par des principes directeurs capables de servir de guide et de sou- tien pour démêler les phénomènes si complexes que pré- sentent les aliénations mentales , et pour assigner à chacun d'eux son importance relative. Les observations particu- lières, rédigées sous vos yeux ou par vous-mêmes, et que nous aurons le soin de discuter en votre présence , devien- dront le complément naturel des considérations générales que nous venons de vous présenter.

Nous aurons atteint notre but , si vous emportez de cette leçon la conviction, que pour observer utilement un aliéné, il ne suffit pas de noter les paroles bizarres et extraordi- naires qu'il prononce , les actes excentriques et désordonnés auxquels il se livre ; mais qu'il faut surtout apprécier et

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analyser avec soin l'état psychique intérieur qui donne nais- sance à ces paroles et à ces actes. Nous aurons atteint notre but , si nous avons prouvé qu'on ne doit pas seulement faire l'histoire des idées délirantes , mais celle des individus déli- rants ; qu'il ne faut pas se borner à considérer les résultats du travail morbide de l'intelligence, qu'il faut étudier ce tra- vail lui-même ; qu'on ne doit pas se contenter de noter les idées et les actes produits , mais qu'il importe beaucoup de rechercher leur génération, leur filiation, leur ordre de suc- cession, leurs rapports mutuels; qu'il faut, en un mot, arri- ver à connaître la maladie dans son ensemble , et non dans quelques-uns des ses aspects, dans son fond, et non dans l'un de ses reliefs. Tant que l'observation ne sera pas ainsi dirigée, on pourra sans doute recueillir des faits intéressants à certains points de vue, propres à attirer l'attention par la singularité des détails, quelquefois même aussi attrayants que les productions fantastiques des littérateurs et des ro- manciers ; mais certainement de tels faits seront dépourvus des éléments nécessaires pour arriver à la description vrai- ment scientifique de la maladie, et pour ouvrir des voies plus larges et plus sûres à son traitement rationnel.

SYllPTOilATOLOGlE GÉNÉRALE

DES

ALADIES MENTALES.

PREMIÈRE LEÇON.

Troubles de la sensibilité, des seutiiueuts et des iteuchauts, chez les aliénés.

SoniaïAiRE. Plan général du cours. Trois tendances erronées dans l'étude des lésions de la sensibilité. Leurs conséquences relatives à la monomanie. Phénomènes primitifs des maladies mentales. État de dépression et d'anxiélé, base des mélancolies; éiat d'exaltalion ou de contentement, fondement des folies expansives. Stade mélancolique.

Deux formes principales dans les altérations du caractère : exagéra- tion ou transformation de la personnalité. Formes diverses du délire des sentiments : perversion, exaltation, affaiblissement. Délire des sen- timents moins apparent que celui de l'intelligence. Lésions des pen- chants : exemples. Les actes sont plus souvent motivés qu'instinctifs.

Altérations des sentiments et des penchants dans l'aliénation générale et l'aliénation partielle.

Après avoir fait connaître les principes de direction à suivre dans l'observation des aliénés , nous abordons l'his- toire symptomatique de l'aliénation mentale. Deux mé- thodes d'exposition se présentent à l'esprit : faire de la pathologie générale ou de la pathologie spéciale , c'est-à- dire exposer les caractères communs à toutes les espèces de maladies mentales , ou bien décrire avec soin chaque espèce en particulier. Ces deux méthodes, qui ont été adoptées exclusivement par divers auteurs, ont l'une et l'autre des

avantages et des inconvénients. La pathologie spéciale per-

3

~ 34 met de mieux adapter la description à la nature , de repro- duire plus exactement les faits avec leur couleur locale, leurs caractères propres , dans leur ordre de succession et de coordination naturelle ; mais elle oblige à des répétitions fastidieuses , et elle peut faire accorder une importance exagérée aux différences individuelles, au préjudice des caractères communs. La pathologie générale , plus philoso- phique et plus savante , a tous les mérites et tous les défauts de la généralisation : excellente , si elle est réellement l'ex- pression de tous les faits , et si le fait particulier n'est pas sacrifié à un classement artificiel ou à une idée systéma- tique , elle est erronée et dangereuse , si elle masque la vérité des détails sous les apparences d'une généralité trom- peuse.

Nous n'adopterons ni l'un ni l'autre de ces principes, d'une manière exclusive : nous ne ferons ni uniquement de la pathologie générale, ni uniquement de la pathologie spé- ciale. Nous croyons qu'il est possible de suivre une méthode mixte, qui participe des avantages des deux précédentes, sans présenter les inconvénients de chacune d'elles.

Afin d'éviter des répétitions, nous commencerons donc par décrire les symptômes communs à toutes les espèces de la folie, et nous réserverons pour la pathologie spéciale l'exposé de? symptômes propres à chacune des formes en particulier* Nous respecterons ainsi , tout à la fois, la loi des analogies, en réunissant dans une même description les phé- nomènes semblables , et la loi des différences , en décrivant séparément les faits qui offrent des caractères distincts. Cette méthode offre sans doute dans la pratique quelques diffi- cultés d'exécution , lorsqu'il s'agit, pai- exemple, de décider

si un fait doit trouver place de préférence dans la description générale ou dans la description spéciale ; mais ces diffi- cultés de détail ne sont rien en comparaison des avantages considérables de cette méthode d'exposition. Quant à nous, ces obstacles ne sauraient nous arrêter ; toutes les fois que nous serons indécis sur la place que doit occuper un de ces phénomènes , nous en renverrons toujours la description à la pathologie spéciale , bien persuadé que la pathologie gé- nérale ne doit renfermer que les faits évidemment communs à toutes les espèces d'aliénation. Aussi cette partie du cours sera-t-elle nécessairement abrégée et peu étendue ; elle ne sera en quelque sorte qu'un préliminaire de l'histoire parti- culière des diverses formes , qui contiendra tous les détails de la symptomatologie des maladies mentales.

Voici du reste le plan que nous adoptons pour l'ensei- gnement de cette année.

Dans la leçon de ce jour, nous allons fixer votre atten- tion sur les lésions de la sensibilité , des sentiments et des penchants , c'est-à-dire de la partie affective de notre être dans l'aliénation. Nous consacrerons la leçon suivante aux troubles des facultés intellectuelles. Nous étudierons ensuite, avec quelque développement, des phénomènes que nous regardons comme une dépendance des lésions de l'intelli- gence , mais que d'autres auteurs ont envisagés comme le résultat d'un trouble dans les sensations ; nous voulons par- ler des illusions et des hallucinalions. Enfin nous cher- cherons à apprécier les lésions de la sensibilité physique, des mouvements et des fonctions organiques , chez les aliénés.

Après avoir ainsi passé en revue isolément ces quatie

36 espèces de symptômes , nous terminerons la partie géne'- rale du cours par le tableau de la marche des maladies mentales , c'est-à-dire par l'exposé de ces symptômes , dans leur ensemble et dans leur ordre de succession naturel. Cela fait, nous aborderons la pathologie spéciale, que nous ferons précéder de considérations sur la classification. Nous décrirons alors successivement les divers genres de maladies mentales , c'est-à-dire la manie , la mélancolie sous ses dif- férents aspects , le délire partiel expansif ou monomanie, les formes chroniques, la démence et la paralysie générale. Nous aurons ainsi examiné , dans ce cours , tous les phéno- mènes de la folie , soit d'une manière générale , soit d'une manière spéciale , et sous le double rapport de la clinique et de la théorie.

Occupons-nous aujourd'hui de l'altération des sentiments et des penchants chez les aliénés , et d'abord indiquons les tendances habituelles des médecins spécialistes dans cette étude.

La première idée qui devait se présenter était de re- chercher, dans l'aliénation, les lésions isolées des facul- tés , que les psychologues reconnaissent à l'état normal , dans le domaine des sentiments et des penchants , comme dans celui de l'intelligence. C'est , en effet , la voie qu'ont suivie la plupart des aliénistes. Celte direction de la science, qui paraît si naturelle au premier abord , a entraîné les mé- decins à trois conséquences principales, tout à fait erro- nées, selon nous , et qui se résument, en dernière analyse , dans la doctrine des monomanies : 1" ils ont rapporté à l'al- tération d'un sentiment ou d'un penchant des paroles ou des actes qui semblaient en être l'expression, mais qui auraient

37 être attribués à d'autres causes , et le plus souvent au concours de plusieurs faculte's ; ils n'ont aperçu dans l'ob- servation , et n'ont fait ressortir dans la description, que les actes et les paroles qui pouvaient se grouper autour de la le'sion du sentiment ou du penchant, conside'rée par eux comme primordiale , et ils ont laissé dans l'ombre tous les autres phénomènes , dont l'ensemble seul constitue la mala- die ; S*' ils ont décrit ces sentiments et ces penchants , dans l'état maladif, de la même manière que les romanciers les décrivent à l'état normal. L'histoire de la passion est ainsi devenue celle de la maladie ; ils ont dépeint des aliénés reli- gieux, erotiques, ambitieux, des aliénés homicides, voleurs, incendiaires, etc. Convaincus que toute la maladie, dans son origine et dans ses conséquences, reposait sur l'altération d'un sentiment ou d'un penchant , ils ont proclamé , comme monomanies distinctes, l'érotomanie , la théomanie, la dé- monomanie, la kleptomanie, la monomanie homicide, incen- diaire, etc.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner avec détails cette doc- trine , aussi erronée dans son principe que féconde en fu- nestes résultats. Qu'il nous suffise de prendre pour exem- ples , à l'appui de notre opinion , le sentiment de la religion et celui de l'amour, le penchant au meurtre et le penchant au vol.

On parle, à chaque instant, d'aliénés dominés par un sen- timent religieux. D'après ce langage , il semblerait que de tels faits doivent être fréquents dans les asiles d'aliénés ; cependant ils sont très-rares, surtout si l'on se représente ces malades, comme on le fait souvent, dans un état d'extase religieuse analogue à celle des solitaires de la Thébaïde. Sans

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doute on constate assez fréquemment des ide'es mystiques, mais il faut bien se garder de croire qu'elles émanent direc- tement de l'exaltation du sentiment religieux. Les paroles et les actes qui semblent en témoigner, lorsqu'on les soumet à un examen approfondi, sont au contraire justement attri- bués à des mobiles très-divers , dans l'ordre moral et dans la sphère de l'intelligence. Parmi ces mobiles, dominent sur- tout l'orgueil et la crainte.

Les aliénés à idées religieuses , qui montrent de la témé- rité , de l'audace , qui se croient inspirés , en communication directe avec la Divinité , ne cherchent pas seulement à con- quérir des adeptes à leur foi , ils veulent établir sur le monde l'empire de leur orgueil. La religion n'est qu'un des reliefs de leurs prétentions souveraines : leurs paroles et leurs actes , bien interprétés , ne laissent pas le moindre doute à cet égard , bien loin de refléter l'exaltation du sentiment religieux.

Il en est de même des aliénés qui se croient les victimes du courroux céleste, damnés, voués aux puissances infer- nales. La crainte de l'enfer n'est , chez de tels malades, que l'expression d'un sentiment de crainte générale , dans le monde physique et dans le monde moral : ils craignent la ruine , la persécution , des embûches , des supplices , pour eux, pour leurs familles , pour leurs amis ; ils se croient in- capables de tout , dépourvus de cœur, d'intelligence et de volonté ; ils interprètent contre eux les paroles , les signes , les gestes les plus insignifiants.

Enfin les aliénés des deux catégories que nous venons de passer en revue éprouvent des conceptions délirantes , des illusions , des hallucinations , tout à fait étrangères à la reli-

39 gion , ce qui prouve de plus en plus combien est complexe le de'lire de ces prétendus monomaoes religieux , et combien il est impossible de le rattacher à la lésion d'un seul sen- timent.

Ce que nous venons de dire du sentiment religieux s'ap- plique avec plus d'évidence encore au sentiment de l'amour. Sans doute il existe, dans la plupart des formes des mala- dies mentales , des manifestations amoureuses ou erotiques plus ou moins secondaires ou plus ou moins prédominantes ; mais je demande à tous ceux qui ont observé beaucoup d'aliénés s'ils en ont souvent rencontré chez lesquels le sentiment de l'amour exalté constituait le fond de la maladie, et qui fussent plongés dans l'extase d'un amour idéal , avec ou sans objet , conformément à la peinture qu'en font les romanciers, et analogues au tableau que des médecins dis- tingués ont fait de l'érotomanie. La plupart des aliénés dits erotiques ne le sont que momentanément : les manifesta- tions de ce sentiment ou de ce penchant sont ordinairement passagères , accessoires, dans la maladie , et peuvent être rapportées à l'exercice normal de ce sentiment; beaucoup d'entre elles sont d'ailleurs accidentelles. Dans tous les cas, ce sentiment exalté est loin d'entraîner les mêmes conséquences que la passion de l'amour à l'état normal , et de constituer à lui seul toute la maladie. Au lieu de pouvoir rattacher à l'exaltation de ce sentiment tous les phénomènes que présentent les aliénés dits erotiques , on constate chez eux les manifestations les plus contradictoires ; rien , par exemple , de plus fréquent que rassocialion du penchant erotique au sentiment religieux.

Les observations rapides que nous venons de présenter

40 relativement au sentiment religieux et au sentiment de l'amour, dans les maladies mentales , sont également appli- cables aux penchants , et en particulier aux penchants au vol et au meurtre.

Les exigences de la me'decine le'gale ont conduit les alie'- nistes à accorder à ces penchants plus d'importance encore qu'à tous les autres. Ainsi l'on reconnaît généralement que le suicide est un acte qui peut être accompli dans les conditions les plus diverses de l'esprit et du moral , qu'il ne doit pas être attribué à l'altération de l'instinct de con- servation , et qu'il ne peut servir à caractériser une forme particulière de maladie mentale. Beaucoup de médecins, au contraire , admettent aujourd'hui, comme des variétés dis- tinctes, la monomanie homicide et la monomanie du vol ou kleptomanie. Eh bien ! il suffit de se livrer à l'examen, même superficiel, des faits publiés sous ce titre, pour s'apercevoir que le meurtre et le vol reconnaissent les mobiles les plus divers , et ne peuvent presque jamais être rattachés à l'exal- tation morbide du penchant au meurtre ou au vol.

Certains aliénés tuent pour se venger ou se débarrasser d'ennemis qu'ils croient acharnés contre eux , d'autres par suite d'une illusion ou d'une hallucination impéralive ; quel- ques-uns se précipitent sur le premier venu , pour se sous- traire à une anxiété intérieure qui les dévore , et à laquelle ils ne savent comment échapper; il en est qui tuent leurs enfants avec l'intention de les envoyer au ciel et de les ar- racher à toutes les peines de la vie ; d'autres enfin , n'ayant pas le courage de se suicider, tuent pour être punis de mort et avoir le temps de se repentir. Il en est de même du vol : des aliénés détournent les

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objets, sans songer qu'ils se les approprient, et même sans chercher à dissimuler leur action ; d'autres volent pour se servir des objets dont ils s'emparent, sans avoir pour cela une tendance instinctive au vol ; enfin il est remarquable que le vol est très-souvent allié, chez les alie'ués, à une débilité intellectuelle prononcée.

Ainsi, le plus souvent, les actes de meurtre ou de vol, commis par des aliénés, reconnaissent pour mobiles des troubles variés des facultés intellectuelles et morales , et ne doivent pas par conséquent être rapportés à l'altération du penchant correspondant. Dans les cas mêmes ces actes ne peuvent être rattachés, par aucun lien apparent, à des idées ou à des sentiments qui puissent les provoquer, ils n'existent jamais isolément chez un malade, et ne peuvent constituer à eux seuls une maladie mentale. Ces impulsions instinctives non motivées, lorsqu'elles existent, ce qui est très-rare, sont toujours accompagnées d'autres phénomènes, dans la sphère de l'intelligence et du moral ; elles ne sont qu'un des éléments du tableau de la maladie, et ne se pré- sentent pas de la même manière que les penchants au meurtre et au vol dans l'état normal ; elles sont accompagnées de confusion , de vague , de contradiction ; elles ont du reste ordinairement, pour caractère maladif essentiel, l'intermit- tence ou la reproduction par accès, à intervalles irréguliers.

Les exemples que nous venons de citer, les analyses que nous avons mises sous vos yeux, suffisent pour faire com- prendre notre pensée, et pour vous faire apercevoir les écueils qu'ont rencontrés la plupart des auteurs, en faisant l'histoire des altérations des sentiments et des penchants dans la folie. Sans doute nous serons obligé nous-même de

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nous servir souvent du langage des psychologues pour étu- dier, sous une forme ge'nérale , ces alte'rations dans les ma- ladies mentales. La fragmentation de l'intelligence et du caractère en plusieurs aspects ou plusieurs faculte's est, en effet, indispensable pour l'étude; elle est surtout nécessaire lorsqu'on fait de la pathologie générale, qui consiste à abstraire de l'ensemble complexe de la maladie des phéno- mènes généraux , pour les considérer isolément. Mais il sera bien entendu que, pour nous, rien n'est isolé dans l'intel- ligence humaine, à l'état normal comme à l'état maladif; que toutes les facultés agissent synergiquement , et ne peu- vent être rigoureusement séparées l'une de l'autre, comme unités distinctes. Ainsi, par exemple, tout en admettant la distinction établie dans l'âme humaine entre la sensi- bilité et l'intelligence , nous ne croyons pas que l'une puisse être lésée sans l'autre dans les maladies mentales. Toutes nos facultés se tiennent et s'enchaînent , et ce n'est que par suite d'une abstraction destinée à faciliter l'étude , que nous pourrons décrire des lésions isolées de la sensibilité et de l'intelligence, qui n'existent pas comme telles dans la na- ture. Il en sera de même lorsque nous dirons que la lésion des sentiments, dans les maladies mentales, précède ordinai- rement celle de l'intelligence : nous n'entendrons pas par qu'elle puisse exister seule, même dans l'incubation delà folie ; nous voudrons dire seulement qu'elle est prédomi- nante , quoique accompagnée déjà d'un trouble général de l'intelligence, et qu'elle sert de base au développement des idées délirantes ultérieures. Il en sera de même enfin lorsque nous parlerons des formes de la folie , caractérisées surtout par des lésions de la sensibilité.

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Pour nous , en effet , il existe deux alte'rations de la sen- sibilité' , qui doivent être considére'es comme le fondement des deux formes principales des maladies mentales. Ces deux dispositions fondamentales , sur lesquelles se développent ultérieurement la plupart des idées délirantes , peuvent être résumées par les mots d'état de dépression et d'état d'exalta- tion : dans l'une , la sensibilité est opprimée et péniblement affectée ; dans l'autre , elle présente une tendance générale à se répandre au dehors, et à voir toutes choses à travers le prisme de la satisfaction et du bonheur. Ces états maladifs de la sensibilité , par leur généralité , méritaient d'être si- gnalés en commençant.

Api'ès ces préliminaires indispensables , nous pouvons maintenant aborder l'étude directe des lésions de la sensibi- lité dans les maladies mentales.

Il n'existe pas , avons-nous dit , de folie sans délire , c'est- à-dire sans trouble des facultés intellectuelles ; mais la folie se manifeste de plusieurs manières, et l'aberration des sen- timents ne la caractérise pas moins que le désordre des idées. Aussi a-t-on agité la question de savoir quelles étaient , chez les aliénés , l'initiative, la fréquence et la prédominance du désordre des sentiments ou des idées.

Quelques médecins ont pensé que le seul emploi des fa- cultés intellectuelles, sans émotions, sans plaisirs ou sans peines de l'âme, conduisait rarement à l'aliénation , et c'est une opinion que nous partageons complètement. Les exercices intellectuels , la contention d'esprit , peuvent bien donner au système nerveux un degré d'activité et de tension qui ne soit pas sans influence sur l'état de la sensibilité ; mais ils agissent plutôt à la manière des causes prédisposantes que

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des causes occasionnelles. C'est clans les e'preuves et les divers modes d'excitation du sentiment qu'il faut chercher la source la plus commune de l'aliénation mentale.

Mais ce n'est pas assez de dire que la plupart des folies ne commencent pas par des paroles et des actes insensés , et que les premiers phénomènes dérivent des sentiments ; on peut aller plus loin encore pour marquer l'invasion de la folie, en indiquant en quoi consistent ces premiers phénomènes. Ainsi ce n'est pas le sentiment de l'amour, le sentiment reli- gieux , le sentiment paternel ou maternel , ou le sentiment d'affection pour ses amis , qui témoigneront les premiers , par leur altération , de l'invasion des maladies mentales : ce sont des phénomènes ultérieurs. Ce qu'il y a d'initial dans la folie est bien du côté affectif, mais il n'y a alors rien de déterminé ; tout est vague à cette période. Les malades ac- cusent une anxiété, une préoccupation, une curiosité in- quiètes, un mécontentement général, une irascibilité, une susceptibilité sans motifs ou du moins pour les plus légers motifs , un besoin de mouvement inexprimable ou une apa- thie que rien ne justifie, une grande volubilité de paroles ou un silence profond. Tels sont les caractères primitifs de l'aliénation mentale, qui annoncent qu'un changement se fait dans le cerveau : ce changement n'ayant pas encore une forme arrêtée , les manifestations y correspondent par leur imprécision et par leur généralité ; elles sont indéter- minées.

La sensibilité est le plus souvent péniblement affectée à cette période de la maladie. Mais à quoi tient cette peine de l'âme? Ne peut-on pas dire que le malade éprouve le sentiment confus de l'absence de ses anciennes idées , de

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sa manière d'être antérieure , de l'impuissance il se trouve de ressaisir complètement son existence morale, delà crainte enfin de voir sa volonté subjuguée par les idées et les sentiments qui surgissent dans son esprit ? Sans doute cette analyse psychologique ne se fait pas habituellement d'une manière nette , car elle entraînerait des regrets amers, exprimés avec énergie ; mais ce malheur est senti comme instinctivement , et se trahit par un phénomène correspon- dant , la douleur. Bientôt le mal intérieur augmente , le dé- sordre de l'esprit s'étend, et alors apparaissent des phéno- mènes de réaction plus intenses et mieux déterminés.

C'est alors aussi que les sentiments naturels présentent des altérations , et que le caractère du malade offre des change- ments notables : il aime ce qu'il haïssait, et repousse les plus chers objets de ses affections. Les malades présentent en même temps une insensibilité apparente ou une sensibilité outrée ; mais l'insensibilité peut être facilement suivie d'un état opposé, de même que la sensibilité excessive, manifestée à l'égard d'un objet quelconque , offre des contrastes très- grands , et n'enlralne p^as les conséquences qu'elle entraîne- rait, si elle n'était pas maladive.

Cet excès de susceptibilité, qui tient au défaut d'harmonie entre la manière de sentii' actuelle et les impressions du monde extérieur, porte le malade à se replier sur lui-même. Impressionné péniblement , il voit tout sous l'aspect le plus sombre , dans le présent et dans l'avenir ; il devient défiant, soupçonneux, par cela même qu'il sent défaillir sa force de réaction , et que son état physique lui fait éprouver une grande anxiété.

Tout lui paraît changé , parce que réellement il est affecté

46 d'une manière différente par les objets du dehors. Il est déjà privé de la force et de la justesse d'esprit nécessaires pour apprécier ses impressions , et pour se rendre un compte exact de leur étrangeté et de leur altération. Dans cette situation , le malade cherclie les causes auxquelles il peut rapporter le mal qu'il ressent ; il les trouve dans le monde extérieur ou en lui-même , et quelquefois dans des puissances secrètes , dans des influences mystérieuses. Lorsqu'il les rapporte au monde extérieur, ce sont souvent ses meilleurs amis qu'il accuse , et lorsqu'il s'accuse lui-même , il le fait avec une sévérité qui le porte à dénaturer les pensées et les actions les plus innocentes de sa vie passée.

Lorsque l'esprit se préoccupe des influences cachées, comme causes de la situation pénible dans laquelle il se trouve , le délire prend alors la teinte des idées dominantes à l'époque sociale , telles que la sorcellerie , la magie , la physique , l'astronomie , le magnétisme ; la police , par son action prépondérante à l'époque actuelle et par les formes secrètes qu'elle est forcée d'employer, exerce aussi une grande influence sur le caractère du délire.

Ces états généraux de la sensibilité , et toutes les modi- fications dont ils sont susceptibles, constituent le fond des diverses espèces de mélancolies, qui toutes sont caractérisées par une affection pénible de l'âme, avec prédominance d'une série d'idées ou de sentiments , relative à l'amour, à la reli- gion , à l'ambition , à la crainte , sous toutes ses formes , au désespoir qui entraîne au suicide , etc. Ajoutons que cette anxiété, cette tristesse, cette morosité , n'est pas seulement un des caractères principaux des mélancolies , mais qu'elle se manifeste souvent dès le principe de toutes les maladies

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mentales ; ce qui fait comprendre la pensée qui a déterminé Sauvages à ranger toutes ces affections dans la classe des morosités , et Guislain , à les désigner sous le nom de phré- nopathies.

Ces caractères de la mélancolie correspondent d'ailleurs à des situations particulières de l'âme qu'on observe dans l'état de santé , et n'en sont , dans quelques cas , que l'extrême degré : tels sont l'abattement moral , la tristesse , la dispo- sition à l'irritation , à la colère , au mécontentement de soi- même et des autres , à l'antipathie.

Des états opposés de la sensibilité , c'est-à-dire ceux qui tiennent à l'expansion, et qui s'accompagnent de conten- tement , de joie , et d'activité plus grande des facultés intel- lectuelles et physiques , ont également leurs analogues dans la santé et entraînent les mêmes conséquences. Il y a en effet , dans l'état normal , des moments la nature entière s'anime de toute la joie intérieure qui déborde. Dans ces circonstances , tout est assimilé à sa propre satisfaction ; le bonheur devient communicatif , ou du moins on éprouve le besoin de le répandre sur tout ce qui vous entoure par les manifestations de la sympathie la plus vive. Enfin , ce qui ajoute encore à la félicité du moment , c'est que l'avenir s'of- fre sous les plus riants aspects.

L'analogie entre ces états de santé et de maladie ne se borne pas au sentiment de bien-être et de bonheur; elle s'étend jusqu'à la situation de l'esprit. 11 est certain, en effet, que pour éprouver cette exaltation de bonheur qui enchante la présent et se prolonge dans l'avenir, il faut nécessairement que la mémoire n'interpose pas ses souvenirs, et que la droite raison suspende momentanément son action ; de plus ,

48 il y a, dans l'un et l'autre état, besoin incessantjde parler, et impulsion à des mouvements rapides ; enfin l'augmentation de force musculaire est e'galement commune à ces deux situa- tions. Mais la maladie ne présente pas seulement une plus grande intensité dans tous ces phénomènes , elle est en outre caractérisée par un grand désordre.

Ce sont les caractères fondamentaux de toutes les formes de l'aliénation partielle avec expansion et excitation ; ils se rencontrent aussi dans plusieurs variétés d'exaltation ma- niaque.

Est-il exact de dire , avec Guislain , que les sentiments et les idées de bonheur sont secondaires dans la folie et sont pré- cédés des souffrances de l'âme? Il semble, en effet, que la tris- tesse corresponde à une maladie moins avancée, etque, lors- que des idées gaies apparaissent chez un délirant, la raison ait été déjà opprimée ; il faut pour cela qu'il y ait cessation de l'intervention dans l'esprit des idées qui pourraient l^ire ap- précier partiellement la situation, et entraîner ainsi la tristesse et le découragement ; ces idées et ces motifs n'intervenant plus , l'esprit se trouve livré sans défense à toutes les illu- sions maladives qui surgissent. Ajoutons encore que , dès le principe de l'aliénation mentale , l'esprit ne succombe pas sans combat aux suggestions qui lui arrivent du dehors et du dedans. Cette lutte qui s'établit dans les profondeurs de l'âme n'est pas toujours saisissable par la conscience , et cela pour divers motifs; mais l'impression pénible , résultat de la lutte, est ressentie. Lorsqu'au contraire, par l'augmentaliou du délire, la lutte vient à cesser , l'effet cesse nécessairement avec sa cause, et la liberté qu'éprouve l'esprit, alors que tous les obstacles ont disparu , produit un vei'itablebien-êlre.

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Quoique ce fait de l'état de souffrance morale dès le prin- cipe des maladies mentales soit incontestable, dans beaucoup de cas (et c'est un mérite de Guislain de l'avoir mis en re- lief) , il est loin de se produire généralement. Il ne peut pas avoir lieu lorsque la folie éclate avec rapidité. On conçoit aussi que l'orgueil de l'homme soit un obstacle à l'appré- ciation des idées qui surgissent ; l'homme , habituellement satisfait de lui-même , juge avec complaisance les actes de son esprit, à l'invasion de la maladie comme auparavant. Enfin il y a beaucoup de natures qui subissent les circons- tances sans aucune réaction , et au moins il n'y a pas l'an- xiété qui résulte du combat intérieur.

A ces modifications que nous venons d'énumérer, succè- dent des changements plus profonds de caractère , et c'est de ces changements que date l'éclat de la folie.

Ces altérations des sentiments se présentent sous deux formes générales : tantôt elles ne consistent que dans l'exa- gération des dispositions antérieures , tantôt elles offrent une transformation complète de la personnalité.

Dans les cas il y a transformation du caractère, on voit la dissimulation succéder à la franchise , le mensonge à la véracité , le vol à la probité , la prodigalité à l'ordre, la dureté à la douceur , la méchanceté à la bienfaisance , la hardiesse à la circonspection , la témérité à la prudence, la présomption à la modestie , l'indécence à la pudeur , etc. A mesure que ces contrastes se prononcent davantage , ils méritent de plus en plus de fixer Tatention , et néanmoins ce sont encore des signes trop souvent méconnus d'aliénation mentale.

Quant à l'alléraliou des sentiments qui parait consister

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dans une simple exagération du caractère habituel , elle s'ob- serve surtout dans les folies à lente évolution. C'est une remarque que l'on doit avoir d'autant plus présente à l'esprit qu'on est plus disposé, dans ce cas, à imputer aux aliénés l'odieux des mauvaises qualités qui sont dues uniquement à la maladie. On ne saurait dire combien cette confusion a été préjudiciable aux malheureux aliénés , au sein même de leurs familles. Et cependant une observation impartiale devrait faire conclure que tout ce qu'ils disent , tout ce qu'ils font est le produit de la maladie ! Il serait trop long de dire quelles sont les causes d'erreur à cet égard. La principale, c'est que les sentiments entraînent à l'action et mettent les aliénés en lutte avec les personnes qui les entourent ; cet état d'hostilité empêche celles-ci d'apprécier les motifs des malades , et fait attribuer à leurs paroles , à leurs actes , d'autant plus d'importance qu'elles voient au service de ces mauvais sentiments la dissimulation , la ruse, et un certain enchaînement d'idées, pour atteindre le but.

Quelque inconstantes, quelque capricieuses que soient les sympathies et les antipathies , elles sont maladives toutes les fois que , sans motif appréciable , au point de vue le plus large de l'expérience de l'humanité , on fuit les personnes qu'on recherchait , on hait ceux pour lesquels on avait de l'affection , on déteste les choses qu'on aimait. Que cette ré- pulsion éclate en invectives ou qu'elle se manifeste par un éloignemenl silencieux , dès l'instant que rien ne saurait la moliver , elle indique un commencement et même quelquefois un degré avancé de délire. Cependant, comme il n'est pas lare alors d'observer encore de la rectitude dans les idées, celle perversion des sentiments est souvent mal jugée ; on ne

al- la considère point comme maladive , et elle devient trop fréquemment , dans les familles , une source d'injustice et d'irritation.

Nous reviendrons sur ce sujet en traitant des diverses périodes de l'aliénation mentale. Qu'il nous suffise d'avoir exprimé ici qu'une aberration muette et latente des senti- ments est tout aussi bien un signe de délire que les discours et les conceptions les plus insensés.

Le trouble des sentiments , chez les aliénés , peut revêtir des formes très-diverses. S'il est parfois ostensible pour les esprits les moins exercés, d'autres fois il exige , pour être saisi , une expérience et une sagacité peu communes. Tantôt il s'exhale en discours passionnés et incessants ; tantôt il s'accompagne d'une taciturnité opiniâtre , et ne se trahit que par le jeu varié de la physionomie, par des mouvements brusques, et par la vivacité ou par l'extrême soin avec lequel le malade recherche certains objets. Il faut saisir habile- ment ces expressions très-significatives , quoique muettes , et obtenir la confirmation des soupçons qu'elles avaient fait naître , par l'appréciation de certaines circonstances, adroi- tement ménagées , ou par les réponses faites à des questions placées à propos.

Beaucoup d'aliénés exercent de l'empire sur eux-mêmes et cachent leurs sentiments , la plupart par crainte ou par ruse , quelques-uns par convenance et par discrétion. C'est que parmi les sentiments qu'ils éprouvent , il en est de bonne et de mauvaise nature , et , quoique obscurcie , la conscience de l'aliéné n'est pas toujours assez éteinte pour ne pas lui permettre de les démêler avec leurs caractères respectifs. Pinel en cite un exemple bien remarquable :

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«Quelles raisons , lui disait un aliéné, aurais-je d'égorger le surveillant de l'hospice de Bicêtre , qui nous traite avec tant d'humanité i* Cependant, dans mes moments de fureur, je n'aspire qu'à me jeter sur lui et à lui plonger un stylet dans le sein. C'est ce malheui'eux et irrésistible penchant qui me réduit au désespoir , et m'a fait chercher à attenter à ma propre vie. » D'autres fois, les sentiments qui dominent dans la folie et lui impriment son cachet propre ne sont anor- maux que par leur exagération et par le trouble dans les idées qui les accompagne, leur natureétant d'ailleurs louable, ainsi qu'on l'observe à la suite de légitimes et violents chagrins.

Dans tous les cas , pour présenter le caractère maladif que nous leur cherchons , il est nécessaire que les sentiments soient égarés ; car leur affaiblissement ou leur exaltation serait plutôt le propre de l'indifférence ou de la passion que les indices du délire. Celui-ci se manifeste surtout par la per- version des sentiments , et que de faits en ce genre viennent témoigner du désordre des qualités affectives I On voit des aliénés montrer de l'indifférence ou de l'aversion pour les personnes et les choses qu'ils affectionnaient le plus dans l'état de santé ; on a vu des parents qui chérissaient leurs enfants en devenir les meurtriers, après les avoir hau- tement avertis de fuir leur présence , et de se soustraire à leur aveugle fureur.

Ne dirait-on pas qu'alors une souffrance intérieure agit sur le cerveau , à la manière d'une provocation irritante ca- pable d'allumer la colère ? Il n'est pas rare d'observer des aliénés qui sentent approcher les accès de fureur, et qui demandent qu'on s'éloigne d'eux ou ([u'on les préserve contre

~ 53 eux-mêmes. Mais, chez le plus grand nombre de ces malades, le de'sordre des sentiments ne se produit pas d'une manière aussi violente et aussi ostensible ; il reste plus concentré , sans cesser d'être apparent pour ceux qui savent l'observer. Tantôt ces infortunés oublient les personnes qui leur étaient les plus chères et les choses qui avaient le plus d'attrait pour eux; d'autres fois, au lieu d'une indifférence ou d'un oubli que rien n'explique et ne justifie, c'est une haine véhémente, quoique silencieuse , pour des personnes naguère aimées et toujours digne de l'être: ces malades ne veulent pas en en- tendre parler , se refusent à les voir, et, si elles ne s'éloignent pas à leur vue , leur contenance trahit une haineuse émotiou ou bien ils les accablent d'injures.

Nous avons déjà dit qu'un changement rapide, profond, et non motivé, dans les sentiments, était un indice d'aliénation mentale. Quelquefois , en effet, les malades eux-mêmes ne peuvent pas se rendre compte de ces changements ; ils les constatent et s'en affligent , mais ils sont irrésistiblement en- traînés; ils n'aiment plus ou ils délestent les objets que naguère ils chérissaient ; ils recherchent , au contraire , ce qu'ils évitaient ; les attraits ou les répulsions qu'ils éprouvent sont remplis de contradictions , et s'associent bientôt d'ail- leurs à d'autres troubles des facultés mentales. Certains alié- nés au contraire croient avoir des motifs pour changer d'affection , ils prétendent justifier leur conduite ; mais , quelque habiles qu'ils soient à inventer des prétextes , on acquiert bientôt la conviction que leurs raisons sont entiè-» rement imaginaires , ou qu'ils ont donné à certains faits une signification , une interprétation opposée à toutes les notions du sens commun.

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Dans quelques circonstances, les sentiments des alie'ne's sont plutôt exagérés que pervertis ; leur cause est juste, par- fois même digne de respect et d'admiration par les éminentes qualités du cœur qu'ils font briller. Des affections violem- ment brisées et une foule d'autres chagrins domestiques des plus légitimes offrent de nombreux exemples de ces lésions du sentiment. Ces lésions ne consistent que dans une exalta- tion de la sensibilité , qu'on ne pourrait pas qualifier de dé- lire , s'il ne s'y joignait quelque autre désordre mental , des craintes ou des espérances d'une réalisation impossible , des hallucinations et des illusions. Toutefois un sentiment assez exclusif pour engendrer une indifférence qui s'étendrait à toute autre chose , pour entraîner la négligence et l'oubli des devoirs habituels , s'il persistait trop longtemps , indi- querait déjà une maladie mentale, alors même que le délire n'aurait pas encore éclaté par d'autres symptômes, saillants à tous les yeux.

Dans quelques cas enfin , et ceux-ci sont très-communs dans la folie chronique , au lieu d'être pervertis ou exaltés , les sentiments sont très-affaiblis ou même oblitérés. Il ne parait plus y avoir ni désir, ni aversion , ni amour, ni haine. Les qualités affectives sont éteintes , et presque toujours les facultés intellectuelles ont subi le même dépérissement. De l'être sensible et intelligent, il ne reste qu'une image pro- fondément dégradée ; on dirait qu'un automate a remplacé l'homme.

Nous ne terminerons pas ces considérations sur le délire des sentiments , sans rappeler de nouveau qu'il est presque toujours plus concentré et moins apparent que le trouble des facultés intellectuelles. C'est surtout dans les actions qu'il

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faut rétudier et le reconnaître , tandis que le de'lire des idées se révèle à chaque instant dans les discours. Les qualités affectives et morales sont bien plus étroitement unies au sens intime que les facultés intellectuelles ; conséquemment leur désordre donne plus vite et plus fréquemment l'éveil à la conscience , dont l'intervention est nécessaire pour conser- ver l'empire sur soi-même, qui n'est pas rare dans le délire des sentiments et qui s'oppose à leur manifestation. Le moi n'étant pas également mis en jeu dans l'exercice des facultés intellectuelles , rien alors n'avertit l'aliéné de se tenir en garde contre lui-même , et le désordre de ses idées jaillit sans compression. Aussi, dans la mélancolie, l'alté- ration des sentiments est plus marquée , est-il beaucoup plus difficile de constater l'existence du délire que dans la manie, qui s'accompagne toujours d'un trouble plus ou moins géné- ral de l'entendement.

Abordons maintenant l'étude des penchants dans les mala- dies mentales , et d'abord résumons quelques-uns des faits cliniques, rédigés par plusieurs d'entre vous, et dont je vous ai déjà présenté l'analyse détaillée , en faisant la visite de nos malades.

Je vous ai montré des exemples d'altération des penchants dans les diverses espèces d'aliénation mentale. Parmi les ma- niaques , vous avez vu C... et R..., qui , contrairement à l«urs habitudes normales, sont incitées au vol pendant toute la durée de l'agitation ; elles volent en quelque sorte pour le plaisir de voler , sans besoin , sans utilité pour elles , et cependant elles cachent ordinairement les objets volés avec le plus grand soin.

Parmi les maniaques , vous avez encore vu B... et B...,

56 dont le penchant erotique est très-développé depuis l'inva- sion de leur maladie. Dans le même groupe de malades, je vous ai fait remarquer B..., D... et T..., qui manifestent pendant le délire des impulsions malfaisantes ; elles profèrent des injures contre leurs compagnes , contre les surveillantes, les provoquent et quelquefois les frappent.

Non-seulement M""' L..., pendant la durée de son exalta- tion maniaque, vole tout ce qu'elle peut receler, mais elle est pleine d'artifices , de ruses , de dissimulation : elle s'inge'nie à rechercher tout ce qui peut blesser, irriter les personnes qui l'entourent , et mettre le désordre dans tout le quartier qu'elle occupe. Pendant la rémission de sa maladie ou l'inter- mitence, M"™^ L..., dont l'éducation a été soignée , est un modèle de douceur et de bienveillance envers tout le monde.

M'"'' M... est pour la deuxième fois atteinte d'aliénation partielle. Le premier accès eut lieu en juin 1839, dura sept mois et ne présenta aucune impulsion à la rapine. La malade, hallucinée de l'ouïe et de la vue , était obsédée d'idées mys- tiques et de la crainte d'un jugement qui devait la faire con- damner à l'échafaud : sous l'influence de ses tristes préoccu- pations , elle voulait se suicider, tuer sa jeune fille unique, et forcer son mari à se tuer en même temps. Le deuxième accès , qui dure depuis la fin de 1840 , n'offre pas tous les caractères du premier ; cependant on observe chez M'"*^ M. des idées mystiques, des hallucinations de l'ouïe, de la vue, et parfois des impulsions à la colère qui l'entraîneraient aux actes les plus violents si elle n'était l'objet de la surveillance la plus exacte. De plus, celte malade a un penchant bien dé- terminé pour le vol ; elle vole avec une adresse incroyable , et, chose remarquable, surtout pour le plaisir de donner ;

57 elle conserve les objets volés jusqu'à ce qu'elle trouve une bonne occasion de faire plaisir en les donnant. C'est principa- lement la veille ou le jour des visites de son mari que son penchant au vol est plus développé ; malheur alors à ses com- pagnes peu soigneuses, qui ont oublié du sucre . des friandi- ses; M... est toujours aux aguets , toujours prête à s'en saisir, pour avoir la satisfaction d'en faire cadeau à son mari. C'est aussi lorsque M... paraît se liver à la prière avec le plus d'ardeur qu'on redoute le plus et avec raison ses larcins : elle les commet avec l'expression de la plus grande htmiilité, en baissant les yeux et en ayant l'air de regarder d'un autre côté.

Enfin Ch. . . , habituellement tranquille , laborieuse et d'un caractère doux, vous a raconté elle-même les impulsions malfaisantes qu'elle éprouve. Elle vous a dit que la première fois qu'elle a senti la violence de son impulsion, c'était d'une manière tout à fait soudaine et contre une de ses tantes, âgée de soixante-cinq ans, qui était pour elle une seconde mère et qu'elle aimait avec tendresse. Toujàcoup, sans aucune incitation extérieure , elle s'est jetéiî sur elle , l'a renversée violemment par terre et lui a asséné plusieurs coups de poing. Un moment après , elle était si honteuse de son action qu'elle a cherché à attenter à ses jours. A la suite de cette impulsion violente et de cette tentative de suicide, Ch... est restée trois mois et demi dans son lit , éprouvant une lassitude gé- nérale très-marquée , une profonde apathie et un ennui pres- que continuel. A cet état, se joignait habituellement une grande confusion dans les idées. Depuis plusieurs années qu'elle est dans mon service , Ch. . . a été fréquemment comme poussée à faire du mal , selon son expression , surtout aux

époques menstruelles ; mais alors la conscience de ses mauvais desseins s'éveille vivement , elle réagit avec force , et , si elle sent que sa réaction soit impuissante , elle a assez de raison pour demander la camisole et sa translation dans le quartier des agitées. Fréquemment, deux ou trois fois par an, cette malheureuse éprouve de véritables accès de manie, pendant lesquels elle se sent poussée à la rixe et à des actes vio- lents.

Parmi les impulsions qui maîtrisent les aliénés à des de- grés divers , nous devons encore signaler celle qui fait que ces malades crient, chantent, se remuent sans cesse, ren- versent tout ce qui les entoure , se déshabillent , déchirent leurs vêtements , et troublent tous ceux qui se trouvent dans la sphère de leur activité.

Nous pouvons aussi mentionner les dispositions maladives qui entraînent certains aliénés à changer de domicile, à cou- rir les champs, comme on dit, à réaliser les projets de voyage les plus excentriques. Il en est de même du penchant à l'imitation, si fréquemment exalté chez les aliénés, qui donne lieu quelquefois à des scènes de bon comique et sou- vent aboutit aux effets les plus grotesques.

Mais tous ces penchants , et bien d'autres dont il nous se- rait facile de multiplier les exemples, sont-ils primitivement, directement désordonnés , ou bien le sont - ils consécuti- vement , et entraînés dans le courant des idées et des sen- timents qui préoccupent les malades? Voilà la question générale qu'il convient d'examiner maintenant sous le triple rapport de la psychologie , du traitement moral , et de la médecine légale.

L'observation clinique atteste l'existence de ces deux or-

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dres défaits, mais dans une mesure bien différente. Il y a des cas peu nombreux l'exaltation des penchants est primitive, spontanée, et commande directement l'action. Alors l'entraî- nement est plus soudain , plus difficile à dévier, plus irré- sistible, que lorsqu'il est consécutif à une série d'idées ou de sentiments. C'est une satisfaction que demande impérieu- sement le penchant , et sa vivacité le rend aveugle dans ses exigences ; tandis que dans les cas le penchant est con- sécutivement désordonné, il est beaucoup moins impérieux , et son degré d'intensité varie selon le degré d'intensité du sentiment ou de l'idée qui l'entraîne dans sa direc- tion.

Les faits d'altération primitive des penchants sont bien plus rares que les faits d'altération consécutive au désor- dre de l'intelligence et du caractère. Toutefois il ne faut pas non plus croire que dans ce dernier cas on puisse toujours remonter à des motifs bien déterminés des actes malfaisants. En effet, souvent les malades qui se meuvent et s'agitent incessamment , qui harcèlent tous leurs compa- gnons d'infortune , leurs serviteurs , etc., n'ont pas ordinai- rement le dessein prémédité ni l'intention actuelle d'être turbulents ou hostiles à qui que ce soit ; il semble qu'ils ne crient, ne chantent , ne pleurent et ne se livrent à des mou- vements rapides , que pour échapper à un état intérieur pé- nible , à une anxiété plus ou moins vive.

Cependant plus on scrute profondément , et plus il est pos- sible de remonter aux motifs indirects qui déterminent les actes malfaisants. Ces motifs sont très- variés, quelquefois même curieux et extraordinaires.

Des aliénés, par exemple, cassent les carreaux, parce

60 qu'ils veulent briser tous les obstacles ; d'autres, parce qu'ils veuleat faire du mal , produire du désordre , se vengei' ; et d'autres enfin , pour se donner une satisfaction par le bruit même du brisement du verre.

Les motifs qui entraînent plusieurs malades à se désha- biller sont également très-nombreux. Souvent c'est un motif de vanité ; ils désirent de plus beaux habillements , ou bien un habillement particulier ; d'autres fois ils veulent s'en dé- barrasser , parce qu'ils les trouvent incommodes , remplis d'insectes, empoisonnés, dégoûtants de malpropreté, chargés d'électricité , ou bien simplement parce qu'ils leur attribuent la sensation de chaleur qu'ils éprouvent.

La connaissance des motifs déterminants donne des indi- cations paiticulières pour le traitement moral ; elle permet de mettre obstacle à la violence des penchants malfaisants , en tempérant l'idée et le sentiment qui les provoquent.

On comprend facilement aussi combien la recherche des mobiles d'action est intéressante sous le rapport de la psy- chologie , et sous celui de la médecine légale, dans les cir- constances où il y a eu vol, incendie, rixe, ou meurtre, en un mot, toutes les fois qu'on a constaté des actes qui seraient criminels , s'ils n'avaient pour excuse la folie.

On peut alors montrer aux juges que les actes qu'un premier aperçu ou que l'inexpérience feraient attribuei' à l'exaltation des penchants, et qui pourraient rendre respon- sables leurs auteurs, dépendent d'une altération maladive générale de l'intelligence et du caractère ; que les penchants sont subjugués et entraînés dans le courant des idées et des sentiments.

Les juges peuvent ainsi saisir l'enchaînement de toutes les

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circonstances des faits qui leur sont exposés , c'est-à-dire la subordination de l'altération des penchants au trouble des idées et des sentiments , et la nature si souvent bizarre des motifs venant en aide , le médecin a porté la conviction dans leur esprit , et bonne justice est rendue.

Dans les cas (heureusement peu nombreux) il n'est pas possible, au contraire, d'arriver à la connaissance des mobiles des actions malfaisantes , dans les cas la lésion des penchants est primitive et directe , et la cause de leur altération réside en eux-mêmes, est intrinsèque, les diffi- cultés d'éclairer les tribunaux augmentent considérablement, tant les juges sont disposés à ne voir dans la violence d'un penchant qu'une passion et non une maladie , et tant ils sont persuadés que les médecins ne sauraient , dans ces cas, leur apporter de lumières spéciales !

Le médecin légiste , pour vaincre ces difficultés , rendues plus grandes encore par la théorie de la monomanie , doit s'efforcer de prouver que les faits de rapine, de meurtre, etc., soumis à son appréciation par le tribunal , sont du même or- dre que ceux qu'il a constatés chez les aliénés qui n'avaient pas été en butte aux poursuites de la justice. Il doit de plus avoir le soin , que je regarde comme indispensable, de forti- fier l'observation de l'état des penchants , de celle de tous les autres phénomènes psychiques qui s'y joignent, et com- plètent l'ensemble des caractères de la m.aladie. En un mot , au lieu de fragmenter l'affection mentale et de la réduire aux proportions de l'exaltation d'un penchant, il faut dérouler tout le tableau de la maladie ; au lieu de l'unité du délire, il faut rechercher la pluralité des délires. Mais on ne pourra faire ce tableau complet que lorsqu'on se sera fdégagé de

62 l'erreur relative à l'existence de la monomaiiie , attendu que pour bien voir des yeux de la pensée , il faut être persuadé qu'il y a quelque chose à voir, et il faut apprendre à re- garder.

Nous ne voulons pas terminer cette leçon sur les lésions de la sensibilité dans la folie , sans dire quelques mots de ces altérations , considérées dans chacune des deux formes prin- cipales des maladies mentales , l'aliénation générale et l'alié- nation partielle.

Ordinairement , dans l'aliénation générale , la variabilité des sentiments , des émotions et des impulsions , est en rap- port avec la rapide succession des idées : les diverses émo- tions se succèdent et se remplacent, sans acquérir ni profon- deur ni durée. Cependant , dans ce trouble, même extrême, des sentiments et des idées, un sentiment particulier acquiert quelquefois un haut degré de force et de ténacité. On n'a pas assez remarqué cette fixité relative de certains sentiments ou de certains penchants dans la manie. Les sentiments que l'on observe le plus souvent , avec ces caractères , sont rela- tifs à l'amour, à la jalousie , à l'envie , à la haine et à la vengeance. Leur existence peut se constater soit directement par les manifestations habituelles des malades , soit par les aveux qu'ils font pendant les rémissions ou la convalescence. Les dispositions erotiques se reconnaissent aux propos , aux gestes lubriques fréquemment répétés, et aux actes d'ona- nisme ; les autres se constatent par l'expression de la phy- sionomie , qui revêt les caractères très-marqués de ces pas- sions portées à un très-haut degré, par les poses que prennent ces malades lorsqu'ils ont la liberté des mouvements, par les mouvements saccadés et comme convulsifs de leur tronc et des

63 membres supérieurs retenus par la camisole, et par le tre'pi- gnement des pieds maintenus par des entraves. Sans doute les maniaques ne sont pas toujours sous l'influence de ces sentiments on de ces penchants , puisque ceux-ci ne se mani- festent en ge'ne'ral que par paroxysmes ; mais ces paroxysmes sont assez fréquents , ainsi qu'on peut en acquérir la con- viction par les confidences ultérieures des malades. Si on a eu le soin, en effet, de noter, pendant la maladie, les paroles et les actes les plus saillants et les plus souvent reproduits , on apprend alors des aliénés que la jalousie , l'envie , la vengeance ou l'érotisme, les poussaient à l'action, avec une persévérance bien remarquable au milieu d'un mouvement si tumultueux des idées et des sentiments.

Dans l'aliénation partielle, au contraire, la prédominance bu la persistance de certains sentiments a été singulièrement exagérée. On a représenté ces malades comme exclusive- ment et persévéramment dominés par un sentiment nettement déterminé. Or rien n'est plus contraire à l'observation. Sans doute il y a souvent, dans l'aliénation partielle, prédomi- nance d'un sentiment ou d'un penchant , de même que d'une série particulière d'idées ; mais ce sentiment ou ce penchant n'est ni exclusif , ni nettement formulé , ni continu : loin de constituer à lui seul toute la maladie , ainsi que nous en avons déjà fait la remarque , il est souvent accompagné d'une grande confusion d'idées , et dans les cas les moins complexes, le malade est absorbé, et non concentré dans la sphère d'un seul sentiment. D'ailleurs le sentiment , qu'on représente comme continu dans son action, se manifeste au contraire , d'une manière rémittente et comme par accès.

Les variétés de l'aliénation partielle dans lesquelles^on

~ 64 constate la lésion prédominante , mais non exclusive , des facultés affectives , sont principalement celles qu'on a ap- pelées la manie sans délire, la folie morale, et certains étals mélancoliques.

On a représenté la manie dite sans délire, ou monoma- nie instinctive d'Esquiroï, comme consistant uniquement dans une impulsion aveugle et irrésistible, surgissant spon- tanément au milieu d'une intelligence saine , et poussant invinciblement à l'action. Dans cet état, les malades se sen- tent , il est vrai , involontairement poussés à commettre des actes contre lesquels leur conscience se révolte et dont ils reconnaissent l'injustice : ces aliénés font même l'éloge des personnes qu'ils choisissent pour victimes, et demandent souvent avec instance d'être mis dans l'impossibilité de se livrer à leur fureur ; mais , alors même que leur raison paraît d'abord partiellement intacte , elle ne tarde pas à être bien- tôt tout à fait éclipsée , et , dans leur trouble général , ces malades tuent les personnes qui leur étaient les plus chères , et souvent même ne se rappellent pas, après l'acte accompli, les circonstances qui l'ont précédé ou accompagné, tant était grand le désordre de leurs idées et de leurs sentiments , au moment ils sont supposés n'avoir agi que sous l'influence d'un penchant violent.

11 en est de même de la folie qu'on a appelée morale, rai- sonnante, ou monoraanie affective , et qu'on a dit caracté- risée uniquement par le désordre des sentiments et des pen- chants. Sans doute, dans cette espèce de maladie mentale, le délire se manifeste surtout par les actions, et il y a prédominance de la lésion du caractère sur celle de Tintel- ligence ; mais celle-ci est entraînée également dans le cou-

65 rant maladif da sentiment. Ces malades , qui sont le fle'au de leurs familles et des maisons d'aliéne's, présentent à chaque instant , et sous forme d'accès , comme une subversion to- tale de leurs sentiments et de leur personnalité', ils vous accablent d'injures , d'invectives et de reproches amers ; ils voient tout à travers le prisme de la malveillance et de la haine ; ils emploient toutes les ressources d'une intel- ligence, souvent avive'e par la maladie, pour rendre leur critique plus violente, et sont d'une imagination extrê- mement fertile pour découvrir les choses les plus pénibles et les plus blessantes. Mais ce qui prouve combien cette situation mentale est maladive , c'est que ces malheureux aliénés , une fois l'accès passé , non - seulement reconnais- sent souvent l'injustice de leurs paroles , mais retom- bent bientôt dans une disposition d'esprit et de caractère précisément inverse : de pessimistes , ils deviennent opti- mistes, et sans que rien se soit modifié autour d'eux, ils prodiguent des éloges à ceux qu'ils avaient accablés d'in- vectives , et voient sous l'aspect le plus bienveillant et le plus favorable tout ce qu'ils apercevaient auparavant sous les couleurs les plus sombres. Car il est précisément dans l'essence de celte singulière maladie de consister dans une transformation successive de la personnalité toute entière , dans un changement total et alternatif des idées , des sen- timents et des penchants.

Enfin il est un assez grand nombre d'états mélanco- liques, dans lesquels on observe aussi la prédominance des lésions de la sensibilité sur celles de l'intelligence , mais ces lésions sont loin également d'exister seules. Ces aliénés sont tout à la fois les artisans de leur malheur et

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leurs propres victimes. Leur nature entière est tellement empreinte de sensibilité maladive , d'irritabilité , de crainte et de défiance , qu'ils ne peuvent avoir aucun rapport avec le monde extéiieur, sans se trouver en désaccord avec lui et sans éprouver des impressions pénibles; le plus sou- vent même, ils sont incapables de réagir favorablement, et ils trouvent dans tout ce qui les entoure des aliments pour leurs malheureuses dispositions. Malgré tout ce que l'on fait pour eux , ils sont susceptibles , ombrageux , irritables , soupçonneux : le silence les blesse, comme les paroles qu'on leur adresse ; ils ne semblent accessibles qu'à la dou- leur. En un mot , leur sensibilité est tout à la fois avivée et péniblement affectée , et il n'est pas rare de voir se dévelop- per sur ce fond maladif des conceptions délirantes ou des impulsions variées, qui les portent à des actes violents contre eux-mêmes ou contre les personnes qui les entourent.

Indépendamment de ces variétés de l'aliénation partielle, dans lesquelles la lésion de la partie affective de notre être est prédominante, sans être exclusive, on observe aussi des altérations des sentiments et des penchants , plus ou moins secondaires , dans les autres espèces d'aliénation partielle. Tantôt ces altérations résultent de diverses combi- naisons d'idées ou de sentiments , et sont l'effet de l'action du délire sur lui-même ; tantôt elles surgissent d'une manière plus ou moins soudaine, soit primitivement , ce qui est rare, soit à la suite de conceptions délirantes , ce qui est habi- tuel. C'est ainsi, par exemple, qu'un aliéné, préoccupé de l'idée d'une accusation grave, peut être entraîné au sui- cide ou animé d'un désir de vengeance contre son prétendu accusateur. Il en sera de même par suite de certaines illu-

67 sions et d'hallucinations impératives , surtout lorsqu'elles sont de nature mystique. Dans quelques cas enfin, l'altéra- tion des sentiments et des penchants ne paraît pas pouvoii se rattacher au trouble de l'intelligence , du moins d'une manière apparente. On est alors oblige' d'admettre que, parallèlement aux de'sordres de l'entendement, il se pro- duit, chez ces malades, des sympathies et des antipathies, ou des impulsions non motive'es , qui résultent de l'état maladif et contribuent à en constituer le tableau. Un caractère appli- cable à la plupart de ces lésions des sentiments et des pen- chants, qui surviennent d'une manière incidente ou soudaine, au milieu d'un désordre plus général de l'intelligence et de la sensibilité, c'est l'intermittence ou du moins la rémittence très-prononcée. Ces altérations se manifestent à des époques irrégulières dans le cours de la maladie , et souvent sans phénomènes précurseurs , circonstance qui , pour le dire en passant, doit commander une grande vigilance envers les aliénés, et faire admettre que ceux mêmes qui paraissent les plus inoffensifs peuvent , d'un moment à l'autre , devenir dangereux.

DEUXIÈME LEÇON.

Troubles de l'intelligence cbez les aliénés.

SoHiaA.iRE. Deux formes générales d'altération de l'intelligence : état de torpeur et état d'activité. Lésions de la mémoire, de l'attention, du juge- ment , de l'imagination, de la volonté et de la conscience, chez les aliénés. —IVIodes de production des idées délirantes : idées spontanées et idées pro- voquées par d'autres pensées, par des souvenirs ou par des impressions. Trois phases dans l'évolution des idées fixes : période d'incubation ou état vague; période aiguë ou de systématisation; période chronique ou délire stéréotypé.

Si la lésion des facultés intellectuelles chez les aliénés n'apparaît ordinairement qu'après des modifications géné- rales de la sensibilité, elle n'est pas moins constante, et c'est par elle que le plus souvent se révèle l'existence de l'alié- nation mentale. Nous verrons, en effet, bientôt que la mé- moire , l'attention , le jugement , l'imagination , la volonté , sont, comme les impressions et les perceptions, profondément lésées dans l'aliénation , et que le trouble de ces facultés est même plus apparent que celui des qualités affectives et morales.

Ce qu'il importe d'abord de considérer, c'est l'état géné- ral de l'intelligence dans la folie.

A ce point de vue , deux modes principaux et opposés doivent être signalés : ce sont , d'un côté , la torpeur et la lenteur de l'intelligence, et de l'autre , l'accroissement et la rapidité de son action.

La lenteur tient à deux causes : à l'état d'inertie des fa- cultés intellectuelles et à la prépondérance d'idées ou de sentiments qui accaparent toute l'intelligence, et n'en laissent

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aucune partie accessible au monde exte'rieur ni aux impres- sions intérieures. Ces deux manières d'être de l'esprit, ra- lenti dans son mouvement, quoique bien différentes l'une de l'autre, ont souvent des manifestations analogues, contre lesquelles il faut se mettre en garde pour avoir une ide'e exacte de la maladie , du traitement à employer, et de ce qu'il y a à craindre ou à espérer pour la guérison. Ces apparences analogues sont : la pénurie des idées exprimées , la lenteur dans les mouvements , et surtout la persistance de ces deux phénomènes , malgré la diversité des incitations. Ce qu'il y a de différent , c'est l'expression de la physionomie : la con- centration des traits et une certaine animation du regard, dans un cas ; l'affaissement des traits de la face et le vague des yeux, dans l'autre. Ce qu'il y a de différent encore, c'est que , dans le dernier cas , la débilité de la mémoire est habi- tuellement constatée , et témoigne de l'affaiblissement des autres facultés ; tandis que dans l'autre on peut , sous cer- aines influences , arracher le malade à ses préoccupations, et acquérir ainsi la preuve positive de l'énergie de pensée que révélait l'extérieur, et qui est employée d'une manière trop exclusive. Mais ce n'est pas seulement, comme on le croit trop généralement, l'emploi exclusif des facultés intel- lectuelles , au service d'une série particulière d'idées ou de sentiments , qui est la cause de la lenteur de l'esprit. Cette lenteur est elle-même un des caractères de la mélancolie , et tient tout à la fois à l'état de l'organisme , qui s'allie à cette affection , et à la nature des idées et des sentiments qui ab- sorbent les facultés.

La lenteur dans le mouvement des idées est donc un aspect principal à considérer dans l'aliénation mentale, et constitue

n

une des formes ge'nérales des le'sions de rintelligence. Elle se manifeste par la répétition des mêmes paroles , des mêmes mouvements, des mêmes poses, par la difficulté qu'éprou- vent les aliénés à réunir leurs idées, par leur hésitation à cet égard , et jusque par la crainte de porter des jugements, qu'on remarque chez ce genre de malades. Cette lenteur s'observe surtout dans la mélancolie et dans la démence.

L'accroissement d'activité des facultés intellectuelles est un autre état, également très -remarquable dans la folie, et qui quelquefois, surtout dans les premiers âges de la civilisa- tion, a exercé une grande influence sur les masses. Dans cet état, les idées affluent, nombreuses et promptes, de la double source des souvenirs et du monde extérieur. Elles pullulent avec tant de rapidité que leur durée estinstantanéeet qu'elles sont insaisissables par la conscience. Impuissant à en faire le triage et à les coordonner , l'esprit les laisse se produire et disparaître sans réaction ; aussi cette abondance d'idées est- elle ordinairement frappée de stérilité : c'est un désordre et un pêle-mêle qui attristent l'observateur.

Ce désordre des idées, produit de leur extrême variété , est encore augmenté par la diversité des émotions qu'elles susci- tent : aussi la parole ne saurait-elle rendre tout ce qu'il y a de mobilité dans les expressions elles mouvements, chez les aliénés qui présentent une grande activité de l'intelligence : il faut les avoir vus , à tous les degrés , pour en avoir une juste idée.

Cependant , lorsque cette activité n'atteint qu'une certaine mesure, lorsque l'esprit avivé peut encore saisir quelque rap- port entre les idées nombreuses qui surgissent , il en résulte quelquefois des aperçus qui, parleur valeur intrinsèque ou par

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le tour original de leur expression, frappent d'étonnement les auditeurs et leur font croire que les alie'ne's doivent à la mala- die l'intelligence qu'ils viennent de révéler. Le spectacle de l'accroissement d'activité de l'esprit est quelquefois très-impo- sant chez les malades naturellement intelligents. Us parlent alors avec une force de pensée, une pompe, un bonheur d'ex- pressions, une énergie de gestes, qui captivent tous ceux qui les entourent, et si les sujets qu'ils traitent sont élevés et d'un grand intérêt, ils peuvent exercer et ils exercent en effet la plus grande autorité.

Dans d'autres circonstances , l'accroissement de l'intelli- gence ne se mesure pas par le nombre des idées , mais par l'activité prépondérante de certaines facultés , par celle de la mémoire et de l'imagination par exemple. On s'étonne de voir ces malades réciter de longs passages des orateurs et des poètes que l'on croyait depuis longtemps effacés de leur mémoire: on s'étonne de la prodigieuse facilité qu'ils ont à se rappeler les faits , les dates , avec une précision dont ils n'é- taient pas anciennement capables : on s'étonne enfin de les voir revêtir toutes leurs pensées d'images poétiques , et même les versifier. Est-ce à dire que , dans cet état d'aliénation , le malade présente des facultés qu'il n'avait pas auparavant ? Non , sans doute ; tout ce qu'il manii^ste était virtuellement en lui ; la maladie n'a fait que faire jaillir l'étincelle au dehors. La vivacité accrue, la plus grande liberté d'allure, le laisser- aller, l'absence de tout motif de circonspection et de contrainte de la part des malades, ainsi que la croyance à la folie de la part des spectateurs, contrastant avec les pensées plus ou moins justes, souvent originales et pittoresques, exprimées par les aliénés : tels sont les motifs qui donnent le change et

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font croire à plus de développement d'intelligence qu'il n'en existe re'ellement. Cette activité de l'esprit est surtout no- table dans la manie , et particulièrement au début de cette espèce de maladie mentale ; elle est même tellement inhérente à la manie, qu'il est souvent arrivé d'annoncer le retour d'un accès de manie intermittente par le seul fait de l'accroisse- ment d'énergie des facultés intellectuelles, comme si la raison, avant de succomber, était saisie d'une illumination soudaine.

Le désordre de Tintelligence se lie à la lenteur et à l'acti- vité plus grande de son exercice , non-seulement à cause de ces deux états de l'intelligence eux-mêmes, mais par suite d'un défaut d'association des idées, de l'emploi continuel d'ellipses, ou bien enfin d'une disposition de l'esprit, qui porte les ma- lades à se laisser moins diriger, dans la liaison des idées, par leur nature intrinsèque que par les circonstances qui leur sont extérieures , et notamment par leurs signes expressifs et même parles sons.

L'état de santé présente des faits analogues aux diverses situations de l'esprit que nous venons d'examiner. Ainsi la lenteur maladive dans la succession des idées corres- pond à la ténacité qu'elles présentent quelquefois dans l'élat normal; si, dans ce cas surtout , elles sont pénibles , ce qui arrive souvent, elles empêchent alors tout accès à d'au- tres idées et même aux impressions. C'est encore ainsi que dans l'état de santé, on cherche fréquemment, pour expri- mer les pensées , les mots qui n'arrivent qu'avec une extrême difficulté. A l'activité maladive de l'esprit au contraire, cor- respond, dans l'état normal, une abondance d'idées qu'on ex- prime avec une heureuse facilité , et la confusion qui résulte de cette abondance même, privé qu'on est d'un principe pour

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les démêler et les coordonner. Enfin le rêve est , du moins fre'quemment , une image assez exacte du désordre de l'esprit.

Nous venons de voir que, dans les maladies mentales , l'in- telligence était susceptil)le d'éprouver, dans l'ensemble de ses facultés, une grande torpeur ou une grande activité; constatons maintenant l'état particulier de quelques-unes de ses facultés et commençons par la mémoire.

La mémoire est plus souvent affaiblie qu'avivée dans les maladies mentales. Ses degrés d'affaiblissement sont divers , et l'appréciation de ces degrés est très-importante pour le pronostic. La faiblesse de la mémoire est rela- tive ; elle est plus grande en général pour les idées ré- centes que pour les idées anciennement acquises.

Cette faculté présente aussi , dans sa faiblesse , des iné- galités relatives tantôt aux choses, tantôt aux mots qui doivent les exprimer. La mémoire des faits anciens est souvent conservée chez les aliénés en démence , qni ou- blient au contraire les faits nouveaux presque à l'instant même ils viennent de se produire. Dans certains cas d'aliénation mentale , on observe précisément l'inverse : la mémoire , fidèle pour les impressions récentes , sem- ble voir les choses anciennes dans un horizon si éloi- gné, et l'esprit paraît avoir tellement rompu avec ses idées antérieures , que l'identité de la personne est dou- teuse ; quelquefois même les malades ne datent leur exis- tence que de l'époque de leur maladie. Nous devons dire cependant que, dans ces cas, la transformation de la personnalité ne résulte pas d'une simple lésion de mémoire, mais d'une lésion commune à plusieurs facultés, ce qui prouve de plus en plus que , dans l'état normal comme

dans l'état maladif , l'action de nos facultés est simultanée et synergique.

La mémoire , par sa faiblesse et par le caractère par- ticulier de cette faiblesse relatif aux faits anciens , est cer- tainement une condition indispensable pour empêcher de sentir sa personnalité ; mais la sensibilité générale , par ses anomalies, y contribue aussi puissamment. On conçoit en effet que lorsque de toutes parts les voies ouvertes aux impressions n'apportent que des matériaux différents de ceux qui étaient apportés anciennement, l'esprit trou- blé, n'ayant à juger que des impressions fausses et ne pouvant établir aucune comparaison entre le passé et le présent , par suite de l'absence des^ souvenirs , finisse par se méconnaître lui-même et adopte une personnalité dif- férente de la sienne. Mais ce n'est pas assez de mon- trer comment l'esprit humain , dans son trouble , parvient à méconnaître l'identité de son existence et renonce à sa personnalité ; il faut rechercher comment il adopte une personnalité plutôt qu'une autre. Dans quelques circons- tances , c'est un souvenir historique qui survit à la ruine de la mémoire, et qui , par son isolement même , devient la cause de l'adoption de la personnalité ; c'est ainsi qu'un aliéné se croira Mahomet , Napoléon , etc. Dans d'autres circonstances , l'odeur du soufre , le bruit des chaînes , des hallucinations, entraîneront, chez un malade, la con- viction qu'il est le diable. Chez d'autres aliénés enfin , les changements survenus dans la sensibilité générale font naître l'idée qu'ils sont de verre, parce qu'ils se sentent friables comme lui ; qu'ils sont transformés en ballon , parce qu'ils éprouvent le sentiment de légèreté ; qu'ils

76 sont de plomb en partie ou en totalité , selon qu'ils e'prou- vent un sentiment de pesanteur ge'ne'ral ou partiel.

L'exaltation du sentiment du merveilleux et de l'a- mour-propre doit aussi être pris en considération pour se rendre un compte aussi exact que possible de ces trans- formations de la personnalité. Quoique nous ayons parlé des changements de la personnalité à l'occasion de la fai- blesse de la mémoire , nous ne voulons pas dire qu'ils ne se produisent pas , alors que la mémoire est active ; mais , dans ces cas , ils arrivent par d'autres causes : par exemple, par la lésion du jugement ou par cette dis- position de l'esprit à faii'e des ellipses que nous avons mentionnée précédemment. On conçoit, en effet, que des esprits malades se mettent peu en peine des souvenirs et trouvent toujours les moyens de les adapter à leurs idées délirantes , en admetlant d'ailleurs qu'ils soient capables de raisonnement.

La mémoire , pendant la convalescence , vacillante dès le principe , comme toutes les autres facultés , s'affermit plus tard à un tel point , que les convalescents peuvent se rappeler tout ce qu'ils ont vu et entendu autour d'eux, rendre compte de leurs dispositions intérieures, du mou- vement de leurs idées et de leurs sentimenls, et faire connaître les mobiles de leurs paroles et de leurs actes. Cette observation doit être sans cesse présente à l'esprit de tous ceux qui soignent les aliénés, et être pour eux un motif de plus pour ne rien dire et ne rien faire qui ne soit digne et convenable ; on sait du reste com- bien les aliénés saisissent avec finesse les moindres pa- roles et les moindres gestes. La conservation de la mé-

__ 77 moire a surtout lieu chez les mélancoliques et chez les maniaques dont l'agitation a été' modérée. Elle est très- faible chez les aliénés dont le délire a été remarquable par une grande abondance d'idées et par une excitation violente et prolongée ; elle est faible également chez les malades qui ont présenté une grande lenteur dans le mou- vement de l'intelligence ; enfin elle est nulle dans la con- valescence de l'idiotisme accidentel.

J'arrive à V attention. Nul doute que cette faculté ne soit profondément lésée chez les aliénés : elle est sans cesse rompue chez les maniaques par la foule et l'incohérence des idées ; chez les mélancoliques , elle est dans un état de concentration ou de fixité qui les isole et les met en désaccord avec le monde extérieur.

L'instabilité des idées , la désharmonie entre les impres- sions extérieures et les pensées, sont telles dans le délire général, qu'il arrive souvent à ces malades de ne point reconnaître les objets les plus familiers . et qu'il est im- possible d'obtenir d'eux quelques réponses raisonnables , quelques paroles suivies sur le même sujet , tant leur attention est mobile et difficile à fixer. Dans les délires partiels , cette faculté n'est lésée ni de la même manière ni au même degré. Il n'est pas aisé sans doute de provo- quer et de retenir l'attention de ces malades sur un sujet qui ne les intéresse pas , mais il est rare qu'ils ne recon- naissent pas les personnes et les choses qui les entourent ; un grand nombre d'entre eux se montrent assez attentifs aux usages , aux convenances; enfin ils appliquent leur esprit avec trop de persévérance à leurs idées habituelles.

L'attention n'est donc pas une faculté absente dans les

78 délires restreints , comme elle l'est dans les délires géné- raux; son défaut est d'être disposée à une concentration trop exclusive. Cependant , comme l'attention , pour s'exer- cer, nécessite le concours de la volonté, il n'est pas exact de dire que les malades atteints de délire partiel s'appli- quent avec continuité à l'objet de leur préoccupation.

Nous croyons que la plupart de ces malades sont beau- coup plus absorbés qu'attentifs. De ce qu'il est difficile de les distraire , il ne faut pas en conclure que leur esprit tra- vaille obstinément dans une même direction. Esquirol nous paraît avoir formulé une observation juste , en disant des mélancoliques : ils sentent et ne pensent pas. Cela est vrai , du moins pour un certain nombre de mélancoliques. La con- centration mentale , active dès le principe , dégénère ensuite en une sorte d'habitude instinctive , automatique , qui met à peine en jeu les facultés de l'entendement.

Il y a d'ailleurs une grande différence entre les préoccu- pations du sentiment et celles de l'esprit , en ce qui concerne le degré d'attention et la participation de la volonté. Le sentiment est spontané , il commande et n'obéit pas ; l'atten- tion est provoquée , et alors le sentiment devient passion. A-t-on besoin d'être attentif au plaisir ou à la douleur ? Dans le domaine intellectuel , au contraire , quoique faculté émi- nemment active , l'attention est subordonnée à la volonté ; il est toujours loisible, jusqu'à un certain degré, de l'accorder ou de la refuser.

Pour résumer les lésions de cette faculté dans l'aliénation mentale , nous dirons que l'attention , sans cesse éparpillée et répartie sur un grand nombre d'objets, paraît plus faible qu'elle ne l'est véritablement dans le délire général ; qu'elle

79 est souvent sans emploi dans le délire partiel , et plus appa- rente que réelle chez les malades qui paraissent préoccupés et concentrés; qu'enfin, dans la démence, l'attention, comme les autres facultés intellectuelles et affectives , est plus ou moins complètement abolie.

Cette manière d'interpréter les faits s'éloigne beaucoup de celle d'Esquirol , qui admet que toutes les lésions de l'en- tendement peuvent être ramenées à celles de l'attention. L'isolement de nos facultés , dans l'état maladif comme dans l'état normal, nous paraît arbitraire, et nous jugeons impos- sible de ramener le désordre de toutes au désordre d'une seule. La pathologie et la psychologie s'accommodent mal de ces subtilités. On ne tient pas d'ailleurs suffisamment compte de la spontanéité d'action de l'encéphale , qui com- mande plutôt qu'elle n'est commandée. Il ne dépend pas de nous, il ne dépend pas d'une faculté, de régulariser tous les actes de Fintelligence , surtout dans les maladies. En outre , il est, dans le délire, des phénomènes que l'inattention ne sau- rait expliquer: les hallucinations, par exemple. Il n'y a point alors à comparer, à juger, à raisonner ; c'est une reproduc- tion fantastique d'images , dont la soudaineté devance l'in- tervention active et volontaire de l'attention. Enfin il n'est pas une seule faculté qu'on ne puisse trouver tour à tour présente, absente ou pervertie, dans le délire; ce qui nous porte à conclure que toutes les facultés participent , à des degrés différents , au désordre de l'entendement.

La lésion du jugement est sans contredit le phénomène psychique le plus saillant dans l'aliénation mentale. Com- ment en serait- il autrement, puisque l'action de juger né- cessite le concours de toutes les facultés au plus haut degré ?

80 Cette le'siou est constante et tout à fait caractéristique du trouble des facultés intellectuelles ; le jugement est en effet l'expression la plus exacte de leur rectitude ou de leur irrégularité.

Le jugement est en défaut chez tous les aliénés, seu- lement ses erreurs sont tantôt générales et tantôt partielles. Mais n'y a-t-il pas absence plutôt que fausseté du jugement chez ceux qui délirent sur toutes choses ? Le maniaque ne juge vraiment pas ; s'il éprouve de fallacieuses conceptions , des illusions ou des hallucinations , ocs écarts ne dépendent pas de lui ; dans ce flot tumultueux d'idées incohérentes qui jaillissent et souvent se heurtent , trouver l'expression d'un jugement quelconque ? C'est donc chez les aliénés par- tiels qu'on observe les exemples les plus manifestes des écarts du jugement. Pinel parle d'un malade de ce genre qui voulait lui prouver que deux hommes pourraient trans- porter de toutes pièces le dôme du Val-de-Grâce aux Tui- leries ; bientôt cet aliéné se crut le plus grand potentat de l'Europe.

L'examen de l'état de passion peut donner une idée assez exacte des erreurs de jugement, dans les délires restreints. C'est le propre d'une préoccupation forte et exclusive de devenii" le point de départ et l'aboutissant de toutes les ac- tions, de toutes les pensées. Or si, par suite de cette ten- dance, le sage même est exposé à de fausses interprétations , l'aliéné doit y tomber inévitablement. Il est curieux de voir celui-ci découvi'ir et signaler souvent dans toutes choses une intention de contrarier ou de servir son idée prédominante. Piiiel en cite un exemple remarquable : un homme d'un esprit cultivé, et enthousiaste de Condillac, se crée une sorte de

81 culte pour ce philosophe , et se voue à la propagation de sa doctrine ; il devient alie'né et on le conduit dans une maison de santé'. Prenant alors cette réclusion pour une persécution, il s'écrie en souriant , plein du sentiment de son mérite : «Tant mieux, voilà maintenant que mes ennemis me crai- gnent , et qu'ils redoublent leurs efforts de haine et de ven- geance, à mesure que mes principes se propagent sur le giobe terrestre. »

Les exemples analogues d'erreurs de jugement sont fré- quents dans les maisons d'aliénés, et je vous en ai montre plusieurs dans mon service. Le fait même de leur isolement donne lieu chez les aliénés à des interprétations fort étranges et souvent en rapport avec l'objet du délire , ainsi que nous venons de le voir. Du reste, les faux jugements sur toutes choses , chez les aliénés partiels , découlent de trois sources principales : la prépondérance d'une idée ou d'un sentiment, l'incapacité d'attention volontaire et le défaut de mémoire. Mais si , au milieu des erreurs les plus grossières de l'intel- ligence , on parvient à fixer l'esprit d'un malade atteint de délire partiel sur un sujet étranger à sa préoccupation prin- cipale , on est souvent surpris de la justesse avec laquelle il juge et raisonne, de l'ordre qu'il met dans l'exposition de ses idées , et de la logique de ses conclusions.

Fréquemment les écarts à'imaginaiion viennent s'ajouter aux erreurs du jugement, elle délire, déjà manifeste, ac- quiert une nouvelle intensité. Il faut avoir fréquenté les asiles d'aliénés pour se faire une idée des égarements in- croyables dans lesquels tombe l'imagination de ces malades et des difficultés qu'on éprouve à les désabuser, même un seul instant.

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Sans parler des halluciuatioDS, qui nous occu|)eroiit bien- tôt, comment se persuader, sans en avoir été témoin, qu'un malade] qui raisonne bien sur certaines choses puisse se ligurer, par exemple, qu'il est un amas de cendres qu'un souffle peut disperser, un bloc de verre friable au moindre choc? Tel autre aliène', qui parlait naguère sensément, croit être un roi , un dieu , dispose de tous les biens de la terre, de toute la puissance des éléments , et ni FisolemeDl du monde , ni la misère, ne pourraient modifier sa conviction. Que d'écarts d'ioiagination chez les aliénés relativement aux sciences occultes et à tous les genres de superstitions, à la magie , à la sorcellerie , à l'astrologie , aux vampires , aux mauvais génies, aux anges, aux démons 1 Le^hleau détaillé de tous ces délires fournit certainement des pages fort cu- rieuses à l'histoire des égarements de l'esprit humain, comme le prouve l'ouvrage de M. Calmeil.

Il n'en est point de l'imagination , chez les aliénés qui ne sont pas en démence, comme de l'attention, de la mémoire et du jugement ; elle est plutôt désordonnée qu'affaiblie. Du reste, la plus brillante de nos facultés conserve assez souvent, même chez les aliénés , les attributs de sa sublime origine. Au milieu des élans de leur imagination troublée, quelques- uns de ces malades puisent dans l'exaltation de l'inspiration et de l'enthousiasme un aspect surnaturel. Pinel dit avoir admiré bien des fois chez des aliénés le déploiement des plus heureuses facultés, et des attitudes nobles et prophé- tiques. Rush a également fait la remarque que la folie déve- loppait quelquefois des aptitudes et des talents ignorés jus- qu'alors; et quel est le médecin aliéniste qui ne pourrait citer de semblables observations ?

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C'est principalement dans les délires partiels , expansifs , ambitieux , qu'on observe cette excitation des facultés , qui semble agrandir l'intelligence et élever les sentiments. La distinction, la noblesse des formes et du langage, étant l'apa- nage des conditions sociales plus encore que la culture de l'esprit, on conçoit que l'aliéné, pénétré du sentiment de sa grandeur, ne s'exprime point comme le vulgaire, et qu'il montre une dignité, une majesté, une pompe, correspondant à l'élévation de son rang imaginaire. Devenu acteur sincère dans un drame improvisé par son délire , il est entraîné à faire parler un homme de génie , un magistrat , un général d'armée , uu potentat, un prophète, un dieu , autrement que le commtuft!^ hommes. Faisons remarquer toutefois que les inconséquences sont nombreuses dans les cas mêmes les malades songent à mettre leur conduite en rapport avec leurs idées ; mais , dans un grand nombre de cas , leurs actes sont en désaccord avec leurs paroles , et ce désaccord est surtout prononcé chez les aliénés paralytiques. Quant à l'éclat et à la fécondité qu'on remarque quelquefois dans les manifestations intellectuelles , les nouvelles conditions du cerveau , sa vitalité exubérante , ainsi que le sentiment pré- somptueux de ses forces dans lequel se complaît l'aliéné , peuvent faire concevoir ce phénomène, quelquefois très- remarquable.

Que dirons-nous de la liberté morale de la volonté et de la conscience chez les aliénés ?

La loi est ici d'accord avec la science pour proclamer que leur lésion est le phénomène le plus constant et le plus digne d'attention dans les maladies mentales. L'aliéné ne peut être coupable : il est privé de liberté morale, ce qui enlève toute

84 responsabilité à ses actes. Ce principe est consacre' par la législation de tous les peuples.

La volonté, chez les aliénés , subit des modifications pro- fondes. Sous ce rapport , deux groupes de faits peuvent être distingués : les uns sont remarquables par l'absence de vo- lonté, et les autres par l'exaltation de cette faculté. Les faits du premier genre s'observent souvent dès le début des aliénations partielles avec tristesse , et ont pour manifesta- tions une circonspection outrée , une indécision très-grande, et une impuissance à se décider dans les circonstances les plus simples. Cette absence de volonté peut être primitive , ou dépendre de la lenteur et du vague des idées. L'im- puissance de la volonté se remarque aussi dans les périodes les maladies mentales passent à l'état chronique, et surtout dans la démence ; ce qui se comprend aisément, puisque toutes les facultés sont en décadence et menacées d'une ruine complète. La volonté éprouve alors la même dégradation que toutes les autres facultés , et elle ne peut d'ailleurs recevoir l'appui de l'intelligence. L'exaltation de la volonté se manifeste par des désirs excessifs , par un besoin impérieux de passer à l'action , de réaliser toutes ses pensées, de faire des plans et de les exécuter, par la dis- position à commander, et en général par la tendance à agir dans toutes les directions ouvertes au délire. Cette exaltation de la volonté tient souvent à un sentiment exagéré de force physique ou morale , à une confiance en soi augmentée par la maladie ; mais fréquemment aussi elle tient à la violence même du sentiment qui domine le malade.

Les lésions de la volonté dérivent très-souvent des lésions de la sensibilité et correspondent à ces altérations. Ces cor-

85 relations augmentent encore d'intensité' lorsqu'aux écarts de la sensibilité se joignent des idées bien déterminées. Alors la volonté est comme subjuguée ; elle est entraînée dans la voie de l'idée prédominante. Ici donc, comme dans l'état normal , la volonté , avant de commander l'action , d'impri- mer l'impulsion et d'exécuter l'acte , obéit à une idée ou à un sentiment; nouvelle preuve que tout se tient et s'en- chaîne étroitement dans l'exercice de toutes les facultés de l'homme.

De ces considérations , il est facile d'induire que l'aliéné n'a pas la conscience complète du bien ou du mal qu'il fait ; toutefois les trois éléments de nos déterminations, savoir, vouloir et pouvoir, sont dans des rapports très-vai'iables , chez les aliénés. La conscience intellectuelle s'égare plus souvent et plus complètement que la conscience morale : rarement l'aliéné reconnaît les erreurs de son esprit ; fré- quemment , au contraire , il conserve , à un certain degré , la notion du bien et du mal ; il applique cette notion , dans des mesures très-diverses, à l'appréciation de la conduite des autres à son égard, et lui-même se trompe rarement dans son dessein de nuire ou d'être agréable. Ce qui le distingue alors de l'homme sensé et responsable, ce sont surtout les motifs d'action exagérés ou illusoires , et la sou- daineté de l'impulsion qui devient impérieuse , en l'absence de la réflexion qui dirige les actes de l'homme raisonnable.

Nous ne parlons pas ici du délire général , accompagne' d'une vive excitation , dans lequel le sens intime ne se mani- feste que par des lueurs fugitives : il est assez ordinaire alors que le bien et le mal ne soient ni distingués ni prémédités. Le malade n'est qu'une espèce d'automate sensitif agissant , qui

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loue , qui insulte , qui caresse ou qui frappe sans discer- nement.

C'est donc aux aliénés susceptibles de réflexion, et ils sont nombreux , que s'appliquent nos remarques sur la con- servation du sens moral. Nous sommes porté à croire que ces malades ont plus de conscience que de volonté et consé- quemment que de pouvoir. Quand ils font le mal , c'est bien moins parce qu'ils ne l'apprécient pas , que parce qu'ils ne veulent et ne peuvent pas s'y soustraire.

On se tromperait également si l'on croyait que les aliénés manquent toujours de motifs d'action. En dehors des sym- pathies et des antipathies, qui sont aveugles chez eux comme chez tous les hommes , ces malades sont ordinairement en état de rendre compte de la préférence ou de l'aversion , de l'amour ou de la haine , qu'ils manifestent pour les per- sonnes ou pour les choses ; seulement ces motifs sont fré- quemment puisés dans des conceptions imaginaires, dans des illusions ou dans des hallucinations ; quelquefois aussi ils sont réels , mais exagérés. Dans tous les cas, ces motifs, qui deviennent la cause déterminante des actes chez la plu- part des aliénés , puisent leur origine et leur excuse dans le dérangement cérébral ; ils sont tous plus ou moins aveu- gles , impérieux et irrésistibles ; le cri de la conscience , qui elle-même s'alarme et se trouble , ne peut rien pour ar- rêter ces impulsions obscures de la sensibilité et ces illusions insensées de l'intelligence. Nous en avons cité un exemple bien remarquable dans l'observation de cet aliéné de Bicêtre, qui rendait une justice si éclatante à l'humanité du surveillant et déclarait en même temps qu'il ne pouvait résister au besoin de le poignarder.

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Ainsi , hormis les cas de délire général extrême ou d'oblir tération de toutes les facultés , la conscience n'est pas abolie chez les aliénés ; mais la volonté et la liberté morale sont plus ou moins fortement enchaînées. Tantôt le malade sait qu'il agit mal et ne peut s'en empêcher, tantôt, au contraire, la perversion de ses sentiments et le désordre de son intel- ligence lui suggèrent des motifs qui l'abusent complètement sur la moralité de ses actes, ainsi qu'on l'observe, à un degré beaucoup moindre , dans la passion.

Mais si le sens moral donne fréquemment des signes d'existence chez les aliénés, s'ils peuvent discerner, d'une manière plus ou moins nette , le bien et le mal qu'on leur fait ou qu'ils ont pu faire , il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit des désordres intellectuels , qui du reste touchent de plus près au jugement qu'au sens intime. C'est ici que la con- science des aliénés est en défaut : ou bien ces malades ne font aucune attention à leurs propres paroles , comme dans le délire général violent, ou bien ils croient sincèrement tout ce qu'ils disent, à moins qu'ils n'aient le dessein prémé- dité de tromper. En un mot, rien n'avertit alors l'aliéné des égarements de sa raison , qui sont cependant appréciables pour tout le monde , et dans ce silence du sens intime réside le caractère essentiel de l'aliénation mentale.

Pour étudier avec méthode les lésions des facultés intel- lectuelles dans la folie , nous avons d'abord parlé de celles que présente l'intelligence considérée dans son ensemble. Nous avons ensuite apprécié isolément les troubles de cha- cune des facultés principales, en ayant toujours le soin de vous faire remarquer que , si nous fragmentions ainsi l'intel- ligence, c'était uniquement pour en faciliter l'étude, mais

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nullement dans l'intention de remonter aux altérations ini- tiales , qui , selon nous , existent dans l'ensemble , et non dans l'une ou dans l'autre de nos faculte's. En nous confor- mant aux préce'dents généralement établis , nous pourrions borner ici l'examen des altérations de l'entendement et de ses divers pouvoirs chez les aliénés ; mais , à notre avis , il reste encore une portion très-importante de notre tâche à remplir : il nous reste à étudier les résultats de l'action morbide des facultés , c'est-à-dire l'évolution des idées dé- lirantes. Après avoir indiqué les lésions, il faut rechercher quels sont leurs produits et quel est le mécanisme de leur génération.

On peut réduire à deux catégories principales l'origine des idées délirantes, dans la folie : elles surgissent sponta- nément, ou bien elles sont amenées par d'autres idées, par des souvenirs ou par des impressions , c'est-à-dire par les mêmes causes qui engendrent les idées saines dans l'état normal.

La spontanéité des idées à l'état physiologique, c'est-à- dire leur naissance instantanée et inexplicable par les pro- cédés habituels de l'intelligence , a été niée par plusieurs philosophes. Il faut avouer, en effet, que ce mode de pro- duction des idées est rare , et qu'en général elles s'attirent mutuellement, d'après certaines lois bien établies et bien connues. Lorsqu'une idée surgit dans la tête humaine, on peut presque toujours rattacher son apparition à une asso- ciation d'idées, à un raisonnement, à un souvenir ou à une impression actuelle. Ces quatre causes suffisent le plus souvent pour rendre compte de l'origine de nos idées. On est naturellement porté à croire qu'il en est tout autre-

89 ment dans la folie ; et trop souvent des me'decins ont dit , comme les gens du monde , en parlant des de'lirants et des aliénés : « Cette idée lui est venue dans la tête ; il s'est ima- giné telle chose. »

D'autres médecins , au contraire , instruits par l'expé- rience de chaque jour , n'ont pas tardé à s'apercevoir de la fausseté de ce principe, dans la majorité des cas. Mais, trop exclusivement frappés de l'analogie qui existait entre l'origine des idées dans le délire et leur génération à l'é- tat normal , ils ont eux - mêmes exagéré cette vérité en sens inverse , et ont nié la possibilité des délires spon- tanés ; comme le plus souvent on pouvait remonter à une idée ou à une impression qui avaient donné naissance à l'idée délirante , ils en ont conclu qu'il en était toujours ainsi. Cette opinion , formulée d'une manière aussi absolue , ne nous paraît pas exacte. Dans les délires généraux surtout, la rapidité de succession des idées est telle , qu'il nous paraît impossible d'admettre qu'elles soient toutes attirées les unes par les autres , et qu'il n'en surgisse pas fréquem- ment de nouvelles , sans rapport aucun avec les précé- dentes , par suite de la simple spontanéité de l'intelligence. Il en est de même de certains aliénés à délire partiel , très- intéressants à étudier, et qui méritent de l'être avec plus de soin qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. Les idées les plus extraordinaires et les plus bizarres surviennent tout à coup chez ces malades , sont acceptées par eux sans contrôle , et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d'action, sans autre motif que leur existence même dans la tête de ces aliénés. 11 suffit qu'une idée quelconque traverse leur esprit, pour qu'ils s'y attachent immédiatenient comme à une vé-

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rite , sans se rendre compte de sou origine , sans en e'prou- ver d'étonnement , et sans chercher à l'entourer de preuves et à lui donner des points d'appui. Qu'il nous suffise de signaler ici l'existence de cette espèce d'aliéne's, sur lesquels un jour nous fixerons votre attention , pour vous de'montrer la production spontanée, c'est-à-dire sans cause appre'ciable , des idées dans la folie.

Mais , nous devons le répéter, ce mode de génération des délires est évidemment exceptionnel. Le plus souvent , on peut les rattacher à l'une des quatre causes que nous avons signalées comme donnant également naissance aux idées dans l'état normal, savoir : associations des idées, raisonnements, souvenirs et impressions actuelles. Examinez un maniaque , par exemple : il regarde , il écoute autour de lui ; toutes les impressions qu'il reçoit font naître chez lui des idées qui réveillent , à leur tour , des souvenirs , et il suffit aussitôt d'une coïncidence de sons, d'une asso- ciation d'idées quelconque , pour amener une nouvelle idée qui en attire une troisième à sa suite. Le raisonnement est ici moins actif que dans les délires partiels, et par conséquent intervient rarement comme cause dans la pro- duction des idées chez les maniaques ; il est loin cependant d'être totalement absent , et l'on est souvent étonné de voir tout à coup, au milieu du plus grand désordre, s'établir une série régulière de déductions qui ne se distingue que par sa courte durée des séries de raisonnement de l'état normal. Pour bien vous pénétrer de ces divei-s modes de génération des délires , vous n'avez d'ailleurs qu'à vous rappeler les exemples que nous vous avons montrés dans in partie spécialement clinique de ce cours , et à bien

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examiner ceux que nous mettrons sous vos yeux ultérieu- rement.

Nous venons de vous indiquer comment naissent les ide'es délirantes , par quels procédés intellectuels elles sur- gissent dans l'esprit des aliénés. Mais ce mécanisme ne rend compte que de la production des idées passagères ou temporaires ; il ne suffit pas pour expliquer la formation des idées prédominantes. Pour qu'une idée prenne droit de domicile chez un aliéné, au point de devenir le centre de la plupart de ses pensées et de ses actes , il faut autre chose que ces circonstances accidentelles , auxquelles nous donnerions volontiers le nom de causes occasionnelles; il faut des causes plus profondes, plus permanentes, et que nous comparerons , par opposition , aux causes prédisposantes. A l'exception de quelques cas que nous avons signalés pré- cédemment , il ne suffit pas , en général , qu'une idée plus ou moins bizarre traverse l'esprit d'un aliéné pour qu'il l'adopte immédiatement et qu'il s'y attache comme à une vérité démontrée : il faut que cette idée surgisse dans un milieu préparé à la recevoir , sur un sol capable de la faire germer et d'en favoriser le développement; il faut que les habitudes antérieures de l'individu , que ses idées actuelles, que ses dispositions intimes en un mot, soient en rapport avec l'idée qui survient , afin qu'elle puisse s'harmoniser avec ce fonds maladif sur lequel elle doit reposer. C'est ainsi , par exemple , que les idées de tris- tesse ne pourront germer que sur un sol morbide préa- lablement triste , de même que l'on ne verra s'implanter les idées de gaieté et de satisfaction que sur un état géné- ral d'exaltation. Nous dirons même plus : non-seulement les

92 idées qui apparaissent dans l'esprit, par l'un des proce'de's indiqués précédemment , ne peuvent prospérer et grandir qu'à la condition de tomber sur un sol favorable , mais elles sont le plus souvent le produit direct de ce sol maladif, qui n'exige même pas l'intervention d'une cause occasion- nelle pour revêtir une forme déterminée. 11 est , en effet , dans la nature de l'homme, que les dispositions vagues de la sensibilité et de l'intelligence éprouvent le besoin de se formuler nettement , de s'incarner en quelque sorte, dans un sentiment ou une idée qui en soient la représentation plus ou moins exacte. Sans doute, l'homme ne peut trouver cette formule de ses sentiments ou de ses dispositions psy- chiques que dans deux sources principales , le monde inté- rieur et le monde extérieur, ict c'est précisément ce qui explique la variété des délires, suivant les individus et sui- vant les époques sociales. Mais il n'en est pas moins vrai que la cause première de la production d'un délire , de préfé- rence à un autre, réside dans les dispositions morbides générales de la sensibilité ou de l'intelligence. Ce sont elles qui lui donnent naissance , et qui déterminent sa forme gé- nérale; les cii'constances accidentelles et locales ne donnent lieu qu'à des nuances et à des variétés secondaires , qui constituent l'individualité des délires et ne changent rien à leur nature essentielle.

Telle est, selon nous, la double origine des idées prédo- minantes chez les aliénés. Elles sont appelées , fomentées , entretenues par les dispositions générales de la sensibilité et de l'intelligence , qui , d'abord vagues et imprécises , tendent petit à petit à revêtir un caractère plus déterminé. L'esprit hésite alors souvent entre plusieurs idées qu'il choie

93 et délaisse tour à tour, avant de se fixer d'une manière définitive sur quelques-unes d'entre elles qui satisfont plus complètement à toutes les conditions dans lesquelles il se trouve. L'observateur, attentif à suivre cette première période de l'évolution de l'idée fixe , assiste vraiment à l'un des spectacles les plus curieux que l'on puisse ima- giner. Il voit un homme en proie à une disposition imposée par la maladie, s'efforçant de temps en temps de s'y sous- traire , mais retombant toujours sous son influence tyran- nique , et contraint, par les lois mêmes de son esprit , de lui chercher une forme, de lui donner un corps et une existence déterminée. On le voit adoptant et repoussant successive- ment diverses idées qui se présentent à lui , et se livrant ainsi laborieusement à l'enfantement d'un délire qui soit l'expression , le relief exact , d'un état intérieur dont il ne soupçonne même pas en lui l'existence.

Cette création graduelle et progressive du délire, qu'on remarque surtout dans l'aliénation partielle, et qui constitue la période d'incubation de la folie , représente la première phase dans l'évolution de l'idée fixe.

Aussitôt que la folie est déclarée , ou du moins , en gé- néral, quand elle est pleinement confirmée, on voit apparaître une seconde période bien distincte dans le développement de l'idée fixe. Le malade s'est attaché à une série d'idées déterminée ; il est toujours susceptible de délirer dans une foule de directions , mais l'idée principale à laquelle il s'est arrêté devient le centre commun autour duquel convergent la plupart de ses pensées et de ses réflexions, il entoure celte idée prédominante de tous les points d'ap- pui, de tous les motifs qui peuvent la légitimer, soit à ses

94 propres yeux , soit à ceux des autres hommes ; il combine dans son esprit tous les éléments du véritable roman qu'il élabore, et, malgré les nombreuses lacunes que son intel- ligence malade n'aperçoit pas dans cet ensemble dont il cherche à coordonner toutes les parties, il arrive petit à petit à une véritable systématisation de son délire. Ce travail de systématisation de Fidée fixe constitue la période vraiment aiguë des maladies mentales. Aussitôt que Fidée prédominante est arrivée à un degré complet de développe- ment, lorsque les malades , loin d'y ajouter chaque jour de nouveaux compléments, de Fappuyer de preuves nouvelles, d'eu modifier à chaque instant les détails , se bornent à la répéter à tout venant, exactement sous la même forme et avec les mêmes expressions , lorsqu'en un mot , le dé- lire est , comme nous le verrons plus tard , complètement stéréotypé ; alors commence pour nous la période vraiment chronique des maladies mentales. On voit successivement disparaître , avec l'activité intellectuelle des périodes pré- cédentes, le fonds maladif de la sensibilité, sur lequel avaient germé et s'étaient graduellement développées; les idées déli- rantes. Au lieu de cette disposition générale de la sensibi- lité , de ce travail de systématisation de l'esprit , il ne reste qu'un délire stéréotypé , présage certain d'une ruine plus ou moins prochaine de l'intelligence.

lies illnsions chez les alîéstés.

îsoMMAîKE. Les illusions et les halliicinatioiis sont des phénomènes inlel- lectueLs. Opinion d'Esquirol; lia attaché trop d'importance à la lésion des sens dans l'illusion. illusions d'optique, des sens et de l'intelligence. Exemples analogues dans l'état normal. Trois espèces d'illusions chez les aliénés : par lésion des sens; 'i° par substitution d'une image ancienne à une impression actuelle ; 3" par erreur de jugement, à l'occa- sion d'une impression réelle. Illusions de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du loucher; illusions internes. Longue persistance de cer- taines illusions. Conclusion.

Nous venons de faire la pathologie géne'rale des troubles de la sensibilité et de l'intelligence dans les maladies men- tales , et cependant nous allons vous parler longuement de deux phe'noraènes psychiques, les illusions et les hallu- cinations. Ces faits seraient-ils tellement spéciaux, qu'ils n'appartiendraient ni à l'une ni à l'autre des deux caté- gories de symptômes précédemment examinés? Non sans doute. Ces phénomènes , que la plupart des auteurs ont rap- portés à la lésion des sensations , et que nous rattachons à celle des facultés intellectuelles, n'auraient pas dû, selon les lois de la logique , être séparés des autres désordres de rintelhgence, dont ils ne diffèrent que par leur objet , qui est une sensation, au lieu d'être une idée ou un sentiment ; mais, l'usage ayant prévalu de les décrire isolément , nous allons payer ce tribut aux habitudes ordinaires de la science. Tou- tefois , dans l'examen détaillé que nous allons faire des illu- sions et des hallucinations , nous nous efforcerons de rendre manifestes les liens nombreux qui les rattachent à tous les

96 ~ autres symptômes du délire , et nous aurons pour but de vous démontrer que la science doit tendre actuellement à foudre ces phénomènes dans l'ensemble des perturbations de rintelligence, bien loin de chercher à les en séparer, comme on l'a fait généralement jusqu'à ce jour.

On a tout à la fois désigné par le mot d'illusion cer- taines erreurs des sens et certaines déceptions de l'esprit. Le mot hallucination a été employé par des auteurs, tels que Sauvages, pour indiquer les erreurs de jugement qui sont l'effet d'une lésion des sens ; c'est ainsi que ce nosologiste a mis les erreurs , consécutives à la bévue , à la berlue, au tin- toin , dans le premier ordre de la classe des folies. Sagar les regarde comme de fausses perceptions , et les place dans le premier ordre des vésanies. Linné , au contraire , les range dans l'ordre des maladies de l'imagination. CuUen place les hallucinations parmi les maladies locales. Darwin, et, sous son influence, les médecins anglais, donnent le nom d'hallu- cination au délire restreint à un sens , ou bien ils en font le synonyme de délire. Enfin le phénomène appelé actuelle- ment hallucination a été anciennement désigné sous le titre générique de vision.

C'est à Esquirol que revient l'honneur d'avoir établi une ligne de démarcation entre les illusions et les hallucinations. Voici comment il s'exprime : «Dans l'hallucination , tout se passe dans le cerveau ; l'halluciné donne un corps et de l'ac- tualité aux images, aux idées, que la mémoire reproduit sans l'intervention des sens. Dans les illusions , au contraire, la sensibilité des extrémités nerveuses est altérée ; elle est exaltée , affaiblie ou pervertie ; les sens sont actifs , les im- pressions actuelles sollicitent la réaction du cerveau. Les

97 ~ effets de cette re'action étant soumis à l'iDfluence des idées et des passions qui dominent la raison des aliénés , ces ma- lades se trompent sur la nature et sur la cause de leurs sen- sations actuelles. » D'après Esquirol, il existe donc deux dif- férences très-tranchées entre l'illusion et l'hallucination : dans l'illusion , il y a lésion des sens et impression actuelle ; dans l'hallucination , au contraire , lésion du cerveau et absence d'impression extérieure. Pour nous, nous n'admettons qu'un seul de ces caractères distinctifs. Nous ne croyons pas , du moins dans l'immense majorité des cas , à la lésion des sens dans l'illusion ; mais nous admettons l'existence d'une im- pression extérieure dans un cas et son absence dans l'autre. Nous pensons, contrairement à Esquirol, que l'illusion est, comme riiallucination elle-même, un phénomène cérébral, dont il faut rechercher la cause et l'interprétation dans la lésion des facultés intellectuelles. Mais, nous dira-t-on , Esquirol ne se borne pas à admettre la lésion des sens dans l'illusion; il reconnaît aussi que cette sensation maladive, pour devenir une illusion, doit être faussement appréciée par l'esprit. A cela nous répondons : 1^ admettre la lésion des sens dans l'illusion , c'est prendre une rare exception pour la règle générale ; faire de cette participation du sens le caractère essentiel de l'illusion , au préjudice de l'action de l'intelligence et du cerveau , c'est transformer le fait se- condaire en fait principal : c'est ne pas accorder à l'intel- ligence son importance relative dans le phénomène de l'il- lusion.

Démêler les caractères psychiques des illusions et des hallucinations , négligés ou incomplètement appréciés par Esquirol ; à l'aide de ces distinctions , parvenir à préciser

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98 leurs différences et leurs analog^ies , et arriver ainsi à la connaissance plus complète de leur nature : tel est le but que nous nous proposons dans cette leçon et dans les leçons sui- vantes.

Mais, avant d'entrer dans' cette discussion , abordons les détails relatifs à chacun de ces deux phénomènes , et prépa- rons ainsi l'exposé de leurs caractères différentiels et de leurs caractères communs.

Commençons par les illusions.

Nous n'avons pas à parler des illusions des sens qui déri- vent des lois de l'optique, illusions normales, quoique la perception soit constamment une erreur. C'est ainsi que, vue de loin, une tour carrée paraît ronde, qu'un bâton plongé dans l'eau limpide semble coupé au point d'immersion , que le rivage paraît fuir quand on est dans un bateau, que dans les pays montagneux , on prend souvent des nuages pour des montagnes , et que les panoramas , les dioramas bien faits , nous illusionnent merveilleusement sur les distances et la grandeur des objets , au point de mettre le témoignage des sens et de la raison dans une opposition des plus extraor- dinaires.

Il ne doit être question ici que des illusions anormales qui dénotent un état maladif, ou tout au moins une indisposition passagère, du cerveau qui perçoit ou du sens qui est impres- sionné. Parmi les illusions qui tiennent à la lésion des or- ganes des sens, nous citerons le tintoin, la paracousie, la berlue , la nyclalopie. Dans la berlue , on croit voir des fila- ments , des lignes droites , tortueuses , en spirales ou en an- neaux, interposés entre l'œil et les objets. Quelquefois ce sont des taches , diverses par leurs dimensions , par leurs

99 couleurs, par leurs formes, qui imitent certains animaux, par exemple les mouches, les araigne'es et les serpents; ces taches paraissent fixes ou d'une mobile rapidité. Le plus souvent, ces images sont noires , quelquefois demi-transpa- rentes ; d'autres fois, l'œil est ébloui par leur clarté étince- lante , et , lorsque le mouvement se joint à cet éclat de lu- mière, les malades croient voir des flammes, des croissants lumineux , des étoiles , des soleils , des gerbes de feu ; d'au- tres fois enfin , apparaît , chez ces mêmes personnes , une clarté soudaine au milieu d'un brouillard plus ou moins épais.

Dans certaines ophthalmies, tous les objets semblent re- vêtir la couleur pourpre. Dans quelques maladies de l'oreille interne , les malades croient entendre le bruit du soufflet , des cloches , etc. Dans les affections de la muqueuse nasale, des impressions singulières sont souvent éprouvées. Enfin, sous l'influence de boissons excitantes , il n'est pas rare de voir se produire , au milieu de la nuit , des lueurs comme phosphorescentes , qui présentent les formes les plus fan- tastiques.

Dans tous ces cas , pour que l'illusion devienne un sym- ptôme de délire , il faut que le jugement soit complice de l'impression produite par le sens. Lorsqu'il y a simple mo- dification maladive des appareils sensoriaux et que les illu- sions sont rectifiées par le jugement, elles ne sont plus du domaine de la pathologie mentale. Ces phénomènes ont reçu, dans la science , le nom de perceptions subjectives.

Ainsi il y a des illusions des sens et des illusions de l'iu- telligence. Si cette distinction avait été toujours présente à l'esprit, on n'aurait jamais pu confondre les illusions des

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sens avec les hallucioalious, et les illusions de l'intelligence, an contraire, en auraient été naturellement rapprochées. Nous venons de rapporter quelques exemples d'illusions des sens. Comme illusion de l'intelligence , nous pouvons citer la vue d'un géant dans un moulin à vent. Comment a lieu, en effet, cette dernière illusion , ou du moins comment la concevoir ? La chevalerie est pour Don Quichotte une idée fixe ; il ne rêve que torts à redresser, que combats à livrer. Dans cette dispo- sition d'esprit, l'idée de géant lui apparaît comme celle d'un adversaire digne de son courage, et bientôt le moulin à vent qui est devant lui est tranformé en géant. 11 est séduit sans doute par quelques faibles apparences ; la hauteur du mou- lin lui retrace celle du géant , et les ailes du moulin les cent bras attribués aux géants. Il est même possible que Don Quichotte ait la sensation confuse d'un moulin à vent , qu'il en ait une vague conscience ; mais que peut la faiblesse de cette sensation contre la force de l'idée fixe ? La sensation n'est donc alors que l'occasion d'une erreur dont la cause est dans l'esprit.

Avant de décrire les illusions chez les aliénés, rappe- lons les phénomènes qui s'en rapprochent dans l'état nor- mal, afin de mieux faire comprendre l'état pathologique.

Ce n'est pas seulement chez les aliénés que l'on observe des illusions sensoriales. Elles ne sont pas rares chez les personnes faciles à émouvoir, dont l'imagination est vive et féconde, surtout quand leur esprit est dans l'attente et sous l'influence de la prévention, du désir ou de la crainte. Alors un objet vaguement tracé pourra revêtir la forme d'un homme, d'un animal; un bruit confus en imposera quelques instants pour le son lointain du canoji , pour l'Iiar-

101 monie d'un concert ; et cela , toujours conformément à quel- que pre'occupation ou i3ien à l'image qui s'offre la première à la pensée, au moment les sens reçoivent l'impression. Avec son esprit et sa grâce accoutumée , Fontenelle a donné un exemple de ces illusions dans son livre De la Plu- ralité des mondes : «Un prêtre et une jeune dame, dit-il, causant au clair de lune , examinent simultanément des ombres qui apparaissent dans cet astre. «Ne vous semble-t-il pas apercevoir des clochers ? dit le prêtre. Oh ! mais non, repartit la dame , il n'y a aucune ressemblance ; on dirait plutôt deux amants. »

Ou'arrive-t-il aux personnes nerveuses et pusillanimes laissées seules pendant la nuit , dans un lieu elles ne se croient pas en sûreté ? Si leurs sens ne reçoivent aucune im- pression, elles restent sous le poids d'un sentiment vague de frayeur ; mais que tout à coup un objet mal dessiné frappe leur vue , qu'un bruit se fasse entendre , alors l'imagination s'emparera de cette sensation réelle , et bientôt , suivant la préoccupation craintive dominante , il semblera que ce sont des malfaiteurs qui s'|ivancent, des animaux redoutables qui se découvrent aux yeux. En un mot , toutes les impressions faites sur les sens recevront le coloris de la prévention. Mais tout ce monde fantastique qui subjugue l'esprit, comme au- tant de réalités présentes , ne pourrait surgir sans une im- pression , et c'est en cela que les perceptions illusoires dif fèrent des hallucinations.

On peut, selon nous, admettre trois espèces d'illusions chez les aliénés.

Dans l'une , les sens sont névrosés , troublés d'une ma- nière quelconque ; alors les sensations arrivent confuses ,

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imparfaites à l'esprit, qui, troublé lui-même, ne peut les rectifier, comme il le ferait à l'état normal : de l'illusion qui paraîtrait devoir être la plus fréquente, et que cependant on peut rarement diagnostiquer dans la pratique. Gomment , en effet, s'assurer de la participation des sens dans cette illusion, puisqu'il n'y a pas de moyen direct de s'en con- vaincre , et qu'on ne peut ajouter foi aux rapports des ma- lades? On peut toutefois l'induire de ce qui a lieu dans les sens névrosés, comme dans la nyctalopie, la paracou- sie, etc.

Dans les deux autres espèces d'illusions , la part de l'esprit malade est presque tout, la constatation est bien plus facile, puisqu'il suffit de remarquer la cause d'impres- sion extérieure. Dans l'un de ces cas, l'idée prédominante donne son empreinte à l'impression faite sur le sens , et s'y substitue en totalité ou en partie. Le sens devient alors tributaire de la pensée , et subit l'action de l'esprit. Dans cette catégorie d'illusions , il y a lésion de l'imagination et du jugement , et qui ne diffère de l'hallucination , comme nous le verrons plus tard , que par le point de départ , se groupent tous les faits dans lesquels l'esprit , s'exerçant sur des images anciennes , s'y complaît avec tant de vivacité , que l'actualité des impressions , loin de l'en distraire , y ajoute une nouvelle force , et rend même la croyance plus profonde. Tels sont les faits du géant substitué au moulin à vent, de personnes anciennement connues que des aliénés croient voir dans des visiteurs qui se présentent devant eux pour la première fois, et auxquels ils adressent leurs dis- cours, comme si elles étaient réellement présentes. Ici le plus simple trait de ressemblance , qui souvent même, pour être

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aperçu, demande un esprit altéré, suffit à la reproduction d'images assez vives pour obscurcir l'actualité et s'y sub- stituer.

Dans la troisième catégorie d'illusions , se rangent tous les faits dans lesquels les malades jugent mal de la nature de l'im- pression. Cette espèce d'illusion a lieu toutes les fois qu'à l'oc- casion d'une impression normale, l'aliéné s'en émeut au point de la revêtir de toutes les idées fausses qui le préoccupent. Ici l'imagination n'a aucune part dans le délire. Le jugement et toutes les facultés qui y coopèrent sont surtout altérés , et en cela cette espèce d'illusions se distingue nettement des hallucinations. De ce genre, sont presque toutes les illusions internes dans lesquelles les douleurs réveillent les idées les plus diverses, les plus bizarres, précisément selon les dispo- sitions si variées dans lesquelles peut se trouver l'esprit des aliénés. Ces fausses interprétations ont quelquefois un cer- tain caractère de fixité ; d'autres fois , au contraire , elles sont plus ou moins mobiles et se reproduisent, après avoir cessé pendant un temps plus ou moins long.

Les sens auxquels nous devons le plus de sensations sont aussi les plus féconds en illusions ; c'est ainsi que les illu- sions se rattachent le plus souvent à la vue et à l'ouïe, puis à l'odorat, au goût et au toucher.

La vue, par exemple, est l'occasion d'une foule d'illu- sions chez les aliénés ; elles sont innombrables chez les maniaques. De la nécessité de les placer dans des appar- tements dont les murs, parfaitement unis, ne sollicitent pas les fausses interprétations, et dans un lieu agréable, mais dont l'horizon soit borné , afin d'éviter la multiplicité des impressions, et par suite, la fréquence des illusions. Malgré

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cette pre'caution, ces infortune's trouvent encore de nom- breuses causes d'illusions ; la moindre nuance, dans le ton des couleurs de leur appartement ou des objets d'ameuble- ment, est saisie par eux avec vivacité', et donne lieu aux in- terprétations les plus étranges.

Parmi les illusions de la vue , nous nous bornerons à citer un petit nombre d'exemples , propres à bien faire sentir la ligne de démarcation que nous avons établie entre les trois genres d'illusions.

Comme exemple d'illusions du premier genre , nous men- tionnerons un fait dont nous avons été témoin plusieurs fois. Il est relatif à des malades qui, en lisant ou en écrivant, croyaient voir les lettres se mouvoir, chevaucber les unes sur les autres , à des degrés différents. L'une de ces malades, auprès de laquelle j'avais fait de vives instances pour qu'elle écrivît à sa famille , m'interpella violemment en me disant : «Comment voulez-vous que j'écrive? mes ennemis s'y op- posent ; à mesure que je forme les lettres , ils les enlèvent de sur le papier et me narguent à plaisir, en les faisant vol- tiger devant mes yeux. »

Comme exemples des deux autres espèces d'illusions, nous rapporterons les faits suivants :

Nous avons eu dans l'établissement de Vanves un capi- taine dont le délire partiel était surtout remarquable par l'impuissance de la volonté , qui voyait dans le marbre de sa cbeminée une foule d'objets plus fantastiques les uns que les autres. En général , il appréciait cette fantasmagorie comme elle devait l'être ; mais quelquefois il était tellement convaincu de la réalité de ce qu'il croyait voir, qu'il quittait sa cbambre avec effroi et précipitation.

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D'autres fois, la vue du ciel suffit pour donner lieu à des illusions. Nous avons vu plusieurs aliénés qui, comme ceux dont parle Esquirol , prenaient des nuages tantôt pour un corps d'arméo , tantôt pour des ballons dirigés par des aéro- nautes. Nous avons aussi observé, et il y a dans tous les asiles d'aliénés , beaucoup de malades qui font des collec- tions de cailloux, de coquillages, et qui voient dans ces objets des paillettes d'or, des pierreries, des diamants ; leur conviction , à cet égard , ne saurait être ébranlée.

Une femme qui a occupé longtemps le premier chalet de notre section des agitées , à la Salpêtrière, et auprès de la- quelle nous avions l'habitude de nous arrêter, parce qu'elle réunissait tous les phénomènes du délire , éprouvait souvent des illusions de la vue. Chacun des visiteurs lui retraçait le souvenir de l'un de ses parents ou d'une personne dont elle avait à se plaindre ; quelques-uns d'entre vous peuvent même se rappeler de quelles invectives nous étions accablés, ou combien elle s'attendrissait sur le sort de ceux qu'elle regar- dait comme des victimes.

En examinant psychologiquement ces divers faits, on trouve qu'il y a substitution d'un produit de l'imagination à une impression , dans le fait du nuage pris pour un corps d'armée et dans celui de cette femme qui nous injurie ou nous donne des témoignages d'intérêt, selon qu elle voit en nous une personne amie ou ennemie qu'elle a connue an- ciennement. Mais , dans les faits relatifs aux collections de cailloux et d'objets d'histoire naturelle , qui sont regardés comme très-précieux et comme contenant de l'or ou des pierreries, on ne peut distinguer si les malades ont simple- ment l'idée que le caillou contient de l'or, ou s'ils croient

106 voir réellement de Tor dans le caillou. Ces deux sortes d'er- reurs ne peuvent donc être constatées que par le rapport des malades , et chacune d'elles exprime un genre particu- lier d'illusion.

h' ouïe présente aussi un grand nombre d'illusions , qui souvent en imposent pour des hallucinations, comme nous le verrons ultérieurement.

L'aliénation générale avec excitation, et en particulier le delîrium tremens, sont les formes dans lesquelles on observe le plus d'illusions de l'ouïe. C'est que , dans ces espèces de maladies mentales , l'énergie des sens correspond à l'acti- vité désordonnée de l'intelligence. L'ouïe acquiert une telle impressionnabilité , que le plus léger bruit produit sur les malades de ce genre l'effet du canon ou de la tempête. J'en ai vu qui, pour éviter ia douloureuse impression que leur occasionnaient leurs propres cris , se bouchaient herméti- quement les oreilles. Pendant leur convalescence, ils me racontaient qu'ils avaient cherché à contenir leurs paroles, et que n'ayant pu y parvenir , ils avaient pris le seul parti qui fût en leur pouvoir pour se prémunir contre les impressions qui leur étaient insupportables. Us ajoutaient que souvent leurs propres paroles leur paraissaient être celles d'interlocuteurs animés contre eux. D'autres m'ont assuré que le son , même éloigné , des cloches , avait été pour eux, pendant leur maladie, un véritable supplice, et avait produit un surcroît d'irritation qui allait quelquefois jusqu'à la fureur; ils s'imaginaient que leurs ennemis agi- taient des cymbales à leurs oreilles pour les empêcher de dormir. Plusieurs autres aliénés se sont plaints d'avoir en- tendu avec la plus vive peine le roulement du tambour, qui

107 leur paraissait être celui du tonnerre , et le son du cor de chasse, qu'ils prenaient pour le hurlement des bêtes féroces. Dans tous ces faits, la vivacité' maladive du sens de Touïe était tellement accrue , qu'elle devenait aisément un aliment pour le délire ; elle appelait l'erreur de jugement, et de l'espèce d'illusion que bous avons rangée dans la première catégorie, et dans laquelle le sens et l'esprit paraissent prendre part , à des degrés différents.

Lorsque le jugement est faussé, à l'occasion d'une impres- sion normale , c'est l'illusion mentale. Comme exemple de ce genre d'illusion de l'ouïe, je choisirai celui d'une malade, atteinte d'aliénation partielle, actuellement dans mon ser- vice , qui , ayant des habitudes de réserve et de décence , juge que ses compagnes sont des hommes , parce qu'à ses yeux des hommes seuls peuvent tenir le langage qu'elle entend autour d'elle. On le voit donc, celle espèce d'illu- sion se rapproche de tous les autres phénomènes du délire , avec prédominance de lésion du jugement. La seule diffé- rence, c'est que dans ce cas le délire a pour cause une sen- sation , au lieu de se passer tout à fait dans le domaine des idées.

Parmi les illusions dans lesquelles le malade substitue sa préoccupation aux sons qu'il vient d'entendre, je range- rai celle de plusieurs aliénés qui , lorsqu'on leur parle , s'imaginent entendre des paroles tout autres que celles que l'on prononce. Ils affirment que vous leur avez dit telle ou telle chose , qui est en rapport avec les idées qu'ils avaient dans le moment même ; souvent ils croient que vous leur avez fait des promessses, et il est impossible de les désabuser. Fréquemment aussi ces illusions deviennent la

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cause de leur colère et de leur vengeance. Lorsque de sem- blables illusions se manifestent , par l'intermédiaire du sens de la vue , la lecture devient un aliment pour le délire.

Cette espèce d'illusion s'observe dans les deux formes principales d'aliénation mentale. Elle tient, dans la manie, à l'incessante mobilité des idées, qui ne permet de saisir que quelques-unes des paroles de Tinterlocuteur ; et , dans l'aliénation partielle , à la concentration des idées , qui ne laisse que peu de place aux impressions du dehors. Dans les deux cas , le monde intérieur prévaut sur le monde exté- rieur, et de cette prééminence résulte la substitution d'une idée personnelle à une sensation faible et confuse.

Vodorat, dont la sensibilité est souvent exaltée dans les maladies cérébrales, ne donne pas lieu néanmoins chez les aliénés à un aussi grand nombi'e d'illusions que la vue et l'ouïe. Au commencement et dans le cours de l'aliénation mentale , on voit les malades refuser les aliments , et quel- quefois ce refus tient aux mauvaises odeurs qu'ils y trou- vent , odeurs qui restent indéterminées , ou sont rapportées à certaines substances malfaisantes , dont ils attribuent la présence à leurs ennemis. Dans ces circonstances , l'im- pression est dénaturée, et avec elle le jugement, ou bien il y a substitution de l'odeur imaginaire de la substance qu'ils redoutent ; ou bien encore , à l'occasion d'une sensa- tion réellement normale , le jugement faux intervient et imprime son cachet. Ainsi donc , dans le refus des aliments que font les aliénés , se trouve tantôt l'un, tantôt l'autre des trois genres d'illusions.

Le même fait du refus des aliments, appliqué au goût, donne les mêmes résultats, U suffit d'ajouter que le goût

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et l'odorat entrent souvent dans la même sphère d'illu- sions.

L'organe cutané éprouve de notables changements chez les aliénés. Tantôt sa sensibilité, rendue plus exquise par la maladie , fait mal apprécier les rapports des choses , et cette fausse appréciation donne lieu à l'illusion du premier genre : cela a lieu , par exemple , lorsque l'aliéné , au plus léger contact, s'écrie qu'on lui a fait un mal affreux , et se révolte comme si on avait voulu le tuer.

Comme exemples d'illusions du tact, par suite d'interpré- tations délirantes, je puis citer celui de certaines malades qui, éprouvant une chaleur brûlante à la peau, prétendent qu'elles sont victimes de chauffeurs placés sous leur lit. Je puis rapporter également celui d'une femme qui , ressentant de la douleur dans une cuisse, sur laquelle existaient d'ailleurs des taches scorbutiques, se plaignait des mauvais traitements ^ qu'on lui avait fait subir pendant la nuit. Je mentionnerai encore celui d'une autre aliénée qui, éprouvant des douleurs par suite d'hémorrhoïdes enflammées , se croyait l'objet de coupables manœuvres de la part d'un de ses ennemis , qu'elle supposait logé en face de son dortoir. Enfin d'autres aliénés attribuent à l'influence de la physique les diverses sensations dont l'organe cutané est le siège.

Parlons maintenant des illusions internes, qui presque toutes se rapportent à notre troisième genre d'illusions. La douleur éprouvée par les malades , dans l'une ou l'autre des cavités splanchniques , est interprétée par eux à travers le prisme de leur délire. En un mot , c'est dans l'intelligence seule , et principalement dans le jugement , que réside la cause de l'illusion.

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Citons d'abord plusieurs exemples :

Une malade , d'une constitution très-débile , qui a des hallucinations de l'ouïe , de la vue et du tact , presque tou- jours relatives au maire ou au curé de son village , éprouve fréquemment des douleurs dans le bas-ventre et dans la poi- trine. Ces douleurs ne sont jamais rappoi'tées à leur cause naturelle ; elle croit que les mêmes personnes, qui lui disent tant d'injures et qui la frappent, se plaisent à la tourmenter de toutes les manières, et que M. le curé surtout, qui peut chasser le diable, peut aussi le loger dans son ventre. Lors- que les douleurs de poitrine et de bas-ventre se manifestaient simultanément , cette malade s'est plusieurs fois infatuée de ridée que le diable se tenait debout pour s'en aller, et que M. le curé cherchait toujours à le retenir.

Une autre femme , qui ressentait une grande pesanteur et une grande gêne dans les parties génitales, s'imagina qu'elle avait un loup dans son corps , et cette idée était pour elle le sujet de tourments et de frayeurs continuels. L'examen dont elle fut l'objet nous fit constater un prolapsus de l'utérus ; mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'un pessaire, soi- gneusement appliqué , pendant plusieurs années, fit dispa- raître pour toujours cette illusion, quoique la malade n'ait pas guéri de son délire prédominant , qui roulait sur des idées mystiques.

Une autre aliénée , qui avait tout à la fois une phthisie pulmonaire et un anévrysme du cœur, éprouvait souvent des douleurs dans la région précordiale, accompagnées de battements de cœur tellement violents qu'elle s'imagina avoir un animal dans la poitrine. Sa conviction à cet égard était si forte, qu'elle essaya plusieurs fois de lui donner issue,

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pour se délivrer des angoisses qu'elle attribuait à sa pré- sence. L'ouverture du corps montra les caractères anato- miqiies de la plithisie pulmonaire la plus avancée et un cœur volumineux , sans être énorme , mais avec adhérences du péricarde à la plèvre costale.

Un homme , très-distingué par sa position sociale et par son intelligence, fut atteint de mélancolie hypochondriaque. Parmi les phénomènes du délire très-complexe qu'il présen- tait , se trouvait une illusion bien étrange ; les déplacements de gaz qui avaient lieu fréquemment dans ses intestins le jetaient dans l'anxiété la plus grande. Étonné qu'une si |)etite cause donnât lieu à un si triste résultat, nous lui en demandâmes l'explication , avec le témoignage du plus vif intérêt , et pendant longtemps il garda à cet égard le silence le plus obstiné. Plus tard , il nous avoua qu'il croyait avoir des oiseaux dans le ventre, et qu'il craignait de les voir s'échapper et de dévoiler ainsi cette déplorable infirmité.

Terminons tous ces détails par le fait suivant : M. ***, dans un état de mélancolie profonde avec hallucinations de l'ouïe, éprouvait des frayeurs continuelles ; elles allaient quelquefois jusqu'à la terreur, qu'exprimait tout son corps au plus haut degré. Les aliments lui inspiraient de vives inquiétudes, dès son entrée dans notre établissement. Au commencement du repas , il mangeait sans hésitation ; mais, pendant son cours, il s'arrêtait fréquemment, et portant ses mains vers son estomac, il s'écriait : Holà! oh! oh! Nous avons essayé de le faire manger seul , et son hésitation à manger a continué avec les mêmes exclamations ; bientôt il a refusé toute espèce de nourriture. Lorsqu'il portait les mains vers l'estomac, il ouvrait de grands yeux, paraissait absorbé et

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dans l'effroi. Ce n'est que lorsqu'il a fallu le contraindre à manger qu'il a fait l'aveu que sa femme lui avait fait avaler des vipères qui le dévoraient ; c'était dans l'intention de les faire mourir qu'il refusait de prendre des aliments. Il a persisté dans son refus jusqu'à sa mort , tant sa conviction était profonde, et il répétait toujours que les vipères lui dévoraient les intestins. L'autopsie cadavérique n'a pu être faite.

Comme on le voit , d'après ces exemples , la sensation dou- loureuse qui provient d'une maladie, apparente ou non , des organes du bas-ventre ou de la poitrine, donne lieu chez les aliénés à une foule d'illusions. C'est un fait bien connu dans la science que la douleur, perçue par un esprit malade, peut devenir la source de nombreuses associations d'idées déli- rantes; qu'un aliéné, par exemple, qui s'imagine avoir le diable dans le corps , attribuera à sa présence toutes les dou- leurs qu'il ressentira dans le bas-ventre ; mais on n'a pas assez remarqué que le même malade croira sentir des dou- leurs dans le bas-ventre ou dans la poitrine, alors même qu'il n'y aura aucune altération de ces organes , par cela seul qu'il sera pénétré fortement de l'idée que le diable ne peut résider en lui , sans le faire souffrir. Le médecin doit donc être attentif pour discerner s'il y a réellement maladie ; car la faire cesser, c'est ôter un aliment au délire.

Un exemple de délire particulier, provoqué par la dou- leur, est celui que nous a offert un officier, confié à nos soins, et qui, ayant eu un abcès considérable dans les parois de l'abdomen , s'imagina avoir dans le bas-ventre deux chiens de Tci're-Neuve, éclatants de blancheur. Lorsque les douleurs étaient plus intenses , il croyait qu'ils se battaient dans son

113 ventre, et cherchait à les apaiser, en passant doucement la main sur les parois abdominales , comme pour les caresser. Sa conviction e'tait si profonde, que lorsque l'abcès fut ou- vert , il se mit à appeler ces chiens , sans faire la moindre attention à la douleur ni à la quantité énorme de pus qui s'écoulait. Le même malade croyait grandir à volonté , faire grandir ou rapetisser les personnes qui l'entouraient ; mais l'idée prédominante chez lui était qu'il construisait une flotte, et il manifestait une grande joie lorsqu'après des manœuvres réitérées des bras et de tout le corps , il croyait avoir fait un bâtiment et le lancer sur l'Océan. L'idée des chiens de Terre-Neuve surgit avec la formation de l'abcès et disparut à son ouverture, preuve évidente, selon nous, que la douleur donna lieu à une nouvelle association d'idées déli- rantes , au lieu d'être interprétée conformément à la préoc- cupation dominante du malade. Lorsqu'on lui en parlait plus tard , il répondait qu'ils s'étaient échappés , et qu'il ignorait ce qu'ils étaient devenus.

Ainsi donc les aliénés éprouvent ou croient éprouver dans la poitrine et dans le bas-ventre des sensations di- verses, alors que leur esprit est seulement préoccupé d'une idée fixe , ou bien ils sentent réellement des douleurs , ce qui est très-fréquent, et ces sensations douloureuses se trans- forment en leur délire habituel ou deviennent la source d'un délire particulier, qui n'a aucun rapport avec leurs idées prédominantes.

Les illusions ne sont pas seulement nombreuses chez les aliénés , elles sont souvent opiniâtres ; il est tout aussi diffi- cile de les en désabuser que de les convaincre d'une erreur purement intellectuelle. Du moment qu'ils ont pris une per-

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sonne ou un lieu pour un autre , qu'ils ont donné à un objet quelconque une nature , une qualité , une valeur qu'il n'a pas , vainement , dans le plus grand nombre des cas , fait-on appel à une application plus attentive des sens ; leur témoi- gnage reste invinciblement illusoire. A plus forte, raison s'il s'agit d'illusions occasionnées par des sensations internes ou organiques, si des spasmes intérieurs font croire à un malade qu'il a dans le ventre un animal , un poison ou une lésion grave ; il faut même que ces illusions de source in- terne soient bien nombreuses , bien exagérées , bien persé- vérantes , pour qu'on puisse en inférer l'existence du délire. Quelque grandes , quelque obstinées qu'elles soient , de semblables erreurs donnent difficilement la conviction de l'existence de la folie , tandis que la plupart des illusions externes dénotent manifestement un dérangement du cer- veau. En effet, malgré les innombrables phénomènes psy- chiques anormaux qu'ils présentent, les hypochondriaques, que tyrannisent des illusions d'origine organique, ne passent pas pour délirer ; c'est que la plupart de leurs appréhen- sions sont possibles. Passé cette limite, il y a délire et non pas erreur. Ainsi, par exemple , le jugement ne pouvait être équivoque relativement à tous les faits que nous avons cités, ainsi qu'à l'égard d'un général aliéné dont parle Esquirol, qui, éprouvant quelquefois de la douleur dans un genou, frappait et apostrophait cette articulation , comme si elle eût recelé un voleur.

La longue persévérance des illusions chez les aliénés qui ne délirent que partiellement est un fait étonnant et néanmoins constaté par rol)sei'vation la plus répétée. Parmi les exemples que nous pourrions citei', nous choisissons le

lis .

suivant , observé par Guislain ; nous le rapportons en abrège'. Une mère , dont la fortune s'e'tait e'puise'e en vaines de'mar- ches pour soustraire sou fils au service militaire, tombe dans une profonde mélancolie ; jour et nuit, elle pleure , et appelle à grands cris son fils , dont elle ne reçoit plus de nouvelles. L'égarement était à sou comble , lorsqu'une idiote entre dans l'hospice qu'elle habitait. A sa vue, elle s'écrie : C'est mon. Frédéric ! Et dès ce moment , elle cesse de se lamenter ; elle recouvre sa santé physique et s'adonne au travail. Elle prodigue, pendant plusieurs années, les soins les plus touchants à cette fille, qu'elle prend pour son fils. Enfin , cette idiote ayant été atteinte de phthisie pulmonaire, ses soins deviennent de tous les instants ; l'idiote succombe , et notre mélancolique se console de la mort de ce fils imagi- naire , mais en répétant sans cesse qu'elle ne tardera pas à le rejoindre. En dehors de cette idée, ajoute Guislain, point d'autre aliénation mentale. Pour nous, quoiqu'à nos yeux cette illusion soit déjà un symptôme complexe, nous pensons que cette mélancolique présentait d'autres phénomènes de délire, et que Guislain a jugé suffisant de rapporter l'idée dominante. Qui croirait, en effet, que dans un délire si res- treint, une illusion aussi étrange et aussi complète ait pu durer plusieurs années sans interruption , et que les impres- sions produites par le corps de l'idiote et le souvenir de l'image si différente de Frédéric ne se soient pas trouvées une seule fois en opposition , pour dissiper l'illusion de cette tendre mère ?

Les considérations générales que nous venons de présenter sur les illusions, et les faits particuliers que nous avons cités, doivent, selon nous, entraîner la conviction que l'illusion

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est un pliéQomène qui a son siège et sa cause dans l'intelli- gence et le cerveau, et que c'est aux altérations du jugement et de l'imagination qu'il faut s'élever pour apprécier sa véri- table nature.

C'est assez dire combien notre théorie des illusions dif- fère de la doctrine d'Esquirol. Vous savez, en effet, que, selon cet illustre médecin , la différence essentielle entre l'illusion et l'hallucination consiste dans l'altération des sens ou des nerfs destinés à transmettre les impressions, dans l'illusion , tandis que dans l'hallucination le cerveau seul est lésé. Pour nous , nous soutenons que rien n'est plus difficile, pour ne pas dire impossible , que de constater, dans la très- grande généralité des cas , l'intervention maladive des sens dans l'illusion. Comment s'assurer, en effet, qu'il y a lésion de ces parties , alors que rien n'est apparent , comme dans les affections nerveuses (et c'est le cas le plus fréquent), tandis que les phénomènes psychologiques sont toujours ma- nifestes , et suffisent pour en donner une explication satis- faisante. Néanmoins la difficulté de reconnaître , dans la pratique, l'altération des sens ne doit pas faire rejeter toute influence de ces organes sur la production des illusions; aussi avons-nous cherché, dans notre théorie, à apprécier cette influence , en établissant un genre particulier d'illu- sions basé sur cette participation des sens. Mais ce que nous soutenons, c'est d'abord que ce genre d'illusions est loin d'être fréquent , et ensuite que , dans ces cas même , comme dans tous , la lésion de l'intelligence est indispensable pour caractéiiser le phénomène maladif ; qu'elle seule constitue l'illusion, et que l'impression, le plus souvent normale, n'en est que la cause occasionnelle.

QUATRIÈME LEÇON.

Des balluciuatious,

SoMiuAiRe. —États physiologiques comparables aux hallucinations : rêve, somnambulisme ; autres situations analogues de l'élat normal. Hallu- cinations avec conservation de la raison : exemples. Hallucinations accompagnées de croyance à leur réalité , mais encore conciliables avec la raison. Hallucinations évidemment empreintes de délire. 11 n'existe pas d'aliénation constituée uniquement par des hallucinations, mais il y a une aliénation partielle, avec prédominance de ce phénomène : trois degrés divers dans l'intensité de ce symptôme.

Que rillusion ait lieu par suite d'une maladie des sens ou des organes de transmission , ou qu'elle se produise malgré l'intégrité des sens , une impression entre comme élément dans ce phénomène ; l'hallucination , an contraire , est un symptôme purement psychique. L'illusion se manifeste à la présence des objets extérieurs, l'hallucination suppose leur absence. Quiconque croit voir, entendre, flairer, goûter, toucher distinctement, tandis que la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût , les téguments , ne reçoivent aucune impression ; celui-là est halluciné. C'est sans doute un fait bien extra- ordinaire, alors même qu'on a une longue habitude de l'observation des aliénés ; et cependant le sommeil met fré- quemment l'homme le plus sain d'esprit dans cette étrange situation. Les rêves nous offrent l'image la plus parfaite des hallucinations, et constituent même souvent de véritables hallucinations.

C'est en examinant ce phénomène dans des circonstances différentes que nous pourrons mieux saisir sa nature, et qu'on arrivera un jour à apprécier son importance relative

parmi les antres symptômes du délire , et à de'convrir les moyens les plus propres à faire triompher de sa te'nacite'.

Si on connaissait les conditions par suite desquelles les organes et les fonctions animales perdent graduellement de leur e'nergie pour aboutir au sommeil , si on connaissait les conditions diverses du sommeil complet et de celui qui est entrecoupe' par des rêves , on posse'derait par cela même des connaissances pre'cieuses sur la cause intime des hallucina- tions ; mais, pour Fappre'ciation de ce phe'nomène psychique, comme pour celle des autres symptômes du même genre , on est privé de beaucoup de lumières que donnerait la con- naissance de l'état normal.

Quoi qu'il en soit, il est certain que l'état de rêve, accom- pagné d'hallucinations, doit avoir des analogies avec celui qui constitue les hallucinations pendant la veille. Cepen- dant , parmi bien d'autres différences, il en est une qui nous paraît principale ; la voici : le rêve est un état dans lequel le monde intérieur prévaut sur le monde extérieur , celui-ci est comme n'existant pas ; l'esprit reste en présence de ses manifestations anciennes , sans éprouver le besoin de les rapporter à la source première dont elles émanent ; aussi ne reconnaît- il ni le temps ni les lieux, tant il est absorbé dans la contemplation des images qu'il reproduit. Dans l'hallucination , au contraire , l'esprit , au lieu de se replier sur lui-même , se retourne en quelque sorte vers le monde extérieur, et c^ retour est un des éléments les plus essentiels de l'hallucination. H est une autre différence plus saillante encore, qui distingue l'aliéné de l'homme qui rêverait tout éveillé ; c'est que le plus souvent les hallucinations des alié- nés se bornent à un sens , à un objet , ou à une série iden-

I

119 tique d'objets. Dans les rêves , au contraire , la perception fantastique de choses absentes ne saurait être prévue ; elle s'offre au hasard , sans continuité , et dans le domaine de tous les sens. De plus', et c'est ce qui constitue une autre différence , dans les rêves , la représentation des images pré- domine de beaucoup dans le sens de la vue, tandis que, dans la folie , les hallucinations sont plus fréquemment relatives à l'ouïe.

Un des rêves qui ont le plus d'analogie avec les halluci- nations est celui du célèbre compositeur Tartini , pendant lequel fut composée la sonate connue sous le nom de so- nate du diable. Ce célèbre compositeur s'étant endormi , après avoir essayé en vain de terminer une sonate, celte préoccupation le suit dans son sommeil ; il rêve. Livré de nouveau à son travail, et désespéré de composer avec si peu de verve et de succès , il voit tout à coup le diable lui appa- raître et lui proposer d'achever sa sonate , s'il veut lui aban- donner son âme. Entièrement subjugué par cette première hallucination , il continue son rêve , accepte le marché pro- posé par le diable , et l'entend très-distinctement exécuter sur le violon cette sonate tant désirée , avec un charme in- exprimable d'exécution. Il se réveille alors, dans le trans- port de son plaisir, court à son bureau, et note de mémoire le morceau qu'il avait terminé, en croyant l'entendre. Oui de nous , à l'imitation de Moreau (de la Sarthe), ne recon- naîtrait dans ce rêve une véritable hallucination? En effet, un aliéné confié à nos soins et à ceux de M. Voisin , dans l'établissement de Vanves , nous a offert une hallucination complètement analogue. Il assistait à la représentation de scènes de comédie , il voyait et entendait des acteurs les

120 jouer ; ce spectacle le faisait rire aux e'clats, et c'était lui qui le composait dans le moment même. Que manquait-il à celte hallucination pour être entièrement identifie'e avec le fait préce'dent , sinon d'avoir eu lieu pendant le sommeil et d'être suivie d'un réveil qui eût permis au malade de mettre par écrit ses compositions , comme d'ailleurs il en exprimait le vif regret pendant l'intermittence? Ces regrets sont, du reste, partagés par ceux qui ont pu apprécier la richesse de son imagination et la culture de son intelligence, et il leur est permis de croire que ses compositions auraient pu , dans leur genre, avoir la même supériorité que la sonate du Diable.

L'analogie remarquable qui existe entre les rêves et la folie, avec ou sans hallucinations, trouve une nouvelle preuve dans ce fait incontestable , que les rêves précédent quelquefois l'éclat de la folie, ou la reproduisent lorsqu'elle est guérie. Odier, de Genève, fut consulté, en 1778, par une dame de Lyon , qui , pendant la nuit qui précéda l'éclat de l'aliénation dont elle fut atteinte , avait cru voir en rêve sa belle-mère s'approcher d'elle avec un poignard, dans l'intention de la tuer. Cette impression vive et profonde , se prolongeant pendant la veille , acquit une intensité et une fixité mélancoliques, et la malade présenta dès lors tous les caractères d'une véritable maladie mentale. Un maniaque, auquel le docteur Gregory avait donné des soins , et qui était parfaitement guéri, eut, une semaine après son réta- blissement, des rêves dans lesquels il fut assailli par les mêmes pensées rapides et tumultueuses , et par les mêmes passions violentes, qui l'avaient agité pendant la folie. Il y a actuellement dans mon service plusieurs faits de ce genre ;

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je vous ai montré , par exemple , mademoiselle ***, chez la- quelle des rêves, accompagnés de représentations de la vue et de Touïe , ont ramené plusieurs fois des accès d'aliénation mentale , avec hallucinations prédominantes de l'ouïe.

Le somnambulisme, soit naturel, soit accidentel, présente aussi plusieurs analogies avec les hallucinations. Comment en serait-il autrement , puisque le somnambulisme ne sem- ble qu'un degré plus marqué de certains rêves? L'homme , dans cet état , n'entretient plus les mêmes rapports avec le monde extérieur ; il combine des mouvements qui semblent coordonnés par la volonté , puisqu'il évite les chocs et les chutes avec la plus grande habileté ; et cependant il semble ne point voir, ou du moins sa vue paraît tout à fait con- fuse. L'intelligence , dans le somnambulisme , est évidem- ment en action, puisque les somnambules écrivent souvent des choses qu'ils n'avaient pu écrire pendant la veille, entretiennent une conversation et font des actions impli- quant des pensées régulières ; et cependant , après le som- nambulisme, ils ne conservent aucun souvenir de leurs pensées , de leurs sentiments ni de leurs actes , comme si la conscience avait été frappée de nullité pendant toute sa durée.

Les faits prouvent qu'un état particulier, analogue au somnambulisme naturel, peut survenir sous une influence quelconque de l'homme sur l'homme. Cet effet est-il produit par l'imagination ou par l'intermédiaire d'un fluide appelé magnétique ? Il est impossible de s'assurer de l'existence de cette dernière explication ; mais l'influence de l'imagination ne saurait être contestée. On trouve des exemples nombreux de celte influence dans les annales du mysticisme, à tous les

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âges du monde. Mais , que ce soit par l'action de l'imagina- tion ou par l'intermédiaire d'un fluide particulier, la réalité de certains faits de somnambulisme magnétique ne saurait être révoquée en doute, quelque précaution qu'on prenne pour les dépouiller du merveilleux dont ils ont été si sou- vent entourés.

11 importe, pour l'étude des hallucinations, de rechercher ces faits ^ avec le désir sincère de découvrir la vérité par- tout où elle se trouve , quoique toujours avec un véritable esprit de critique. Les phénomènes qui se passent dans le système nerveux sont si extraordinaires et si peu connus , qu'on doit explorer avec soin toutes les circonstances de leur manifestation. Lorsqu'on voit, par exemple, le simple chatouillement des pieds produire quelquefois des accidents affreux et donner lieu généralement à des convulsions de rire , comment ne pas être disposé à admettre qu'un simple contact suffise pour plonger dans le sommeil, et par suite dans un état de rêve ? Encore une fois, il ne faut rien né- gliger pour arriver à une connaissance aussi difficile que celle du système nerveux.

L'état normal offre aussi quelquefois avec l'hallucination des analogies assez frappantes. «Sens-tu comme moi, de- manda un jour Louis Lambert à M. de Balzac , son condis- ciple , sens-tu comme moi s'accomplir en toi , malgré toi , de fantasques souffrances? Par exemple, si je pense à l'effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout à coup une douleur aiguë, comme si je m'étais réellement coupé ; il n'y a de moins que le sang. »

Louis Lambert ajoute : « En lisant le récit de la bataille d'Austerlitz , j'en ai vu tous les incidents ; les volées de ca-

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non et les cris des combattants retentissaient à mes oreilles , m'agitaient les entrailles ; je sentais la poudre , j'entendais le bruit des chevaux et la voix, des hommes , j'admirais la plaine se heurtaient des nations arme'es , comme si j'eusse e'té sur la hauteur du Santon.»

Silvio Pellico , poëte dès l'âge de dix ans , et si ce'lèbre par son livre intitulé Mes prisons , e'prouva plusieurs fois certains états , voisins de l'hallucination , avant et pendant sa longue captivité. Durant son séjour à Lyon , le poëme des Tombeaux, par Foscolo, lui fit une telle impression qu'il éprouva le mal du pays : le souvenir de l'Italie envahit toute son âme, un seul livre absorbe toutes ses pensées; il croit lire tombeaux sur le titre de tous les livres. Quelques jours après , sous la vive impression de la lecture de ce poëme , Silvio Pellico a franchi les Alpes par la pensée , et il est à Milan, dans la ville même habitée par Foscolo.

A ces faits , qui témoignent de tant d'analogie avec l'hal- lucination chez les hommes sains d'esprit , ajoutons les con- sidérations suivantes.

On n'a peut-être pas assez remarqué ce fait, qui se produit fréquemment dans les conversations un peu animées, savoir : qu'on croit avoir entendu des paroles qui n'ont pas été réel- lement prononcées , et ces paroles ont souvent donné lieu à de fâcheuses provocations. Cette audition est-elle due à quelques consonnances particulières , à quelque fausse inter- prétation , ou bien a-t-on cru entendre sortir de la bouche de son interlocuteur des paroles qui n'étaient que l'expres- sion de sa propre pensée ? Tout en convenant de la plus grande fréquence des cas du premier ordre, nous ne balançons pas à admettre ceux du second , et c'est admettre, dans l'état

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de santé , des phénomènes bien analogues à l'hallucination ; seulement, ils sont passagers, comme la cause qui les a pro- duits , et toutes les circonstances extérieures tendent à dé- tourner l'esprit de ces hallucinations transitoires.

Mais ce ne sont pas les seuls faits qui , dans l'état nor- mal, se rapprochent des hallucinations. Pour bien com- prendre ce phénomène, si remarquable en lui-même et dans ses liaisons avec les autres symptômes du délire , il importe de l'étudier dans ces moments heureux , plus ou moins fré- quents , selon la diversité des esprits , mais observables chez tous et par tous , l'homme a une aptitude singulière à se représenter les scènes dont il a été témoin , les paysages qui l'ont charmé, les personnes qui l'ont vivement ému. Le poëte jouit particulièrement du privilège de substituer des images aux pensées qu'il veut exprimer, et ce n'est que lorsque son expression est en rapport avec son imagination , qu'il par- vient à captiver la nôtre.

L'hallucination, dégagée du délire, n'est que l'extrême de cette aptitude que possède l'imagination de l'homme. Dans certaines conditions, cette aptitude est très-développée. Qui croirait, de prime abord, que l'enfance soit une condition favorable à son développement ? C'est cependant une chose bien digne de remarque que la disposition des enfants à se représenter les choses qui les ont frappés et à prolon- ger leurs rêveries à plaisir, de telle sorte qu'un tableau en engendre un autre. Celte disposition se manifeste spon- tanément ou sous l'influence de la volonté , qui évoque ou repousse ces représentations. C'est sans doute à cette dis- position qu'il faut rapporter le caractère particulier du délire des enfants, dans les épidémies de folie mystique,

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délire qui était principalement constitué par des halluci- nations.

Au nombre des circonstances favorables à l'essor de l'ima- gination , nous placerons l'ennui qu'éprouve quelquefois l'homme, et qui l'entraîne à quitter le terrain des tristes réa- lités pour se lancer dans le monde idéal ; et qui n'a fait ses châteaux en Espagne ? On s'abandonne quelquefois avec délices aux rêves de son imagination , et l'exaltation dans laquelle on se trouve alors produit mille images , souvent associées de la manière la plus bizarre, qui se croisent et se heurtent pour se séparer et se mêler de nouveau. Quelque- fois ces images surgissent et disparaissent aussitôt , sans lais- ser aucune trace ; d'autres fois , elles sont réfléchies avec une vivacité persévérante. Ainsi donc , à l'âge et chez les personnes l'imagination jouit d'une grande activité, cette faculté enfante mille images qui se succèdent avec plus ou moins de rapidité ou de charme, et captivent l'esprit humain jusqu'à ce que le souffle de la raison vienne les dissiper. Il semble vraiment qu'il soit dans la condition intellectuelle de notre nature que les idées folles voltigent en quelque sorte dans notre esprit, et n'attendent, pour y pi'endre domicile, que l'incurie de la raison ; on les voit prédominer non-seu- lement dans les rêves de l'homme endormi, mais encore dans ceux de l'homme éveillé. Dans cette situation , l'esprit humain se représente tous les objets qui l'ont impressionné et toutes les combinaisons d'images qui s'y sont associées, avec les couleurs des divers pays elles ont eu lieu. Ces reproductions d'images sont vaporeuses , indéterminées, incomplètes, irrégulières et grotesques, ou bien elles ont des formes arrêtées, circonscrites et parfaitement harmoniques.

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11 est certain que , dans toute me'ditation profonde , la re- présentation vive d'une image peut en être le point culmi- nant. Dans ce cas , plus commun qu'on ne pense chez les compositeurs de tout ordre , surtout parmi les poètes , rien d'insolite, rien d'anormal, ne défigure les belles créations de l'intelligence. C'est évidemment un état d'excitation céré- brale , mais ce ne peut être un témoignage de folie. Ce qui enlève d'ailleurs tout doute à cet égard , c'est que ces repré- sentations, quelque actives qu'elles soient, n'exercent aucune influence sur les déterminations.

Gomme conditions propres à favoriser cet état de l'âme, nous citerons tous les sentiments de la nature humaine exci- tés à un certain degré, la puissance de certains sites, des souvenirs amers ou agréables. Toutes ces circonstances, exté- rieures ou inhérentes à l'homme, peuvent faire naître une image, et en faire affirmer la réalité matérielle, au moins pour un instant; mais la réflexion et les impressions du dehors reprennent bientôt leur empire , et , si l'apparition ne cesse pas, la raison la juge et l'apprécie. L'aliéné, au contraire , chez lequel se manifeste cette faculté de repro- duction d'images ne jouit pas de la possibilité de l'edresser son jugement, et il confond nécessairement le souvenir avec la réalité.

Après avoir signalé les ressemblances qui existent entre l'état de rêve et le phénomène de l'hallucination, après avoir dépeint quelques états psychologiques conciliables même avec une forte raison et une imagination pai'faitement réglée, et qui néanmoins offrent de frappantes analogies avec l'hallucination , examinons maintenant les cas l'hal- lucination est plus manifeste encore , sans qu'on soit cepen-

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dant en droit de la qualifier de délire. ]Nous voulons parler de ces perceptions internes , indépendantes des sens , qui ont tout le coloris des sensations, mais que l'esprit juge ce qu'elles sont, un produit de l'imagination.

Sans doute , dans aucun cas , les hallucinations ne sau- raient être considérées comme un phénomène normal ; elles dénotent , à coup sûr, une indisposition transitoire ou une maladie imminente, sinon déjà existante, du cerveau. Il est contraire , en effet , aux lois de la nature humaine d'éprouver les fascinations d'un songe sans sommeil ; et lorsqu'on procède avec soin à l'exact examen des condi- tions qui ont concouru au développement de ce phénomène, on découvre généralement une disposition à l'aliénation mentale , soit dans l'hérédité , soit dans les croyances , les passions, l'éducation et les habitudes des individus. Quelquefois cependant ces hallucinations sont tout à fait ac- cidentelles , liées à une circonstance particulière , et elles disparaissent avec sa cessation , sans donner lieu à aucune conséquence fâcheuse , sans réclamer aucun soin particu- lier , si ce n'est de soustraire le malade à l'action des causes sous l'influence desquelles l'hallucination s'est ma- nifestée.

Parmi les nombreux exemples que nous pourrions citer, nous choisissons les suivants : M. Andral rapporte avoir éprouvé, au début de ses études anatomiques, dans sa cham- bre , un matin en se levant, la perception nette et distincte du cadavre d'un enfant , à demi rongé par les vers , qui la veille , dans une salle de dissection , l'avait vivement im- pressionné ; il sentait son odeur infecte , il le voyait de la manière la plus précise , et quoique la réflexion lui démon-

128 Iràt l'impossibilité du fait , celte double hallucination se pro- longea pendant un quart d'heure. Une hallucination, chez M. Chevreul , fut portée plus loin encore ; ce savant crut voir paraître dans son cabinet une personne de sa connais- sance , et son erreur fut poussée au point d'adresser la pa- role à cette image fantastique, qui disparut aussitôt. Par une coïncidence des plus singulières , cette personne venait de mourir ; de sorte que , pour un esprit moins éclairé et nourri de croyances superstitieuses, c'eût été l'apparition