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OEUVRES

COMPLETES

DE L. STERNE

TOME TROISIEME^

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DE L^IMPRIMERIE DE d'hAUTEL.

OEUVRES

COUPLÈTES

DE L. STERNE,

TRADOITIS SE l7 A1!ICI,&18; VBS tOCt£T< &E CERS DE LETTRES.

NOUVELLE ÉDITION.

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CHEZ LEDOUX et TENRE, LIBRAIRES ,

BDE PIERRE'SARSAZIK , n*. 8. H. SCCC. XTin.

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VOYAGE

SENTIMENTAL

V^al ce sujets dis«-je, se. traite avec bien plas de méthode en France* Quoi I vous auriez vu la France ^ répliqua mon interlocuteur avec vivacité^ en se tournant vers moi de l'air le plus civil et le plus triomphant? Etrange pré- rogative^ me dis-je à moi-même, que donne aux gens une traversée de vingt-un milles maritimes! car il n'y a absolument que cette distance de Douvres à Calais. Allons ! c'est ce qu'il &udra voir par moi*méme. Je termine brusquement la dispute. Je vais droit chez moi^ j'assemble à la hâte six chemises et une culotte de soie noire. L'habit que j'ai sur moi peut encore passer^ dis- je, en jetant un coup d'oeil sur chaque manche.

Je retiens une placé pour Douvres, et le pa- quebot partant le lendemain à neuf heures du ' matin , je me trouve sur les trois hemres en face d'une.inçassée de poulets , apprêtée pour mbxir in. 1

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6 ¥OTACB

diner^ et si mcontestablement assis en France^ que , si une indigestion m'eût emporté pendant la nuit^ rien au monde ne pouvait défendre mon petit bagage des invasions du droUd'au* baine. Chemises, culotte de soie noire y porte- manteau^ tout enfin devenait la propriété du roi de France; je n'en excepte pas même ton portrait, Éliza; cette miniature si chère ^ que \c porte dep^s si long-temps, et que je tfai juré tant de fois d'emporter au tombeau. On Teut arrachée mon eou, usage barbare l Quoi l ravir la dépouille, saisir les débris de l'étranger imprudent que vos sujets ont appelé sur leurs côtes! ob! parbleu. Sire, cela n'est pas bicn^ et ce qui me peine le plus, c'est d'adres«er le reproche au monarque d^un peuple si courtois^ si poli, si renommé pour la déli- catesse de se9 sentimens. Eh!* vous le voye£ bien ; à peine ai-rje reposé mon pied sur votre tercitoirel

CALAIS.

J'avais fini mon dinèr par une rasade à la santé du roi de- France, et venais dem'assnrcr , que^ loin de lui garder rancune^ je professais, ail contraire une haute estime pour sa personne et Thumani^é de son caractère ; je me levai de

SENTIMEHTATi. 7

table plus haat d':un pouce, par Veffêt seul de cette réconcilia tîan. Non, les Bourbons, a joutât* je ^ ne sont point noe cruelle race ; oa peut les égarer , san><kute , comme le reste des morteb ; "rnaîr il y a de la douceur dans le sang de cette famille. En feisamt cet aTCU , une rougeur de l'espèce la plus bénîgme Tint ta* pisser mes joues, avec une dmleur si suave, que le Bourgogne ( de deux livres la bouteille pour le moins) que j»'avais à mon dîner, n'eût jamais pu produire m <$pancbement aussi ami de l'homme.

Juste ciel ! m'écriai^je , en rangeanl de cMé ma valise avec le bout de mon pied; parmi les bieas de ce monde qu'est-ce qui pevt donc ainsi aiguiser nos animosités, et faire tré^' bûcher si croellemeat dans les sentiers de la vie, tantd'bommes appelés à y vivre avec fra*- ternité et bienveillance?

Quand l'bomme est en bonne intelligence avec ses semblables,' le plus lourd des métaux acquiert 4ans sa main la légèreté d'une phime. Sa bourse n'est pLas comprimée par la défiance; eUe se joue entre ses doigts ; ses regards se promènent autour de lui, comme pour cber-* cher avec qui la partager. C'est ce que je faisais moi*méme en ce moment : un sang plus fluide

^

8 . TOTÀGE

se dilatait dans mes veines y mes artères batr» taient avec harmonie , toutes les puissances de mon ame remplissaient leurs fonctions vitales par un frottement si léger , que la précieuse de France la plus physicienne, en eut été confondue. JEn dépit de son matérialisme, je n'eusse plus paru à ses yeux une simple ma- chine. « Je suis sur à présent , me dis^je , de bouleverser toute sa doctrine.» Cette idée ad- ditionnelle porta mon exaltation naturelle aussi haut que possible ; je m'étais mis en paix avec l'univers avant que cette pensée me fut venue : elle acheva le traité commencé avec moi- même.

a Quel moment I si j'étais roi de France , oh ! quel moment ! pour l'orphelin qui aurait à me redemander le porte-manteau de son père !

LE MOINE.

CALAIS.

Comme j'achevais ces mots, un pauvre moioe mendiaot , de l'ordre de saint François^ se présenta dans ma chambre^ demandant l'aumône pour son couvent.

Personne n'est flatté de voir ses vertus de- venir ainsi le jouet d'un caprice du hasard. Un

SENTIMElf TAL. 9

homme peut bien être généreux avec la même liberté qu'un autre est puissant. Sed non y quo ad hanc. Il en sera du reste ce qui pourra , car il n'est pas aisé de raisonner avec justesse sur le flux et le reflux de notre hu« meur ; rien n'empécbe même d'en rechercher l'origine dans la cause même qui influe sur les marées ^ et ce ne serait pas insulter à la na- ture humaine que de croire qu'il en est ainsi. Je sais bien y pour mon propre compte y que î'aimerais mieux en plus d'un cas voir le monde attribuer certains de mes procédés à l'influence immédiate de la lune^ ce qui ne peut jamais présenter l'idée d'une faute accompagnée de honte^ que de voir mettre sur le compte de pia réflexion un acte qui ne peut souvent m'étre ré« puté personnel^ sans devenir aussi honteux que répréhensible. Je le répète , il en sera ce qui pourra ; mais, du moment je jetai les yeux sur le moine y je me sentis déterminé à ne pas lui donner un simple sou. En conséquence y je remis ma bourse à ma poche y que je fermai avec le bouton , puis me rappelant un peu sur mon centre^ je m'avançai vers lui avec gravité. n y avait aussi, je le crains bien, quelque chose de sévère dans mes regards; et, comme j'ai encore cette figure supplante devant mesy eux,

'O VOYAGE

je confesse qu^elle offrait des traits digues d'un meilleur traitement.

Si on en juge par la tonsure qui occupait tout le sommet de sa tête y ou d'après ces tem- pes à peine ombragées du peu de cheveux gris qui lui restaient encore ^ le moine pouvait avoir soixante^diz ans; mais en voyant ses yeux encore pleins d'un reste de feu plus tempéra par l'habitude des prévenances que par la glace des années^ je ne lui en trouvais plus que soi- xante. La vérité est probablement dans le juste milieu^ il avait sûrement soixante-cinq ans. Son air ^ sa contenance^ )e ne sais quoi de morose qui semblait avoir amené des rides prématurées; tout confirmait mon observa- tion.

C'était une de ces têtes si souvent reproduites BOUS le pinceau du Guide ^ douce ^ pâle y in- sinuante y dégagée de ces Ueux communs que l'ignorance présomptueuse prend pour des idées ^ et qui s'annoncent assez par la direction abjecte de ^i&^ regards. Les siens n'avaient riei^ d'oblique , il les jetait avec sérénité au-devant de son front y comme s'il e&t entrevu quelque chose au-delà des limites de ce monde.

Comment l'ordre des mendians pût-il faire une semblable recrue ? U n'y a que Dieu qui

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SENTIMENTAL. H'

âachç cela y lui qui destinait eette télé a parer les épaules d'un moine. Elle éàt bien cèrtaine- ntejnt fait honneur à un. Bramine : et dan^ les plaines de Tlndostan , elle, eût sûrement altire- ma' vénération. L'exquiase des autmes contours, demande à peine quelques coups de pinceau > et pourrait être Pouvrage du dessinateur le plus vulgaire^ car ilss n'offraient d'aiitre élégance que celle du caractère et Pexpressiou ; des for- mes grêles^ liiaigres-^- une taillé aa- dessus du cominûn^ et qui' eût ëû de tnsljèâté satis^ la' éoùrbure de^ vertèbres et la projection de la' figure. Après tout ^ c'était maintien de la ^application , et coiùnie le moine est encore présent à'mon iinagination'^ H gagne plus quHl' ne pevd^à tettë àVtitndé. i- Àp^dinè^dût-il: fait trois pas dans la chauubre ^^ qu'il â^'ârréia , sa main ^ucbe péséè sur sa' poitrine , et la droit^e appuyée sur un bàton^ léger ^ le bâton blanc du vdjFàge; Lorsque je me fu^ approché de lui y il me fitypafr forme* d'introduction^ tout Je meùfu détail des besoin»' de son couvent^ et en général de rindigence' de-^êq- ordre. Il mit dans ^n Técit tantde; àp^p\ktii^' fet de grâce , la teinta de l|t Aé^> précatidU répandue dans ses regards et sur toute sa pbysionomio ^ offrait des nuances

r

ta VOYAGE

toucbaDtes , qu'il fallait être ensorcelé pour se de'feadre d'une vive émotion.

Une meilleure raison que tout cela^ c'est que j'étais déterminé à ne l'assister de rien , pas même d'un simple sou.

Cela est vrai lui dis-je^ en répondant à un coup d'œil éloquent qu'il avait lancé vers le ciel , en finissant sa supplique ; oh ! cela est bien vrai^ mon père ! eh ! puisse le ciel être le soutien de l'indigent qui n'en a pas d'autre que la charité des hommes ; car je crains bien que cette source ne soit bientôt tarie par les prétentions indiscrètes élevées chaque moment sur ce capital déjà si borné.

A ces mots prétentions indiscrètes, il baissa la vue ; et parcourut d'un coup d'œil léger les manches de sa tunique. Je sentis la force de celte réplique : -— « Je conviens de cela avec vous, lui dis-je, un habit de laine grossière^ à peine renouvelé tous les trois ans, une nourriture peu succblente ; tout cela ne forme pas, il faut l'avouer^ une prétention exa- gérée. Mais ce qui est vraiment pitoyable^ c'est qu'on puisse encore gagner ces choses avec. si pende peine, et que votre ordre s'obstine à se les procurer sur un fonds

SENTIMENTAL. l5

ftacré qui est la propriété exclusÎTe du boi^ teux^de Taveugle^ du vieillard infirme. Que dis-je? Et ce captif qui, chaque soir, ue se cou« che qu'après avoir compté heure par heure toutes les îournées de son malheur, ne languit- il pas après le moment d'être admis à ce par- tage? Oui, si vous étiez de Tordre de la Merci, au lieu d'être lié k celui de saint François, je ne suis pas riche, vous le vôyec vous même, lui dis-je, en lui montrant mon porte-manleau : eh bien! il vous serait ou«- vert sur l'heure pour la rançon d'un infor- tuné prisonnier. Le moine me fit une incli* nation. Mais dans nombre des maU heureux, continuai*)e, ceux que j'ai laissés dans ma patrie, ont sans doute' les premiers droits à ma sollicitude ; et cependant il est bien vrai que j'ai laissé sur nos bords des milliers de victimes de l'indigence. Le moine me fit avec la tête une ioclination pleine de cordialité, comme pour me dire qu*il n'était que trop vrai que la misère habitait sur tous les points de la terre, aussi bien que dans son couvent. Mais distinguons, je vous prie, lui dis*je, en appujantma main sur la manche de. sa tunique , comme pour répondre à son pre- mier argument , distinguons , mon bon père ^

r4 VOTAOR

entre les indigens ceux qui ne cbierchent qu*& te nourrir du pain de leur travail ^ de ceux qui mangent celui d'autrui sans autre règle de conduite , que de passer leur vie dans l'oisiveté et l'ignorance, pour l'amour de Dieu....

Le pauvre Franciscain ne fit point de ré- plique : une rougeur ëphtfmère effleura ses joues sans s'j arrêter. La nature semblait avoir tari en lui les sources du ressentiment : il n'en fit paraître aucun; mais, laissant aller sou bâton sur son bras, il joignit ses deux mains en les' passant sur sa poitrine, et se retira.

LE MOINE.

CALAIS.

Mou cœur battit avec forcé en entendant la porte se fermer. Eh bien ! nargue de Timpor* tun! murmurai- je par trois fois en ajGFectant l'air de l'insouciance : il ne fera rien avec moi.

Cependant chacune des sjllabes discour* toises qui m'étaient échappées, se présentait vivement à ma pensée. Je réfléchis que je n'avais sur le malheureux Franciscain aucun droit, si ce n'est de lui refuser mes secours; que le refus pour l'indigent trompé dans son espoir, était déjà une peine assez sensible sans l'aggraver encore par un langage disgra-*

SENTIMENTAL. l5

cieuz. Je me rappelais ce reste de cheveux blancs. Il me semblait voir celte figure préve-* Dante entrer de nouveau , et me demander avec douceur quelle injure vous ai-je fait? Pourquoi en user ainsi avec moi? J'aurais donné vingt louis pour trouver un panégyriste. Obi j'en ai bien mal agi , ^e Vavoue , me dis-je^ secrètement à moi-même. Mais je suis à peine au commencement de mon voyage^ j'appren-> drai sans doute à me conduire mieux ^ à mesuro que j'avancerai.

LA DÉSOBLIGEANTE.

CAtAIS.

Un homme mécontent de lui-même , a du moins cet avantage de se trouver fort traitable, et disposé à conclure promptement un marché. L^étiquette et Vusage veulent qu'un voyageur en France et en Italie , se munisse d'une chaise de voyage; et la nature toujours propice à nous offrir nos convenances^ me fit parcourir de l'œil la cour de l'auberge dans l'intention de louer ou même d'acheter quelque meuble de cette espèce^ et convenable à mes projets. / Une vieille Désobligeante, délaissée dans un coin de cette cour^ captiva ma pensée à la

l6 VOYAGE

première vue. Je m'acheminai vers elle ^ |e me blottis dedans au moment même ; et la trouvant passablement en harmonie avec mes go&ts et mes besoins y je priai le garçon d'appeler M. Dessein^ le maître de l'auberge. J'appris que M. Dessein était en ce moment à vêpres ^ et me souciant fort peu de me rencontrer avec le Franciscain que j'apperçus de l'autre côté de la cour^ s'entreienant avec une dame qui ve* sait d'arriver à Tauberge^ je tirai entre lui et moi le rideau de taffetas ; déterminé que j'étais à écrire mon wyage. Je pris ma plume et mon encre ^ j'en écrivis la préfiice dans la Dé- sobligeante.

PRÉFACE

DANS LA DÉSOBLIGEANTE.

Pas un seul disciple d'Âristote qui n'ait re- marqué que la nature ^ a de sa pleine et irrétra- gable autorité , circonscrit elle-même l'inquié- tude de l'homme dans certaines hmites. Ses vues à cet égaird se trouvent remplies de la manière la plus calme ^ la plus bénigne par l'obligation presque insurmontable quelle lui impose de travailler à son bonheur, et de sup- porter ses chagrins sans sortir de sa patrie. C'est en effet qu'elle a distribué avec le plu0

^ll«L.

SENTIMENTAL. I7

de preTojance les objets destioés à partager ses plaisirs et à porter une portion de ce far- deau de peines^ qui^ dans tous les pays du monde ^ se trouve toujours trop pesant , hélas! pour une seule paire d'ëpaules. Nous possédons, j'en conviens, d'une manièreun peu imparfaite pourtant, la puissance de propager parfois au- delà de ces boraes posées par la nature, nos dispositions à la félicité. Mais elle a voulu qne cette faculté même se trouvât restreinte par Tinsufiisance du langage , la disparité des liai- sons, des entourages qui cous sont étrangers, par le contraste d'une éducation de mœurs, d'habitudes , enfin si diiSérentes des nôtres , que la communication de nos pensées et de nos sensations hors de notre sphère native, devient ordinairement très-pénible et quelquefois même tout-à-fait impossible.

Il résulte delà , que la balance du commerce ^entimentalne cesse point d'être contre le pauvre pèlerin expatrié. Ses moindres besoins lui sont vendus au prix qu'on veut y mettre. Sa conver- sation même n^est point réputée un objet d'échange sans ua rabais considérable; encore faut- il qu'il ne passe jamais que dans les mains des plus équitables courtiers. Car, quant à certains entretiens qu'il pourrait obtenir seul, lu. 2

l8 VOYAGE

et sans leur secours^ il ne faut pas être bien habile pour deviner le parti que lui conseilU la prudence.

Ceci m'amène par degrés à mon point ^ et me conduit naturellement ( si les oscillations de la Désobligeante ne s'y opposent pas ) à la découverte des causes efficientes^ et même de^ causes finales de tous les voyages.

Tous ces désœuvrés qui se déterminent à quitter leurs pays , et croient avoir leur rai- son , ou leurs raisons ^ pour se répandre à Te- tra nger , peuvent^ ce me semble^ les réduire en général à l'une de ces causes.

Infirmité corporelle^ Faiblesse d'intelligence^ Inévitable destinée.

Lesdeuxpremièress'appliquentd'elles-méme^ à ceux qui parcourent la terre et les mers ^ travaillés des maladies de l'orgueil^ de la curiosité ^ de la vanité et de l'ennui compli- quées et subdivisées in infini tum.

La troisième comprend à la fois toute cette phalange que j'appellerai pèlerins martyrs^ et plus spécialement ces voyageurs qui achè- vent leur route sans bourse délier^ ou^ comme disaient nos pères, par privilège de clérica^

SBNTIHENTJIX. TQ

ture , U'is que les malfaiteurs' confiés par le magistrat à l'inspection de leurs surveillans , ces jeunes gentilshommes , que des parens austcres , que de cruels tuteurs font vojager sous la direction de gouverneurs instruits^ à Oxford , Aberdeen et Glascow.

11 y a bien une quatrième classe , mais si peu nombreuse^ qu'à peine mériterait-elle qu'on en fît mention , si un ouvrage de cette impor- tance n'exigeait pas une précision et une exac- titude scrupuleuses^ pour éviter de confondre les nuances* Elle ne comprend que ceux qui traversent la mer et s'établissent à l'étranger , dans le dessein d'épargner^ par une foule de raisons , et sons divers prétextes , l'argent qu'ils possèdent ; mais^ comme ils pourraient s'épargnera eux<-mémes et aux autres beaucoup de fatigues inutiles , en épargnant leurs capi- taux dans leur propre pays , et comme d'ail- leurs leurs motifs de voyage sont bien moins compliqués que chez les autres espèces d'é- migrans , je me contenterai de les désigner sous le nom de voyageurs simples: ainsi donc le cercle entier des voyageurs se réduit à ces points principaux :

Voyageurs désœuvrés^ Voyageurs curieux^

ao VOTAGE

Voyageurs menteurs ^ Voyageurs orgueilleux^ Voyageurs vains, Voyageurs vaporeux.

.Viennent ensuite :

Les voyageurs par nécessité^ Les voyageurs malfaiteurs et félons, Le voyageur innocent et infortuné. Le voyageur simple. Et enfin, ne vous en déplaise,

Le voyageur sentimental.

C'est-à-dire , moi-*méme , qui ai entrepris le V0YA6E dont je suis à vous tracer le récit avec autant de nécessité ou simplement de besoin de voyager , que tout autre de cette classe.

Je sais fort bien toutefois que mon voyage et mes observations devant être d'une couleur et d'une projection tout-à-fait inconnues à mes devanciers, pourrais insister pour obtenir tme niche toute entière à ma disposition ,* mais il ne serait pas convenable d'empiéter sur le domaine du voyageur par vanité y en cher- chaut ainsi à captiver toute Tattcntion , puis- qu'il me reste encore poury prétendre d'autres titres que le vernis lustré et la nouveauté de ma voilure.

SENTIMENTAL. ^l

Si mon lecteur est lui-même voyageur de profession , il ne lui faudra qu'un peu d'étude et de réflexion sur mes catégories , pour dé- terminer lui-même le rang et la place qu'il doit y occuper : ce sera déjà un pas de plus dans la connaissance intime de sa propre ca- pacité.

C'est grande merveille en effet s'il n'en garde pas quelque l^ére impression^ s'il n'y saisit pas quelques rapports avec les notions dont il a fait son profil jusqu'à ce moment.

Celui qui transplanta le premier la grappe de Bourgogne au Cap de Bonne-Espérance , observe^que ce dut être un Hollandais il ne s'imaginait sûrement pas qu'il s'abreuverait d'un vin semblable à celui que cette même grappe disiîle sur les coteaux de la France. Un cerveau flegmatique ne spécule pas ainsi ; il cherchait sans doute à se rafraîchir seule- ment d'une liqueur vineuse et fermentée^ sans savoir encore si elle serait bonne ou mauvaise ^ ou simplement passable. 11 avait assez l'expé- rience de ce monde pour savoir que ses pré- dilections ace sujet, devenaient inefficaces^ et que ce que nous appelons généralement le hasard^ devait seul préciser la nature du résul- tat : cependant il est clair qu'il visait au meiU

22 TOTAGC

leur possible j et^ dans cette espérance^le batave AlrnHER^trop confiant dans la force de sa tête, et la profondeur de sa prudence, pouvait très- bien à la fin les renverser l'une et l'autre dans son nouveau vignoble , et devenir la risée de ses gens ^ en leur découvrant par trop sa nudité*

Voilà au juste ce qui peut arriver au pauvre vojageur qui met à la voile, ou crève des chevaux de poste à la recherche des connais* sances , à travers les états les plus policés de l'Europe.

Sans doute ^ on acquiert des lumières quand c'est dans celte vue seulement que l'on court la poste ou les mers ; mais ces lumières seront- elles utiles? Âjouteront^elles un prix réel à notre propre valeur? C'est ce qui n'est plus qu'un hasard de loterie.

Lors même que le joueur en obtient une chance fortunée ^ il ne doit user de sou capital qu'avec bien de la réserve et bien de la so- briété, s'il veut le rendre* réellement profi- table. Mais , comme dans l'art d'acquérir et le talent de faire un bon emploi^ les routes du Iiasard se trouvent prodigieusement diiTéren- tiées^ je soutiens qu'un homme agirait aussi sagement , s'il pouvait se résoudre à vivre satisfait de ce qui est à sa portée, sans emprun-

SENTIMENTAL. ftS

ter les connaissances de ses voisins, sans éprou- ver le besoin de cette polissure étrangère y lorsqu'il a le bonheur de vivre dans un pays tous ces rafiinemens ne sont nullement in- dispensables.

Mon cœur a souffert mille fois en considé- rant combien de sentiers Cangeux , combien de mauvais pas le voyageur curieux a souvent arpenter et franchir, pour jouir d'un pay- sage , voir dcjs perspectives , faire de nouvelles découvertes; toutes choses , comme disait San* cho Pança à Don Quichotte , qu'on pourrait obtenir che^ soi y sans se salir les pieds.

Nous sommes dans un siècle si affluent de lumières, qu'à peine existe-t-il une contrée ou plutôt un seul canton dans l'Europe , dont les rayons divera ne se trouvent sous ce rappoit , traversés par des échanges réciproques. Il en est de la science , proprement dite , dans la plupart de ^es ramifications , et dans une foule de rencontres, comme de la musique dans cer- taines rues d'Italie; les mieux régalés de ce plaisir , sont souvent oeux qui ne l'ont point payé. Y a-t-il une nation sous le ciel, et certes je ne parle pas ici par vaine ostentation , j'en prends à témoin ce dieu à qui je dois un jour rendre compte de cet ouvrage ; y a-t-il, dis- je^

^4 VOYAGE

tin peuple sous le ciel les connaissances se produisent avec plus d'abondance et de di- versité , les sciences soient plus recher- chées^ plus convenablement accueillies y plus sûrement acquises ; l'industrie soit plus encouragée , plus rapprochée de la perfec- tion ; la nature y prise dans toute son ac- ception y ait désormais moins de frais à faire y et pour tout dire en un mot y l'esprit puisse se nourrir d'une plus grande variété de pro- ductions ingénieuses et caractéristiques?

£h ! mais ! donc allez-vous ainsi y mes chers compatriotes? Nous faisions seulement le tour de cette chaise^ me dirent-ils^ pour y jeter les yeux. Je suis bien votre obéissant serviteur y leur dis-je y en sautant de la voi- ture^ et leur ôtant mon chapeau. Vraiment dit l'un d'eux ^ et je vis que c'était le voyageur curieux y nous étions émerveillés, et en peine de ce qui pouvait causer les oscillations de cette chaise. Ce n'était autre chose, lui dis*-je y que l'agitation d'unauteur qui rédigeait une préface. Sur ma foi , dit l'autre ( c'était le voyageur simple) je n'entendis jamais parler d'une pré- face écrite dans une DésobUgeante. Je crois aussi ^ lui dis-je , qu'elle eût été bien meilleure dans un jPV^-à-o^/V.

SENTIMENTAL. ^5

Comme un Anglais ne 'voyage pas pour 'voir des Anglais , je me retirai.

CALAIS.

Je m'aperçus^en regagnant ma chambre^que le passage s'obscurcissait d'une autre ombre que la mienne ; c'était effectivement M. Des- sein^ le maître de notre hôtel, qui (raicbement de retour de ses vêpres^ et portant son diapeau sous le bras^ me suivait avec complaisance^ pour me rapelei* que. j'avais eu besoin de lui pour une voiture. Pendant que j'écrivais dans la Désobligeante y j'avais eu le temps de m'en dégoûter passablement ^ et M. Dessein venant à m'en parler en haussant l'épaule ^ comme d'un meuble qui ne me convenait point , j'i- maginai sur le champ qu'elle appartenait à quelque vojrageur innocent qui, pr^t de ren- trer dans sa patrie, l'avait confiée à la probité de M. Dessein^ pour en tirer le plus qu'il pourrait. J'estimai qu'il y avait à -peu -près quatre mois quelle avait achevé, dans le coin de la cour de M. Dessein, sa tournée d'Europej; que n'en étant pas sortie dans le principe, sans de nombreux et préalables raccommodages, on devait présumer, bien qu'elle eût été démontée deux fois; pièce par pièce, et avec ménagement.

ia6 TOTAGE

à ses deux passages du Mont-^Cenis ; on devait présumer^ dis- je ^ qu'elle ne s'était pas mer'» veilleusement perfectionnée par ses aventures, celle surtout qui Pavait fait oublier depuis tant de mois, isans la moindre pitié , dans la cour des coches de M. Dessein. Il faut convenir qu'il y avait peu de chose à alléguer en sa faveur ; cependant on pouvait encore , en s'y prenant bien, la recommander un peu; et quand il ne faut que peu de mots pour retirer de l'abandon la misère souffrante , je hais l'homme qui peut être avare de quelques paroles.

En vérité, si j'étais le maître de cet hôtel , dis-je à M. Dessein, en posant le bout démon doigt sur sa poitrine , je chercherais à toute force, ne fut-ce que par point d'honneur, à me défaire de cette malheureuse Désobli- geante. Vous ne pasàes jamais à côté, que le moindre de ses mouvemens ne soit pour vous un cri de reproche.

Mon Dieu l dit M. Dessein , je vous pro- teste que je n'y ai aucun intérêt. Ex- ceptez-en , lui dis-je , l'intérêt que les gens d'une certaine tournure d'esprit prennent toujours à ménager leur propre sensibilité; car, en dépit de vos évasions, M. Dessein, je suis sûr, ajoutai-je, qu'un homme comme

SENTIMENTAL. ^J

vovLS, qui ressent pour les autres ce qu'il resseotirait pour lui - mémo , doit éprouver chaque soirée pluvieuse , une altération no- table dans la sérénité de ses esprits. Avouez^ M. Dessein, que vous souffrez au moins autant que cette pauvre machine.

J'ai toujours remarqué qu'en relevant un compliment qui se compose autant à^aigre que de doux , un Anglais ne sait jamais bien s'il doit le relever avec humeuî* ou simplement le laisser passer. Un Français, en pareil cas, n'est jamais embarrassé : monsieur Dessein me fit une salutation.

Cest bien vrai f dit- il; mais considérez, je TOUS prie, que \e ne ferais tout an plus alors qu^échanger, et avec perte «ncore , une souffrance contre une autre. Supposez , mon cher monsieur, que je vous donne une chaise qui ne pourrait vous mener à moitié chemin de Paris, sans tomber en lambeaux sur la route. Imaginez ensuite, si vous le pouvez , ce que j'aurais à souffrir en laissant sur mon compte une si mauvaise impression chez un homme d'honneur, et m'abandonnant, il le faudrait bien, à la merci en quelque soile et aux sar* casmes d'un homme d'esprit.

La dose, comme on voit, était calquée

-38 TOTAGB

exactement sur ma propre ordonnance; il fallut me résoudre à Tavaler^ et rendant à monsieur Dessein une inclination également civile, sans éplucher davantage la question^ nous marchâmes ensemble vers sa remise ^ pour examiner son magasin de chaises.

DANS LA RUE*

CALAIS.

n faut que la trempe de ce monde soit na- turellement hostile et querelleuse , puisqu'on ne peut seulement marchander une misérable chaise de poste, et traverser la rue pour en conclure le marché avec celui qui veut la vendre , sans que nos dispositions intérieures, et jusqu'à nos regards sur lui, ne décèlent aussitôt l'apparence d'un démêlé qu'on irait vider dans quelque allée sombre de Hyde- Parc. J'avais beau n'être qu'un spadassin fort peu redoutable, et nullement préparé à se mesurer avec M. Dessein , je n'en sentais pas moins dans mon sang cette vibration circulaire, et tous ces mouvemens concentrés qui dérivent d'une disposition aggressive.

Je regardais M. Dessein de bas en haut, mon œil le suivait dans chacun de ses mouve-^-

SENTIMENTII. IQ

meQS : tantôt je Tobservais de face ; tantôt je l'épiais de profil : je lui trouvais la mine d'ua Juif ^ d'un Turc ^ d'un Arabe : sa perruque me dégoûtait^ je le maudissais par tous mes dieux ^ je l'eusse voulu à tous les diables.

Et il (aut que tout cela fermente et s'allume dans un coeur! pour la cbëtive somme de trois ou quatre louis d'or ^ tout au plus dont je puis être dupe\ Basse passion ! me dis-je ^ en me détournant de côté comme un homme qui change brusquement de résolution^ passion vile et farouche ; ta main repousse l'homme et la main de l'homme te repousse... A Dieu ne

plaise ! dit-elle^ en élevant la sienne sur êàn front.

n faut savoir qu'en me détournant , je venais de me trouver en face de la dame que j'avais aperçue, s'entretenant avec le moine. Elle nous avait suivis sans être aperçue. Oh oui ! A Dieune plaise, lui dis-îe, à mon tour en lui offrant ma main pour la conduire. Elle portait une paire de gants de soie noire, ouverts seule- ment au pouce et aux deux premiers doigts : ainsi elle accepta sans pruderie, et je la con- duisis à la porte de la remise. M. Dessein avait déjà pesté y diable plus de cinquante fois après la clef avant de s'apercevoir qu'il n'avait pas pris la bonne. Nous avions partagé son

5o VOYAGE

impatience^ et notre intention portée toute entière sur l'obstacle qui Tarrétait, m'avait fait tenir la main de la dame sans presque m'en apercevoir,' de façon que M. Dessein, tout en disant qu'il revenait en cinq minutes , nous laissa seul ensemble, cette main de la dame dans la mienne, et nos visages tournés vers la porte de la remise.

Un colloque de cinq minutes en cette pos- ture, équivaut à un entretien d'autant de siècles, la face tournée vers la rue. En effet , dans ce dernier cas, la variété des objets et des occurrences extérieures vient à votre aide: vos jeux au contraire sont-ils arrêtés sur un point lixe et uniforme, vos ressources sont toutes en vous-même ; il faut les tirer de votre propre fonds. Un silence d'un moment; après, le départ de M. Dessein, pouvait devenir très-préjudi- ciable à notre position; la dame pouvait songer à se retirer, il n'y avait pas un moment à perdre: je commençai de suite l'entretien.

Mais , me dira-t-on , quelles étaient donc alors les tentations?.... Comme je n'écris point ce voyage pour faire l'apologie des faiblesses de mon cœur, mais pour les mettre en évi- dence, je vous les confierai sans déguisement^ puisque je les ai ressenties avec simplicité.

SENTIMENTAL. 3c

LA PORTE DE LA REMISE.

En prévenant mon lecteur qae je m'étais peu soucié de quitter la Désobligeante^ lorsque j'aperçus le Franciscain en étroite conférence avec une dame nouvellement arrivée à Tau- berge ^ je lui ai accusé la vérité ; mais non pas toute la vérité. J'étais à la fois préoccupé de la figure de la dame à qui il parlait^ et intimidé par son apparence; la défiance en outre troublait mon cerveau , je soupçonnais le moine de lui raconter ce qui venait de lai arriver ; quelque cbose aussi m'en faisait intérieurement le reprocbe; je l'aurais voulu dans son couvent.

Lorsque le sentiment devance la réflexion , notre jugetnent s'épargne par cela seid tout un monde de soucis et de peines. Je m'étais d'a- bord bien assuré intérieurement que , dans l'é- chelle des êtres , cette dame ne pouvait ap- partenir qu'à une des classes supérieures; mais ce fut alors qu'il fallut cesser de m'occuper d'elle , pour me livrer tout entier à ma pré- lace.

Mais , lorsque je viz2S à me rencontrer avec

ZZ VOTÀGE

elle dans la rue y mes premières impressions se réveillèrent avec toute leurs préventions favo- rables. La sécurité franche , l'aisance réservée avec laquelle sa main me fut confiée^ prouvaient à la fois^ je pense, la supériorité de son édu- cation et celle de son discernement; et, lorsque je lui fis la conduite , j'éprouvai autour d'elle une souplesse , une ductilité délectables , qui achevèrent de )eter le calme sur toutes mes pensées.

Dieu de bonté! comme il serait doux pour un voyageur d'achever le tour du monde dans la compagnie d'une telle femme !

Je n'avais , il est vrai, point encore vu son visage , mais ce n'était pas l'essentiel , puisque son portrait était déjà fort avancé , grâce à T imagination qui , avant même que nous eus- sions atteint la porte de la remise , avait déjà fini toute la tête , et se complaisait à parer son idole avec autant de soin que si elle eût été la chercher au fond du Tibre.

£h ! mais n'es-tu pas une friponne qui nous séduit , parce que tu te laisses séduire ? Eh I qu^importe ? Tu trompes les plus sages , il est vrai , au moins sept fois le jour, par le prestige de les tableaux ^ mais tu le fais avec tant de

SENTIMENTAL. 35

charmes ; tu pares tes illusions magiques de tant de contours gracieux dérobes aux anges de lumière^ qu'il serait honteux de se brouiller avec toi.

Arrivés à la porte de la remise y la dame relira la main qui avait ombragéison front, et m'ojQrit à découvert l'original tout entier^ Je vis Une figure d'environ, vingt-six ans^ le teint brun-clair , les atours simples, sans rouge ni poudre : elle n'était pis rigoureii:^mcot belle; mais, dans sa situation d'esprit^ j'y trou- vais cie quoi me séduire bien davantage * car elle était attendrissante an dernier point. Je crus lui voir quelques «-uns ces dehors qui caractérisent une veuve dans cel état de demi abattement, où, après lespreknîers redouble- mens de sa douleur, elle commence à se re- çu n^cilier paisiblement avec sa perte. Cependant mille autres sortes d'infortunes avaient pu tra- cer les mêmes lignes, je dédràis m'en éclaircir; et si le bon ton l'eût permis^ je lui eusse adressé ces paroles ^ conune au temps d'Esdras : « Dis nioi qui esi'Ce qui te chagrine! D'où le ^ient celle inquiétude! Qui est-ce qui irouble le calme de ton esprit! >^1Sax un mot je me sentais pour elle plein de bienveillance et du plus tendre intérêt j au défaut de mes services réels, ni. 5

84 VOYÀOfi

)e désirais du moms lui offrir le tribut de mes hommages.

. Telles furent, je le dis avec candeur , toutes mes tentations ; et c'est au motnent de les pro.duire , qu^on nous laissa seuls^ y ainsi que je l'ai dit, la main de la dame dans la mienne , nos visages tournés vers la remise, et plus près de la porte qu'il n'était strictement désirable.

LA PORTE DE LA REMISE.

!

CALAIS.

Il n'y a , ma i:l):!ère dame , dis^je en seule-» y^nt légèrement sa main , il n'y a bien certain nement qu'un de ces coups échappés à la bizarrerie de la fortune , qui puisse réunir ainsi parles mains, deux personnes étrangères i'une à l'autre , de sexes différens , peut-être même de différens coins du globe , et les dis- poser dana une. attitude tellement cordiale,que l'amitié en personne l'eut peut-être projetée pendant un mois, sans la réaliser aussi bien.

Et votre réflexion sur le caprice de la fortune, me prouve mon cher monsieur, qu'elle vous a donné bien de l'embarras par cette aventure , lorsqu'une situation se trouve telle que nous la pouvons désirer , rien n'est plus

SENTIMEVTAL» S5

hors de saison que de s'occuper des causes et des circonstances qui Font amenëe.

Vous remerciez la fortune^ continua-t-elle ^ et ce n'est pas sans raison sans doute; mais le cœur savait cela d'avance^ et se trouvait con« lent. 11 n'y a peut-être qu'un Anglais , et un Anglais pliilosophe ^ qui puisse s'aviser d'aver- tir le cerveau de ce qui se passe ^ comme pour l'inviter à rectifier les méprises du jugement,

£n disant ces mots , elle dégagea sa main de la mienne en me portant un regard signi- fiant que je pris pour un commentaire sulBsant sur le texte.

Je m'attends hélas a fournir une bien misé- rable peinture des faiblesses de mon cœur , en avouant qu'il éprouva une douleur que des circonstances bien autrement pénibles n'eus* sent jamais pu lui infliger. J'étais humilié^ consterné sans doute de la perte de sa main ; mais la manière dont je l'avais perdue était loin de verser l'huile et le vin sur mes blessures: non , jamais je n'éprouvai d'une manière aussi misérable l'inconvénient d'une si niaise infé- riorité.

Maia il est bien rare en pareille déconvenue , qu'un cœur vraiment féminin abuse long-temps de son triomphe. Feu de secondes après , elle

56 VOtAGE

posa sa main de sa propre impulsioû sur le parement de ma manche, comme pour ajouter une conclusion à sa réplique , de manière que je regagnai enCn^ et Dieu sait par quel mojen, ma situation première.

Cependant , la dame n'avait rien à ajouter; je commençai donc à méditer sur le champ le plan d'un entretien tout-à-fait différent , ju- geant bien , d'après les traits ctincelans d'esprit et de moralité qui lui étaient échappés ^ que je m'étais mépris sur le fond de son caractère ; mais, lorsqu'elle vint a ramener son visage et ses regards vers moi^ je m'aperçus que tout le feu qui avait animé sa réplique venait de s'é- teindre. Ses muscles s'étaient détendus , et n'oflfraient plus à mes yeux que ces traits lan« guissans , interprètes de la douleur qui lui avaient d'abord gagné toutes mes afifections. Triste spectacle ! tant de vivacité en proie aux soucis et au malheur ! je plaignis son destin du fond de mon cœur; et dusse -je paraître foii ridicule à tous les cœilrs engourdis , oui , j'aur- rais pu , fut-ce au milieu de la rue , la serrer entre mes bras , la chérir même , sans roug'u: de mes caresses.

Les pulsations artérielles de ma main se croisant avec les siennes , par la pression iu-

SENTIMENTAL. if

time de mes doigts , lui disaient assez ce qui se passait en moi. Elle baissa les yeux; quelques momens de silence s'en suirirent. Je crains bien , dans cet intervalle ^ si j'en juge par la sensation subtile que j'éprouvai dans le creux de la main , d'avoir &it quelques légers efforts pour opérer sur la sienne une compression plus étroite; non pas, il est vrai, comme si elle l'eût retirée tout-à-fait, mais comme s'il lui en fut venu seulement la pensée : je ne pouvais, dans ce cas, manquer de la perdre une seconde fois, si Pinstinct , plus que la réflexion , ne m'eût fait recourir au seul remède applicable à ce danger , ce fut de la soutenir seulement avec une mollesse pleine d'aisance^ comme si j'eusse été à chaque moment tout prêt de la lui ren- dre. A cemoyen> elle me la laissa jusqu'au moment M. Dessein revint avec la clef de la remise.

Cependant le pauvre moine pouvait lui avoir raconté sa triste aventure; des impressions fâcheuses pouvaient subsister dans son esprit : il fallait aviser sur le champ au moyen de les détruire.

S8

VOYAGE

LA TABATIÈRE.

CALAIS.

Au moment Pidëe de ce bon vieux Fran-* ciscain m'était revenue à Fesprit^ il se trouvait lui-même à six pas de nous^ et s'avançait , seu- lement de c6té en dépassant à peine notre ligne , comme s'il eut bésité & nous déranger. Il s'arrêta assez près de nous, et nous abor- dant avec une francbise pleine de candeur , il ouvrit une tabatière de corne qu'il tenait à la main , et me présenta une prise de tabac. Vous me ferez le plaisir de goûter de celui-ci , mon père , lui dis-je, en tirant de ïna pocbe une petite tabatière en écaille de tortue, que je déposai dans sa main. Oh! il est bien meilleur que le mien, me dit-il; faites-moi donc, lui répliquai-je, la faveur de l'accepter ainsi que la boite, et de vous rappeler parfois, lorsque vous y puiserez une prise, que c'est de ma part un gage de paix, une offrande expiatoire pour un discours peu obligeant, maia qui ne partait point de mon cœur.

Le pauvre moine devint rouge comme de récaria te : Mon Dieul dit-il, en joignant les mains avec expression, vous ne fûtes jamais

SENTIMENTAL. Sg

désobligeant envers moi. Oh! je le crois, dit la dame, cela ne serait pas vraisemblable. Jo rougis vivement à mon tour, mais d'après quels mouvemeus? C'est ce que les personnes qui savent sentir peuvent seules bien analyser. Pardon, madame, lui répliquai- je, il est trop vrai que j'ai été incivil envers ce vieillard , et cela sans la moindre provocation. Mon Dieu ! s'écria le moine ^ avec une chaleur d'assertion qui ne me paraissait plus appartenir a ses facultés, la faute en est à moi seul, je vous jure, et à l'indiscrétion de mon zèle. La dame refusa de nouveau de le croire, et je me joignis à elle pour démontrer clairement qu'un caractère si calme, qu'un esprit si réglé, était incapable d'offenser personne.

Je n'eusse jamais soupçonné qu'un débat de cette nature, fut capable ^e produire suf les nerfs une impression si douce et si délec« table. Nous gardions tons le silence sans éprou-» ver le moins du monde le vide pénible et stupide, qui a lieu dans un cercle des visages se regardent pendant quelques minutes san^ prononcer un seul mot.

Cependant le moine s'occupait à frotter sa tabatière de corne contre la manche de sa tunique, et, dès qu'elle eut acquis un peu de

4cr VOYAGE

lustre par ce froltenieut^ il nie fit une inclination profonde^ et me dit qu'il était désormais hors de saison de chercher à décider si la bonté seule de notre caractère ou bien sa faiblesse^ nous avaient amenés à cette contestation : qu'il n'en serait jamais que ce qui plairait à Dieu ; mais qu'il désirait à son tour que nous pussions échanger réciproquement de tabatière. En disant ces mots ^ d'une main il me présenta sa boite y et de l'autre il accepta la mienne , sur laquelle il imprima un baiser avec des yeux pleins de larmes de sensibilité; puis la plaçant dans son sein , il prit congé de nous.

Je garde la boîte de ce bon vieillard, oui , je la consei've comme une des pièces instrumentales de mon culte religieux, destinée a diriger mon esprit vers quelque chose de meilleur : et, dans le vrai, je sors rarement sans la porter avec moi : mille fois elle m'a fait invoquer l'esprit conciliant et courtois de celui qui me l'a don- née, pour m'apprendre à régler ma conduite, au milieu des chocs et des agacemens de ce inonde qui, si j'en crois son histoire, avaient souvent nécessité l'emploi total de sa modéra- tion jusqu'à la quarante-cinquième année de sa vie.

La douleur d'avoir vu ses talens et qfielques

SElfTIlfENTAL. ^l

services militaires mal récompenses^ venaDt à celte époque à rencontrer avec les traverses d'une passion aussi tendre que malheureuse , il quitta le même jour le service des armes et de la beauté, pour prendre celui d^un sanctuaire qu'il rencontra dans son couvent bien moins encore que dans son cœur.

Je dois ajouter ^ et cette pensée jette ercore un nuage de deuil sur mon ame^ je dois, dis- je, ajouter qu'à mon dernier retour par Calais, demandant des nouvelles du bon père Laurent, j'appris qu'il n'était plus depuis trois mois, qu'on l'avait inhumé, non pas dans son cou«- vent^ mais à deux lieues plus loin , dans un petit cimetière qui en dépendait : on avait en cela rempU ses désirs. Je ne pusi ésister à celui d'aller contempler du moins le lieu de son repos, je m'assis prés de son tombeau; mais, lorsque je vins à tirer de ma poche sa petite boite de corne; lorsque j'eus nettoyé le sol d'une ou deux orties qui croissaient sur sa téte^ et qui se trouvaient si déplacées , mille souvenirs revinrent à la fois à ma pensée, et pesèrent avec tant de force sur mes affections, que mes yeux s'inondèrent de larmes. Uélas! je suis faible comme une femme! puisse le monde ne pas rire du inoius de ma faiblesse, et se contenter de me plaindra !

4^ VOYAGE

LA PORTE DE LA REMISE.

CALAIS.

Je n'avais point quitté la main de la dame pendant tout cet intervalle ; je la tenais même depuis assez de temps pour ne pouvoir plus , sans indécence , la laisser aller avant d'j im- primer un baiser : le sang et les esprits qui ^ pendant une déconvenue de quelques minutes ^ avaient pris une direction rétrograde , s'y re- portèrent en foule à Tinstant ou j'y approchais mes lèvres.

C'est dans ce moment que les deux voya* geurs , qui m'avaient parlé dans la cour des coches de M. Dessein y vinrent à passer près de nous. L'intimité de nos communications fixant naturellement leur attention , pour qu'il nous crussent mari et femme tout au moins ^ ils s'arrêtèrent sans affectation à la porte de la remise , le voyageur curieux s'informa si nous partions le lendemain pour Paris. Je pourrais y lui dis- je, tout au plus, répondre pour moi-même. La dame s'expliquant davan- tage, dit qu'elle partait pour Amiens. Pour Amiens ! dit le ^voyageur simple , nous y avons diné hier. Vous traverserez cette ville

SENTIMENTAL. 4^

dans tonte sa longueur^ me dit son compagnon, en saivani votre route ponr Paris. J'allais m'épniser en remercimens envers cet homme obligeant qui m'aprenait qu* Amiens se ^roii- 9aiù sur la route de Paris y mais venant par hasard à tirer la boite de mon pauvre moine, pour y prendre une prise de tabac , \e me contentai de fkire à ce voyageur une salutation calme , en lui souliaitant une beureu^ traver- sée 4 Douvres. Us nous laissèrent seuls.

A présent , me dis-Je à moi-ménse , serait donc le grand crime^si je venais à presser celte belle affligés d'accepter la moitié de ma chaise? quel malheur pourrait-il en résulter ?

A celte proposition, toutes les passions fan- geuses de ma nature , tous mes penchans ab- jects , prennent aussitôt Talarme. Cela vous obligera , dit Vaparicê , à prendre un troi- sième cheval , et tirera de votre poche vingt livres pour le moins. Save%-*voos seulement qui est cette femme ? dit la précaution,..* y tl dans quelle fHichetise affaire cela peut vous mettre ?.... murmura lotit bas la lâcheté*

Faites-y bien attention, Yorick ^ dit la dis^ crétion , on dira que vous enlevez votre mai- tresse, que votre rende2-vout à Calais n'a jamais eu d'autre objet. Vous ne pourrez plus,

44 VOYAGE

dit V hypocrisie en liaussant la voix , montre^ votre visage dans le monde , vous y élever , ajoutait la bassesse , vers les dignités ecclé- siastiques. Tout au plus^ grommelait V orgueil, atteindrez^vous à quelque misérable prébende?

N'importe , répondis-je , mon intention est droite; mon projet est honnête :et^ comme d'or- dinaire, la première impulsion me détermine^ sans m'arréter à toutes ces cabales qui ne ser- vent à rien y si ce n'est peut-être à entourer le cœur d'une enceinte de diamant , je me re- tournai sur le champ vers la dame.

Elle venait de s'éclipser , sans que je m'en fusse aperçu y pendant que sa canse se plaidait, et avait eu le temps de faire dix ou douze pas dans la rue , avant que mon dessein fut enfin arrêté.

Je m'avançai à grands pas vers elle ^ j'allais lui produire ma proposition avec les mena- gemens les plus idroits dont je pourrais m'a- viser ; mais y venant à observer qu'elle se promenait , sa joue à moitié appuyée sur le creux de sa main y avec la progression tar- dive, le mouvement lent et mesuré de la rêverie, marchant pas à pas , les yeux fixés vers la terre^ j'imaginai toutrà-coup qu'elle pouvait être oc- cupée à juger la même cause que moi. Le ciel

SERTIMENTAL. 4^

lui soit en aide ! dis-je à deini-*voix : elle a

peut-être y ainsi qae moi-même^ quelque belle*

mère , quelque tante prude et hypocrite ,

quelque vieille nourrice imbécile à consulter

en cette oc€43ion : ainsi donc, sans interrompre

la discussion , et trouvant avec raison bien

plus de bravoure à la prendre à discrétion que

par surprise , je me retournai sur le champ ,

et me raprochant de la remise, je fis un tour

ou deux en avant de la porte , tandis qu elle

promenait sss méditations sur le côte.

DANS LA RUE.

CALAIS.

On sait déjà qu'ea voyant la dame pour la première fois , je m'étais dit à moi-même, que, dans Tordre des êtres, elle était bien sûrement de la meilleure et de la plus noble espèce; j'établis ensuite pour second axiome, aussi in*- contestable que le premier, qu'elle était veuve, et qu'elle avait tous les caractères extérieurs de l'infortune. Je n'allai pas plus avant , je me contentai du reste, ainsi que je l'ai dit, de me consolider suffisamment dans la position qui me plaisait le plus à ses cotés ; mais fut-elle dçjneurée coude à coude avec moi jusqu'à

46 VOTÀGB

minuit , je n*eusse rien dërange à mon sys* léme ni à mes idées générales sur sa personne» Quant aux recherches plus spéciales sur les particularités , je n'en avais epcore fait aucune avant de m'apercevoir qu'elle était déjà à vingt pas de moi. L'idée d'une séparation indéGnie vint me frapper toutr-à-coup» Il était dans l'ordre du possible que je ne la visse plus : le cœur en pareil cas ^ en est toujours pour sauver tout ce qu'il peut du désastre qu'il entrevoit. Cependant^ je n'avais encore aucun renseignement ^ aucune trace y au moyen desquelles^ en supposant que nous ne dussions jamais nous retrouver, je pusse un jour pro- duire mes souhaits et mes aspirations jusqu'à elle. En un mot, j'ignorais complètement, et je brûlais de savoir son nom , celui de sa fa- mille, sa condition et son rang dans le monde; et, comme elle avait dit elle allait, cela me donnait Tenvie de savoir d'où elle arrivait; mais je ne voyais rien autour de moi qui put m'a- mener à connaître tous ces détails. Mille petites délicatesses me barraient le chemin; je formais cent projets différens^ je n'en voyais qu'un qui pût amener un résultat certain , c'était de l<?s lui demander à elle-même^ mais c'est aussi ce qui me paraissait tout-à-fait impossible.

SENTIMENTAL. 4?

Un petit capitaine français^ homme du bon air y qui traversait la Tue en dansant^ me fit voir que rien au monde -n'était plus aisé. La dame revenait en ce moment vers la porte de la remise. IlsepiaçaàPimproviste entre nous^ pour commencer ma connaissance , et n'avait pas encore achevé de se (aire connaître lui- même^ qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter à cette dame. Je ne lui ai pas moi* même été présenté, lui répondis-je. Il se tourna aussitôt vers elle , en lui demandant si elle venait de Paris. Non , dit-elle^ je ne tiens pas cette route. Vous rCëtes pas de Londres ? Je n'en suis pas, répondit-elle. Ainsi madame arrive parla route de Flandres. Apparemment vous êtes Flamande ? ajouta le capitaine fran- çais; elle avoua qu'elle était de Flandres. Peut- être de LiHe? poursuivit -il ; elle dit qu'elle n'était pas de Lille. Ni d'Arras?ni de Cam- brai ? ni de Gand ? ni dei Bruxelles ? La dame répondit qu'elle était de Bruxelles. Dans la dernière guerre, il avait eu l'honneur d'assister au bombardement de cette place, superbement située pour cela , ajouta-t-il. Elle était remplie de noblesse avant que les Impériaux en fussent chassés par les Français. La dame fit une légère révérence , puis il raconta toute l'afTaire , sans

48 VOTAGlE

oublier la part qu'il y avait eue , et finissant par la prier de lui faire l'honneur de se gom- mer , il lui tira sa révérence. Et madame a son mar/?ajouta-t-il^ ease détournant comme par réflexion y après avoir fait deux pas ; puis sans attendre de réponse, il acheva de traverser la rue , en cadence.

Ouil j'eusse fait pendant sept années de suite l'apprentissage du bon ton et de la bonne éJucalion, qu'il m'eut encore été im- possible d'en faire autant.

LA REMISE.

CALAIS.

Au moment le petit capitaine prenait congé de nous^ M. Dessein arrivait^ tenant en sa maiu les clefs de la remise ; il nous mena enfin à son magasin de chaises. Le premier objet quialtira mes regards^ dès que M. Dessein eût ouvert la porte , ce fut une autre vieille Désobligeante toute délabrée^ et la copie exacte de celle qui ^ une heure auparavant , avait si fort engagé toutes mes affections dans la cour de M. Dessein : la seule vue de celle-^^i n'éveilla plus en moi , au contraire , qu'une sensation nauséabonde : il n'y avait qu'un ou-

SENTIMENTAL. 49

Trier aussi béte qu'impoli , qui pût avoir laissé entrer daus son cœur la première idée de cens» Iruire une telle machine; on peut croire que celui qui le premier en avait fait usage ^ était loin de m'inspirer des sentimens plus chari- tables.

J'observai avec plaisir que la dame n'était pas éprise de cette voiture beaucoup plus que moi-même: ainsi -M. Dessein nous conduisit de suite vers une couple de chaises qui nous faisaient face , en nous disant pour compléter leur éloge , qu'elles avaient été achetées par mylord A. et mylord B. pour leur tour de T Europe y mais que n'ajant pas roulé plus loin que Paris y elles étaient à tous égards aussi bonnes que des neuves. Trop bonnes pour moi , M. Dessein , lui dis-je , passons à cette troisième que je vois derrière, et de suilenous entrâmes en marché pour le prix ; mais je crains bien , lui dis-je, en ouvrant la portière; et me plaçant sur le siège, qu'elle ne puisse pas tenir deux personnes. CVst ce qu'il faut voir, dit M. Dessein, en offrant son bras à la dame: ayez la bonté d'essayer. Elle hésita une demi- seconde avant de monter dans la chaise, et ne faisait que de s'y établir, lorsque le garçon de Tauberge fit signe à son maître qu'on avait nu 4

5o VOYAGE

à lui parler. M. Dessein ferma la portière , et nous laissa pour le suivre.

LA REMISE.

CALAIS.

(Test bien comique, dit la dame; voilà qui est vraiment plaisant , ajouta-t-elle ^ avec un sourire , et faisant réflexion que c'était pour la seconde fois qu'un caprice du hasard nous laissait ainsi réunis. Oesi bien comique , dit- tille de nouveau : il n'y manque y lui dis-je à mon tour y que le parti plus comique encore , qu'un Français ne manquerait pas d'en tirer y en offrant son amour au premier abord ^ et sa personne le moment d'après. Il est vrai que c'est leur fort y répliqua la dame.

On le supposa du moins ^ continuai- je, mais î'ignore comment cette opinion a pu s'accrédi- ter : je sais qu'ils ont la réputation de faire l'amour beaucoup mieux y et avec plus d'intel- ligence que touit autre peuple de la terre. Pour moi, je vous les garantis les plus insignes mala-. droits, et la plus pauvre espèce de bracon- niers, qui aient jamais lassé la patience de Cupidon.

Des Français ! faire l'ainour par sentimcus !

SËNTIUfiNTÀL. St

c^e$l dire qu'ils font leurs plus beaux liabits «vec des retailles ; faire Tamour ! c'est à dire , paraître ^ se présenter , se déclarer à la pre« miére vue. Qu'est-ce que tout cela ? sinon , soumettre à la fois la personne et l'offrande avec tous leur pour et leur contre , à l'examen réfléchi d'une tête prudente et sensée ?

La dame gardait le silence comme attendant que je continuasse : faites bien attention^ madame^ continuai-je ^ que les personnages graves font semblant de hair l'amour tout sim- plemept à cause de son nom.

Les égoïstes à cause d'eux-mêmes.

Les hypocri^s à cause du ciel.

Mais ^ tous tant que nous sommes, jeunes oa^ vieillards^ le bruù nous fait toujours dix fois plus de peur que le coup ne nous (ait de mal.

Comment un homme peut-il déceler asse^ peu de connaissance dans cette branche de corn* merce^ pour laisser le mot s'échapper de ses \è* y tes, si ce n'est une heure ou deu^i: tout au moios, après que son silence est devenu un supplice 2 Une suite progressive de petites attentions assez calmes^ assez indirectes pour ne point alarmer^ assez éloquentes^ assez prononcées pour être bien comprises^ de temps à aulre un regard affectueux, une caresse, peu ou

52 VOYAGE

point de discours sur le sentiment, mais aban-^ don total à la nature, pour toucher le cœur de votre maîtresse ; lui laisser le soin d'eftibellir le tout dans son esprit....

Je vous déclare donc solemnellement, me dit la dame en rougissant, que, depuis qu» nous sommes ici, vous n'avez pas cesse de mé- &ire l'amour.

LA REMISE.

CALAIS.

Monsieur Dessein revint sur ses pas pouf nous mettre hors de la chaise ^ et avertir la dame que le comte de L... son frère venait d'arriver à l'hôtel.

^ Quoique je ne manquasse nullement de bienveillance pour ses intérêts , je ne puis dire que cet événement m'épanouit le moins du monde le cœurj je ne pus m'empêcher de m'en expliquer avec elle. Cette rencontre, madame, lui dis-je, ne pouvait se montrer plus disgracieuse pour une proposition que je me préparais à vous faire.

Vous pouvez vous dispenser de m'en appren- dre l'espèce , me dit-elle, en mettant sa main siir les deux mieimes , au moment elle m'inter-: rompit : un homme honnête, mon bon mon^

SEIfTIMEMTJkL. 53

siear^ a rar émeut une offre agréable à faire à une femme, qu'elle n'en ait d'avance le. pressenti- ment.

. levons crois ^ lui dis-je^ c'est un instinct protecteur et immédiat dont s'arme la nature pour votre défense.

Mais y je pense ^ me dit-elle^ en fixant mes jeux , que je n'avais aucim péril à redouter. A vous parler sans feinte^ j'avais^ )e l'avoue résolu d'accepter votre offre , et si je l'eusse fait ( elle s'arrêta un moment ) peut-être votre bienveillance m'eùt^elle arracbé le récit d'une bistoire qui eut fait ^ de la piété seule ^ le dan- ger un peu redoutable de notre voyage.

En disant ces mots , elle me permit de baiser deux fois sa main^ puis jetant vers moi un re- gard d'intérêt ^ mêlé de sensibilité ^ elle sortit de la cbaise^ et me fit ses adieux.

DANS LA RUE.

CALAIS.

I Je me bâtai de payer ma chaise^ et je puis dire que de ma vie je n'ai terminé un .roarcbé de douze guinées avec autant de promp« titude. Le temps me pesait depuis le départ de la dame; et sachant bien que chaque mo-

54 VOTAGB

ment d'ennui pèserait au moins comme dent ^ tant que je ne prendrais {]fas du mouvement ^ je demandai des chevaux de poste pour l'heure même , et je rentrai à l'hôtel. Ciel ! m'ecriai- )e^ en entendant l'horloge de la ville sonner quatre heures , et me rappelant qu'il y avait ))ien peu au-delà d'une heure de temps que je me trouvais à Calais.

£h! quel immense Volume d'aventures ne peut point encore saisir dans cette courte en- jambée de la vie^ l'homme sensible dont le cœur interroge chaque objet avec sollicitude y qui n'ayant des yeux que pour observer ce que le temps et la fortune lui offrent sans cesse ^ à mesute qu'il achève sa )route , ne néglige rien de ce qu'il peut atteiiidre et reproduire avec ingénuité !

S'il ne résulte rien d'utile' de ce récit, d'au- tres auront plus d'avantage. Peu imparte ; ce n'est d'ailleurs qu'une exquisse d'après l'hu- maine nature. Mon travail m'a payé de ma peine, cela me suffit^ les plaisirs de l'expé- rience ont tenu mes facultés en haleine, la partie la plus fine de mon sang seule s'esl éveillée , tandis que les molécuies grossières dormaient encore.

Que je le plains cet homme morose , qui

SENTIMENTAL. 55

a pu voyager, depuis Z>a7i jusqu'à BersàbéCy et sVcrier ensuite : tout cela est triste , tout cela est stérile. Ah! je le crois, qu'il en est ainsi, que dis-je, il en sera de même de l'uni* vers entier, pour celui qui ne sait ni recueillir ni savourer les fruits qu'il nous offre. Pour moi, je le déclare, tn'écriai-je , en frappant mes mains l'une contre l'autre, fussé*je, au milieu du désert, j'y trouverais encore de quoi exalter toutes les affections de mon ame. Si je ne pouvais faire mieux , je m'attacherais à quelque myrte parfumé, je chercherais quelque ci- prés mélancoUque, pour mettre mes pensées en harmonie avec lui. Us recevraient meo hommages, je les prierais de me prêter leut ombre, j'invoquerais leur protection^ je gra- verais mon nom sur leur écorce; j'attesterais le ciel qu'ils sont les arbres les plus aimables de tout le désert. Si leur feuillage venait à se faner, il m'apprendrait à chérir la tristesse ; et s'il reprenait sa joyeuse verdure, je me réjouirais avec lui.

Le savant Smtlfungus , voyage de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et, ainsi de suite, mais il emmène avec luises vapeurs, sa jaunisse, et chaque objet qu'il rencontre , se déforme et ee décolore j il écrit, il imprime^ il croit nous

56 VOYAGE

donner le détail de ce qu'il a vu ^ et ce n'est que le misérable récit des méprises de ses sens.

Je rencontre Smelfungus sous le grand portique du Panthéon^ dont il ne faisait que de sortir: vaste arène pour un combat de coqs, dit-il. Je désire^ lui répliquai-je ^ que vous n'ayez rien dit de pis sur la Vénus de Médicis; En effet ^ je venais d apprendre en passant par Florence^ qu'il avait extrêmement maltraité cette déesse , en la comparant aux plus vilei prostituées ; et cela y Dieu le sait y sans que la nature eut chez lui éprouvé la moindre provo- cation.

A mon passage à Turin ^ je surprends en- tîore Sme^ungus; il revenait dans sa patrie tout chargé des tristes narrations de ses tristes aventures j il j avait consigné le récit lamen- table ùfi ses infortunes sur terre, de ses acci- dents sur les flots ; il y parlait de cannibales qu'il avait vu s'entre-dévorer ^ d'anthropopha- ges^ etc.^ etc. On l'avait rançonné^ écorché plus au vif que saint Barthélemi lui-même y dans toutes les auberges il avait logé. Oh ! je le dirai^ s'écriait-il ^ j'en instruirai l'univers. Vous feriez bien mieux , lui dis- je , d'en con- férer avec votre médecin.

âlundungus promcuo son immense fortune^

SENTIMENTAL. ^J

tout autour de l'Europe; il va de Rome à Naples, de Naples à Vcuise, de Venise à Vienne^ à Dresde^ à Berlin, sans pouvoir citer un seul trait de générosité, sans recueillir la moindre anecdote agréable ou touchante; il voyage, mais sans fruit, sans se détourner^ sans jeter l'œil à droite x)u à gauche ; il aurait peur que l'amour ou la pitié ne vinssent à le séduire sur la route.

Que la paix les accompagne , si jamais ils peuvent y atteindre ; mais le ciel lui-même, s'il pouvait être ]e partage de caractères si moroses^ s'épuiserait en vain de toutes les ri- chesses qui la procurent ou la font aimer. En vain le cortège aimable des esprits purs, accour- rait sur l'aile des amours , les accueillerait à leur arrivée. En vain les âmes de Smelfungus et de Mundungus, n'entendraient autour d'elles que les accens de l'allégresse , que les transports du tendre amour, que des félicitations tou- jours nouvelles sur leur commune félicité. Hélas ! je les plains du fond du cœur , ils n'au- raient point de &cultés appropriées à tant de jouissances ; les sphères les plus heureuses des cieux seraient leur partage, que loin d'en goûter le lR)nheur, ils n'y verraient pour l'é- teruité qu'un liett d'exil et de pénitence.

58 TOTAGE

/

MONTREUIL.

\ Mon porte-manteau avait déjà quitter une fois Tarrière train de la voilmte^ deux foift j'étais descendu par la piùie pour aider le pos^ tillon à le rattacher; une fois fj avais amassé )de la boiie jusqu^aox giénonx^ sans: {>quvoiT jdeviner ce qu'il me fallait encore, .lorequ'eli arrivant à Montreui) , Taubergiate me demanda si nr'ayais pas besoin d' un - doimeatique i JB m'aperçui :qtie é'était: justement; ce qui «me manquait;.. - !•;.>;- ^

' ' Un domestique! celaihecmiviéntonnepevÉt plus^ reparùsUje^-^Monsieur^ jevousidemande cela 9 me dit^Faùbergiste^ |)arcequé nous avons ici lin jeune rgaillard bien tourné y qui serait tout fier de ;serVi<r > un Anglais;: *^. Eb niais*.! pourquoi-un Atiglafis plutôt qu'un autre?-*-* Ali! â3onsieuif^ ils- sont si généreux^ / me réponA mon hoté«;^iQii6: je meure sur:riieure^ me dis-)e, àmois^méme^ si ce compliment ne me coûte pas: une .'livre de 'plus a nia. couchée. Mais aussi,, monsieur.^, c'est qu'ils! ont bien de, qiioi l'être. Bon ! me dis-^je ^ encôi^e une livre à payer de' plus. Fas plus* tard, c^'lner au:soi^, ajouta l'hôte. Urr mïlord /tnglaÊ^résentaii un écu à lafiUe de chambre : tant pis , ré-

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SENTIMEKTÀL Sq

pondis-je, pour mademoisètlé Jeannelon ^ 6'etait la fille de la maison.

L'hôte me croyant prôpablemèAt très-no- vice dans le français y prit la liberté de me faire remarquer qu'il ne fallait pas dire tant pis y mais tant mieux. Toujouts tùttt ntieua: y monsieur y continua- t-il y quant i} y a (quelque chose à gagner^ et tant pis quand il te'y arien. Mais cela reviîent au méme^ lui dis-je. Par-^ âonnez-moï y répoùdît-îl y c'eist ici roccâsion d'observer une fois pour toutes y que tant pis et tant mieux y étant les deux grands pivots d'une conversation française, l'étranger n'a rien de mieux à faire que de bien se fkmifia- xiser avec leur acception.

Un marquis français bien seAiillafit y dlâani cliez notre ambassadeur, demanda a M.ïlume^ s^il était HUme le poète : noti y répcnditHmae, avec beaucoup calme. Ah! tant pis y dit le marquis. Quelqu'un Im apprit que c'était M. Hume rhistorien. Ah! tant mieUàc y à jouta-t41. Et M. Hume, qui est xm homme d'un excellent eœur , le remercia pour rhiirtotien et potir le poète.

Quand mon hôte eht achevé de me mettre au fait des usages , il fît appeler La Fleur. C'était le nom du jeune hoiiime dont il m'avaitparlé. 11

6o irOTJLGK '

ajouta qu'il n'osait rien dire de ses talens , parce que monsieur saurait mieux que per- sonne ce qui lui convenait ; mais que , pour sa fidélité^ il la garantissait de toute sa for- tune.

L'hôte prononça Ceis derniers mots d'un ton qui éveilla toute mon attention sur VafTaire que j'allais conclure j et La Fleur , qui attendait à la porte avec les palpitations de l'espérance, si connues de tous les enfans de la nature , fut enfin introduit.

MONTREUIL.

Je suis porté naturellement à me laisser gagner au premier abord , par toutes sortes de gens ; cependant mes préventions les plus fa- vorables sont toujours pour un pauvre diable qui se trouve réduit à offrir ses sei*vices à un autre pauvre diable tel que içoi.Et comme^ en pareille circonstance, je connais toute ma fai-» blesse , je ne suis pas (àclic , au moment de conclure, de voir mon jugement hésiter^ re- culer même de quelque pas, tantôt plus, tantôt moins, selon le mode je me trouve^ et aussi selon le C€iS , je pourrais même ajouter selon le genre de hipersonne que je dois gouverner.

Lorsque La fleur entra dans la chambre ,

-:'

SENTIMENTAL. 6z

m

f avais déjà tout supputé ^ tout rabattu en mon ame- mais^ en dépit de mes calculs^ Pallure franche ^ les regards ingénus de ce garçon ,- déterminèrent sur-le-champ tous mes suffrages en sa faveur.

Je commençai par l'arrêter à mon service , puis je lui demandai ce.qu'il savait faire. Mais^ au reste ^ ajoutaî-je par réflexion^ je connaîtrai ses lalens à mesure que j'en aurai besoin ; nn Français^ d'ailleurs^ sait faire de tout.

n est cependant vrai que le pauvre La Fleur ne savait rien au monde, si ce n'est baltre du tambour ^ et jouer une marche ou deux sur le fifre ; et je puis dire que ma prudence n'insulta jamais à ma faiblesse^ avec tant de justice, que dans cette tentative.

La Fleur avait marqué les premier^ pas de sa vie dans le service militaire y et s'y était comporté avec bravoure , comme tant de Fran- çais ; puis après avoir satisfait ses goûts beUi- queux pendant quelques années^ il préjugea que l'honneur d'avoir battu du tambour, serait probablement sa seule pension de retraite , et ne voyant ensuite pour lui aucun autre sentier qui conduisit à la gloire , il se retira dans ses terres y il vivait comme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire sur l'air du temps.

6j3 voyage

Ainsi donc , dit la sagesse , c'est un lam^ hour que vous avea^ arrête pour vous suivre dans votre voyage de France et d'Italie ? £h bien ! nargue de la critique 1 répondis^je ^ la moitié de nos jeunes lords emmènent bien pour compagnon de voyage ^ des pédans im* béciles^ qui ne raUonnçnt pas mieux; encore &ut-il payer les épices^ les gages et le diable. Quand un homme est en conflit avec la rai- son y et qu'il peut se sauver par une équivoque d'un combat si inégal ^ il en est quitte à bon marché.

Mais vous savez sûrement faire autre chose y LaFlepr? oh! qu'oui y dit-»il : effectivement^ il pouvait faire aussi des guêtres ^ et jouer passa- blement de la flûte. Bravo ! s'écrie la sagesse, admirable ! ne vous en moquez pas^ répliquai- je; ne sais- je pas jouer moi-même de la basse? £h bien! nous pouiTons nous mettre d'accord; vous savez sans doute raser ^ accommoder une perruque ? Oh ! monsieur y j'ai les meilleures dispositions du inonde. Â merveille y mon enfant > lui dis- je, en l'interrompant, il n'en faut pas davantage pour le ciel , ainsi l'homme doit s'en contenter.

Le souper arrivant sur ces entre£iites, je me trouvai à table avec le plus sémillant épagneul

sentimeutàl. 6S

Anghia, d'un côte de ma chaise ^ et de l'autre un valet français y portant dans toute sa com- plexion, autant de vie ^ autant d'hilarité^ que nature en peignit jamais sur aucun ses en- iàns. Mon cœur palpitait de satisfaction ^ en contemplant mon empire ; et si les Rois de la terre savaient ainsi se borner à ce qu'ils peu- vent atteindre^ il ne tiendrait qu'à eux d'être heureux autant que je l'étais.

MONTREUIL.

Comme La Fleur doit décidemment faire avec moile vojage de France et d'Italie^ et paraître souvent sur la scène ^ il n'est pas hors de pro- pos d'intéresser le lecteur un peu plus encore en sa faveur.

Je Lui' dirai donc que je n'eus jamais , pour avoir suivi l'impulsion soudaine qui me déter- mine ordinairement ^ moins de raison de re^ pentir^ qu'à l'égard de ce pauvre garçon; toujours fidèle , attentif^ affectionné^ âme simple et candide^ on eût dit que de sa vie il n'avait quitté les traces ou le service d'un phi-^^ losophe :et sans parler de son industrie à battre du tambour^ et à faire des guêtres , talens fort bons en eux-mêmes , mais très-inutiles pour mon service , j'étais à chaque moment justiiBé

C4 , VOYAGE

de mon choix par sa gaitë toujours épanouie ^ qui suppléait à toutes les lacunes de son ins- truction. Je trouvais^ rien que dans ses regards , une ressource toujours sure dans toutes les cir- constances épineuses ou chagrines ^ qui m'é- taient personnelles. J^allais presque jouter dans toutes celles qui lui étaient propres mais non^ La Fleur était hors des atteintes du chagrin^ et ne pouvait être entamé le moins du monde par les soucis ; la faim y même la soif ^ la nudité y les veilles ^ les fatigues et les mille petites infortunes inséparables de notre voyage , ne laissèrent jamais sur sa physiono- mie ^ aucune empreinte qui put déceler leur passage. L'égalité de son humeur était inalté- rable ; et si je suis moi-même une espèce de philosophe^ comme Saùan prend souvent plaisir à me le persuader^ l'orgueil de la pensée ne laisse pas d'être mortifié^ quand je \iens à réfléchir que c'est à la philosophie que ce pauvre garçon tenait de la nature et de sa complexion y que j'ai l'avantage de rougir de la mienne et la force d'en acquérir une meilleure.

Avec tout cela y on eût dit que La Fleur avait une teinte légère de fatuité et d'affectation ; «nais au premier abord y on voyait bien que

SENTIMENTAX.. 65

cVtait moins an acquisition de l'art , qu'an simple don de la nature. Aussi dés que nous eûmes habité seulement trois jours à Paris, je vis clairement qu'il n'avait pas la moindre

£ituité.

MONTREUIL»

Dés le lendemain mnitin, La Fleur entra dans l'exercice de son emploi. Je lui remis la clef de mon porte -manteau, après un inven- taire exact de mes six chemises et de ma cu- lolte de soie noire. Je lui ordonnai de bien attacher le tout sur la chaise ^ de demander les chevaux, et de faire monter l'hôte avec le compte de ma dépense.

C^est un garçon de bonne fortune , me dit l'hôte , en me montrant une demi-douzaine de jeunes filles autour de La Fleur , à qui elles faisaient de tendres adieux, pendant que le postillon amenait les chevaux : il leur baisa les mains tour-à-tour, puis reconmiença de nou- veau; trois fois je le vis s'essuyer les yeux, et trois fois il leur promit de leur apporter tous les pardons de Rome.

Ce jeune garçon , ajouta mon hôte, est chéri

de tout Montreuil, et je suis sûr qu'il n'y aura

pas un coin de notre ville ou l'on ne regrette

son départ. Je ne lui connais qu'un dé&ut dans

m. 5

r

66 voYAae

ce mondp^ c^csl qu'il est toujours nmoureuxi Vous me comblez de joie^ lui dis-je^ cela m'épargnera la peine de mettre chaque soir ma •J>our6e 9ons mon oreiller. Cette réflexion était une louange adressée à La Fleur bien moins en- core qu'à moi-mémef puisque^ dans tout le cours de ma vie^ je n'ai pas cessé d'être amoureux y tantôt d'une princesse ^ tantôt d'une autre: j'espère bien qu'il en sera ainsi jusqu'à ma dernière heure ; et je suis persuadé que si je viens à commettre une faute abjecte ^ ce ne sera jamais que dans l'intervalle d'une passioa à une autre. En effet ^ tant que dure cet interr règne ^ mon cœur me semble toujours fermé g double tour 5 à peine puis- je j trouver le désir d'assister l'infortuné^ d'une misérable pièce de douze sous. Aussi je le tire le plutôt que je puis de son insensibilité^ et^ du moment qu'il peut se rallumer^ je redeviens la générosité^ la bien- veillance méme^ et je ne me permets pas en ce monde pour ou contre personne , un seul pro- cédé dont je ne connaisse l'inuoc^nce.

Mais en écrivant ceci ^ ce n'est pas autant mon éloge que je fais^ que celui de la plus aimable des passions*

SENTtllENTàL. 6j

FRAGMENT.

En dëpit des efforts de l>émocrilè armé de tontes les puissances du rire et de Tironie^ pour corriger ses concitoyens, Abdére était la ville de Thracela plus corrompue, la plus prostituée dans ses moeurs 3 on n'y parlait que d'empoisonnemens, de conspirations, d'as- sassinats : les libelles, les pasquinades, tous les désordres de Tesprit vous en écartaient pen- dant le jour : la nuit, c'était bien pis encore.

L'horreur était portée à son comble, lorsque V uindromède y d'Euripide, parut sur le théâ- tre d'Abdère, les auditeurs lurent transportés de plaisir à ce spectacle ^ mais de tous les pas- sages qui les charmèrent , aucun ne fit sur leur imagination une iûipression aussi vive, que ces traits de sentiment Aiarqués au coin de la nature, dont le poëte avait parsemé ce discours pathétique de Persée :

O amour, souverain des dieux et des hom- mes! etc., etc. les rues, les palais d'Abdère tetctitirent bientdt de ces tnots, ô amouri toutes les bouches répétaient i Penvi, amour, souverain des dieux et des hommes! cotnme ces refrains naturels, comme ces notes mélo- dieuses d'un air chéri, quW répète malgré

68 VOYAGE

soi y et qui reviennent sans cesse. 'Le feu le plus doux embrasa toutes les âmes ^ et une ville en- tière se livra au besoin d'aimer^ avec 9ussi peu de résistance que le cœur d'un seul homme.

Pas un pharmacien qui trouvât désormais à vendre un seul grain d'ellébore^ pas un ar- murier qui eut le courage de forger un instru- ment de destruction. L'amour et la vertu - conciliés ensemble^ a^embrassèrent dans les rues; l'âge d'or et l'innocence , reparurent dans la ville d'Abdère et y fixèrent leur séjour. Les Abdéritains saisirent leurs chalumeaux^ les femmes quittèrent leur luxe et leurs robes de pourpre^ pour s'asseoir chastement à leurs côtés et prêter l'oreille à leurs chansons.

n n'y avait y dit le fragment^ que la puissance d^un Dieu^ de celui qui étend son empire , depuis les cieux jusqu'à la terre et jusqu'aux abîmes des mers^ qui pût opérer ces merveilles.

MONTREUIL.

Quand vous êtes prét^ quand vous avez bien épluché y bien discuté chaque article de votre dépense; quand vous l'avez payée enfin ^ pour peu que vous ne vous trouviez pas trop aigri par cette dernière formalité^ il vous reste toujours^ avant de monter dans votre chaise j quelque

SElfTIMEHTAL. 6g

affaire à terminer avec les fils dn besoin et les filles de la souffrance , qui vous environnent. Arrêtez^ homme de bien y gardez-vous de dire: envoyez- moi ces gens4à à tous les diables. Oh! c'est un cruel voyage , pour cette poignée de malheureux; ils ont assez souffert dans ce monde ^ sans cela. Mon usage en cette ren«* contre^ et je crois que c'est le meilleur , est d'apprêter toujours quelques sous a ma main. Je conseille à tout voyageur sensible d'en agir ainsi : ne soyez pas si scrupuleux à vous rendre compte de vos motifs de bienfaisance : le re- gistre où ils sont consignes^ n'est point ioi bas.

Fort peu de gens donnent moins que moi , parce qu'il en est peu qui aient moins de quoi donner, mais, conlme je touche au premier acte public de ma charité en France, c'est aussi celui qui me fournit le plus de détails»

Que le ciel vous garde mes amis; mais il ne me reste au monde que ces huit sous , leur dis- je, en ouvrant ma main, et cependant je vois ici huit iudigens , et huit malheureuses indigentes , pour partager si peu de chosç. - ; Un malheureux déguenillé, sans chemise, à peine protégé par quelques lambeaux , aban- donna sur-le-champ ses prétentions , et se r&-

fJO YÛTAGE

tira par décence à quelques pasdu cercle^ après une inclination qui semblait décliner son in-* compétence perscmnelle. Tout un parterre se fut écné^ ^ace aux dames ! d'une commond voix^ il n'eût pas exprimé ce sentiment de respect^ que Ton doit au sexe avec moitié autant d'effet.

Juste ciel! m'éeria-je; par quelle sagesse as-tu .donc ordonné que la pauvreté et la politesse , partout ailleurs si irréconciliables se trouveraient réunies dans ce pays?

La réserve pudique de cet homme valait mieux qu'un simple sou; j'insistai pour qu'il acceptât du moins ce léger prix de sa politesse.

Un pauvre petit bout d^homme , bien éveillé^ occupait le milieu du cercle y 6n Tace de moi : il prit de dessus sa tâte , )e ne sais que) frag- ment, qui avait jadis été un chapeau^ qu'il mit avec civilité sous son bras^ et^ tirant sa tabatière^ il offrit généreusement une prise à toute l'assistance. C'était une offre bien grande pour lui, on le refusa avec modestie^ le petit homme insista avec un geste de tête on ne peut plus encourageant y prene^^B^ prenez , ]e vous ' prie^ ajouta-t^il^ en renouv^nt son geste. -Chacun goàta de fon tabac : pauvre petit ndiable! medis^je^ à moi-même^ en mettant

SElf TIlICirTAL. 71

une coaple de sous dans sa tabatière^ il serait triste que tu vinsses à en manquer ^ puis j'en goûtai nioi-*mémeuneprise pour relever encore ' le prix de mon offrande. Il sentit tout le poids de cette seconde attention , bien plus que ce- lui de la première : celle-ci n'avait été qu'une charité^ celle-ià ëtait un honneur que )e lui faisais. Par reconnaissance^ il me fit une incli- nation jusqu'à terre.

Ceci est pour toi^ brave homme^ di^-je k un vieux soldat dont la main emportée aii service rappelait les nombreuses campagnes :

É

prends ces deux sous^ ils t'appartiennent, f^içe le roi! s'écria , le vieux soldat.

H ne me restait plus que trois sous , j^en donnai un au même titre qu'on me le deman- dait ; je yeux dire , pour Famour de Dieu , on ne pouvait guères en alléguer un autre. La pauvre femme avait une cuisse disloquée.

Mon irès^eher et charitable monsieur. Pas moyen de se refliser à cela^ me dis- je , en donnant une autre pièce.

Milorâ anglais. Le titre seul valait mon argent : je le payai de mon dernier sou.

Mais^ dansPempressement de ma distribution^ j*avais oublié un pauvre honteut^ dont per« sonne n'avait plaidé la cause ^ et qui pouvait

\

J2 TOTAar

peutéire përir avant de demander pour lui«^ même. Il était près de la chaise^ mais tant soit peu hors du cercle ; il essuyait une larme de ses yeux , qui semblaient avoir vu des jours plus fortunés. Dieu de bonté I m'écriai-je, il ne me reste pas un misérable sou pour lui donner; mais il vous eh^reste mille ^s'écrièrent à la fois toutes les puissances de mon étre^ avec les plus douces émotions de la nature et de la pitié. Je lui donnai donc... 11 importe peu de savoir combien ; je rougirais aujourd'hui de le dire; je rougissais alors en pensant com- bien c'était peu; et si le lecteur peut former quelques conjectures, d'après les dispositions qu'il doit me supposer, il pourra , d'après les deux points fixes que je lui fournis^ estimer lui-même eiitre une livre ou deux, quelle dût être la somme précise.

Je ne pus distribuer à tous les autres qu'un Dieu vous bénisse , que Dieu vous bénisse aussi y répétèrent en chorus , le vieux soldat, le petit homme, etc., etc. Le pauvre honteux, ne disait rien , je le vis tirer un morceau de mou- choir , dont il s'essuyait les yeux en s'en allant, je m'imaginai qu'il me remerciait mieux que les autres.

LE BIDET. Tous ces petitç devoirs une fois remplis , je

É

montai dans ma chaise de poste avec plus de légèreté et d'épanouissement, que je n'en eus de ma vie dans aucune chaise de poste. La Fleur se Iiissa de son côté y sur un petit hidet dont il embrassa les flancs avec ses énormes bottés fortes^ ( car je ne parle point de ses jambes^ en pareil cas on les compte pour rien). Je Ten- tendis bientôt jaser et fredonner en avant de ma voiture y heureux et perpendiculaire comme un prince.

Mais^ qu'est-ce donc que le bonheur? Qu'est- ce que l'élévation elle-même , sur celte scène mobile et trompeuse de la vie? Kous avions à peine fait une lieue , qu'un âne mort , étendu sur la route, arrêta tout-à-couple pauvre La Fleur dans sa carrière. Une dispute sérieuse s'éleva entre lui et sou cheval qui , de la pre- mière ruade ^ le renversa à plat avec ses bottes fortes.

Le pauvre garçon supporta sa déconvenue avec la double résignation d'un Français et d'un chrétien ^ sans dire d'autre parole que d/able!fuis , se remettant en selle, il revint à la charge sur son bidet ^ et le battant pour

74 VOTàÇE

le faire avancer , comme s'il eut battu son tambour.

L'animai rétif se jetait d'ua côté de la route , volait de l'autre côté , revenait sur sçs pas , retournait d'un bord . reculait d'ua autre , et jamais du côté de l'âne mort. La Fleur iusi^ tait principalement sur ce point; le bidet s^ cabra , et le renversa d^ nouveau.

Qu'avez-vous donc, La Fleur , lui dis-^je, ft démêler avec votre monture? Monsieur, xnp

m

dit-il , c'est le cheval le plus opiniâtre d^ monde. Eh bien, répliquai- je, s'il est entêté, il faut le laisser marcher à sa guise. La Fleur m'pbéit; il se recuU pour sangle;^ d'un bon coup de fouet la rétive béte qui à son tour me prit au mot , et s'en retourna au galop à Moa- treuil. Peste ! dit la Fleur.

Il n'est pas mal-à-propQS, bien que Ia Fleur n'ait usé jusqu'ici que de ces deux termes d'eii- clama tion diable l et peste ! de faire remarquer qu'en semblables rencontres , il y en a ordi- nairement trois en usage dans le français , qui .répondent grammaticalement au .positif, au comparatif et au superlatif, applicables , selon la gravité des cas,aux divers coups de dés mal- heureux et imprévus de cette vie. Le diable ! est le premier degré , ou si l'on vçut le positif^:

SEN riMEHTAL. 7&

on en «se généralement dans lea émotion» ordinaires deFesprit ^ excitées par les contrat, dictions les moins graves ; par exemple , quand on amène denx fois le mémo , ou quand oq fait comme La Fleur , plusieurs fois la méine ehute. Le ooouage ^ par la même raison, est toujours le diaUé^ 1

Mais, dans le cas Péyènement se présente avec des circoustances plus irritantes , la fuite du bidet, par exemple , abandonnant au grand galop le pauvre La Fleur sur la route, et dans ses bottes fortes : voilà le second degré, ou le comparatif.

C'e$t alors que les Français disent peste!

Parler^i-je 4n troisième?

Ah ! c'estrici qi|e mon cœur se Qélrit de pitié , s'attendrit de cQmpassioil sur les mi-i sères qui ont du être leur partage , quaud je viens à réfléchir avec quelle amertume un peuple si raHUié > si déiiça^, a du «e voir forcé d'en adopter l'usage.

Puissances surprimes t qm ^éKez les langues, et les rendez éloquentes dans les angoisses du malheur ! exaucez-moi , quelque soit le jet de ma destinée ; n'amenés jamais sur ro«s lèvres que des sons purs, que des exclamations dé^

76 TOTAGB

centes , pour exbaier ma plainte^ et soulager le besoin de mon cœur.

Mais hélas , il n'est dans le vocabulaire d'un Français aucune expression de cette nature , et y dés ce moment^ je m'imposai la loi d'en- durer les accidens de ma destinée , sans me permettre en cette langue , la moindre excla- mation.

Cependant , La Fleur qui n'avait point fait de pareil pacte avec lui-même , suivit de l'œil son bidet fugitif , tant que sa vue pût l'attein-^ dre ; et )e vous laisse à imaginer , si cela peut vous plaire , avec quels termes énergiques il exbala enfin ses regrets.

Il n'y avait pas moyen de courir en bottes fortes après un cheval efiaré^ la seule alterna-- tive praticable, était de loger La Fleur derrière la chaise , oii de l'établir dedans , auprès de moi.

Je préférai ce dernier parti , et en moins d'une heure , nous arrivâmes k la poste de Nampont.

NAMPONT-

l'ane mort.

Et voilà j dit*il , en remettant quelques croûtes de pain dans son bissac^ voilà ce que

r-g-rr-

SENT IJtf >N T AL. 'J'J

tu deyais partager avec moi^ si tu eusses encore

vécu. Uaccent de cet homme, en disant ces

mots y me laissait croire qu'il parlait de son

^nlant ; il ne parlait que de son âne , de celui-

mêfae qui avait causé L'aventure iacbeuse du

pauvre La Fleur. Les plaintes de cet homme

:4tai]ent déchirantes , elles me rappelèrent celles

.deSancho Pança.^ pour une perte semblable;

mais les touches de celles-ci étaient plus vraies,

plus^ naturelles.

Celui qvi les exhalait à la porte ^ assis sur un

. banc, pierre^ tenait à coté de lui ]a bride

de son àne , et les pâii^ïieaux de, sa selle. Il les

soulevait de temps en temps, puis ies remettait

en place; puis y ]^^^y un ^coup d'oeil en

;secottantla tête : il retira sa qroûtede son bissac,

comme pour. en goûter, et la tint ua moment

^ps sa main, la posa sur le. mors de la bride,

,eV, fixant atteutivement le petit arrangement

4|u'il venait de faire, il poussa un soupir..

i, La, .douleur ingénue de cet affligé vieillard

attira la fouleautoiir de lui: La Fleur lui-même

s'en s^pprocha , tandis .qu'on apprêtait les che-

^y^u^ de poste,,- mais je voyais'par 4^ssu& les

4ête& qijii se passait. ^^ ,

. Cet homme raconta qu'il revjen^t d'^spi^ae;

qu'il était parti du fond de la Fraoconie pour

y8 VOTAG«

y aller; qu'il retournait dan* ses foyers, qu'il en était de son voyage, quand son âne était venu k p(5rir.

Chacun voulut connaître quelle affaire avait pu entraîner ce pauvre vieillard si loin de sa patrie.

Le Ciel dans sa bontë lui avait donné trois enfans , les plus beaux garçons de la Germa^ nie ; mais la petite- vérole lui avait enlevé les deux aînés dans la même semaine. Voyant le plus jeune attaqué du méqie mal, il avait, dans la crainte de les perdre tous, fait uU vœu, que si le ciel épargnait son dernier enfant , il irait Ten remercier à Saint- Jacques en Gallice.

Au milieu de son récit il s'arrêta , pour payer à la nature son tribut de larmes; il 'pleura amèrement , puis ajouta que le ciel ayant accepté les conditions , il avait quitté sa chaumière , et s'était mis en chemin avec le pauvre animal qui, pendant toute la route, avait été pour lui un compagnon fidèle et patient ; qu'il avait manj;é le même pain que lui-même ; qu^il l'avait traité comme un ami.

Chacun des spectateurs l'écoutait avec at* tendrissement, La Fleur lui offrit de l'argent. L'affligé n'en avait pas besoin ; ce n'était pas la valeur de l'àne qu'il regrettait , c'était sa

SENtllfKKf/AI. 79

perte 9 c'était Tâne lui-même^ qu'il chérissait,

qui Taimaît à son Xontk 11 en était bien sûr. Il

raconta alors, avec détail, un accident qui lea

avait séparés Pun de Paatre dans les Pjrénées.

Pendant trois purs il avait appelé son âne

qui l'avait cherché de son côté : pendant tout

ce temps , ils avaient à peiné songé à boire ou

à manger.

Vous avez du moins^ lui dis-^je,de quoi vous

consoler de la perte de cette pauvre béte : je

suis sûr que vous fiktes toujours pour votre âne

un maître doux et indulgent? HelasI dit-il ,

je l'ai cru aussi , tanfl qu'il a vécu ; mais , à pré«

sent qu'il est mort , je ne pense plus de même i

je crains bien que le poids de mes afflictions

et celui de ma personne n'aient été trop pe-

sans pour loi. Us auront abr^é les jours de

cette punvre créature. Âhl j'en répondrai peub>

être un )Our devant Dieu. Honte ! pour les

hommes , me dis-je à moi-même , ah ! s'ils

s'aimaient du moins entre^-eux comme ce bon

vieillard aimait son âne , ce serait déjà quelque

chose.

NAMPONT.

tE POSTIILON.

* L'impression touchante qu'avftlt fait sur moi le récit de ce pauvre pèlerin , me donnait le

8o VOTÀGI

besoin d'on peu de recueillement. Le postillon n*y eut aucun égard ^ et prit le pave au grand galop.

Le voyageur le plus altéré des déserts sablon- neux de l'Arabie ne soupire pas après un verre d'eau froide avec plus d'ardeur^ que )e ne souhaitais pour moi-même des balan- cemens souples et doux. J'aurais eu la plus, favorable idée du postillon^ s'il m'eût promené avec cette nonchalance ^ amie de la méditation et delà pensée. Tout au contraire, comme le pèlerin finissait ses narrations plaintives , le gaillard, assénant à chacun de ses chevaux un coup de fouet impitoyable, partit avec fracas , comme si mille diables l'eussent traîné.

Je m'écriai de toute ma force.... Je le conju- rai , je le suppliai d'aller plus doucement ; mais plus je parlais haut, plus il galoppait sans pitié. Que le diable l'emporte ! dis-je , lui et son galop ; vous allez voir qu'il va briser mes nerfs , agacer mes fibres , jusqu'à ce que la colère me travaille et me fasse faire quelque sottise, puis il ira doucement pour me donner le temps de la savourer tout à mon aise. Le postillon , comme je l'avais pré^ , mena si bien la chose , qu'on ne pouvait sans miracle , prendre mieux ses mesures ; pendant le temps

qu^il avait mis à gagner le pied de la colline escarpée y qui est à une demi-lieue de ]Nam- pont; il m'avait mis en colère contre lui^ puis rontre moi-même^ pour m'étre emporté. Mes dispo^tions nouvelles eussent demandé un régime différent pour distraire mes sens : c'était le moment de me régaler d'un galop bien ronflant, s'il eût voulu me rendre ser- vice.

Allons! mon enfant, je t'en conjure, marche un peu i avançons , te dis- je , mon brave garçon.

Le postillon me montra du doigt la colline que nous montions; j'essayai donc de retrouver le fil de l'histoire de mon pauvre Allemand et de son àne : vains efforts , ma voile était rom- pue , il me fut aussi impossible de reprendre le vent, qu'au postillon de prendre seulement le trot. Qae tout aille donc au diable, dis- je tout bas, je me trouve ici, disposé avec autant de candeur qu'en eût jamais homme qui vive, pour tirer le meilleur parti des circonstances les plus fôcheuses, et toutes se tournent contre moi. U est pourtant un lénitif consolateur pour ce genre de maux \ c'est le sommeil. La nature elle-même assaisonne ce doux remède, > et nous le présente. Je le pris volontiers de ses lu. 6

8a VOYAGE

mains ^ et je m'endormis pour. me réveiller seulement au moment mon oreille fut frap- pée de ce mot : Amiens,

Dieu soit loué ! me dis-je ^ en me frottant les yeux, c'est justement la ville ma pauvre dame doit arriver.

AMIENS.

Comme j'achevais ces mots , le comle de L.i% passa rapidement à mes cotés y dans sa chaise de poste y emmenant avec lui sa sœur. Elle n'eut que le temps de me faire une inclination de connaissance, qui semblait me dire qu'elle avait quelque chose à terminer avec moi. En eifet y elle montra bientôt dans sa prévoyance obligeante y autant de bonté que dans son regard.

Comme j'achevais mon souper, le domes- tique de son frère entra dans ma chambrç avec un billet, elle m'informait qu'elle avait pris la liberté de me charger d'une lettre que je devais présenter moi-même à madame de R»..., dans un moment de loisir , et le premier matin je n'aurais rien de mieux à faire a Paris. Elle ajouta que , d'après un penchant ^ dont elle n'avait pas cherché à se rendre comp* te, elle se voyait avec peine privée de mo

raconter son histoire ; qu'elle ne craignait pas^ du reste ^ d'avouer cette dette; que si mes voyages me conduissdent jamais à Bruxelles , et que \t n'euss^fias oubké le nom de madame de L'*^'*^'^ , elle acquitterait avec pie tous ses engagemens*

C'est donc à BruxeUes , ange de bonté y m'écrîai^-je ^ que je te retrouverai 1 En reve- nant d'Italie par l'AUemagne et la Hollande , ]'en serai quitte pour preildre la route de Flandres : à peine m'écarterai- je d'une dizaine de postes , et quand il y en aurait c}ix mille , ajoutai-je, quelle jouissance aussi délicieuse que morale^ que de partager avec détail les tristes incidens d'une histoire douloureuse , racontée par une aflSiigée si touchante ^ de voir tiouler ses larmes ^ et sans espérer même d'en aécher la source! Quelle sensation exquise et consolante , n'éprouverais-je pas , en les es- suyant goutte 4 goutte , sûr la joue de cette femnie^ aussi noble qu'aligi^que ^ a^sis auprès d'elle , mon mouchoir à la main ^ pendant toute la soirée?

Il VLy avait , bien certainement y rien de condamnable dans celte expansion sentimen- tale; et cependant j'en fis sur4e- champ un

84 VOYAGE

reproche à mon cœur , dans les termes les plus amers.

J'ai déjà averti le lecteur , que pour le bon-> heur spécial de ma vie , je nWi jamais passe presque une heure toute entière^ sans me trou- ver passionnément épris de quelque beauté; et ma dernière flamme étant venue , par une dé- couverte soudaine , a s'éteindre dans une ei* plosion de jalousie^ je venais^ trois mois avant mon départ , d'en rallumer une plus pute au flambeau d'Eliza. Elle devait occuper mon cœur; et j'en avais, fait le serment ^ tant que durerait mon voyage. Pourquoi donc' feindre avec moi-même ? Ne lui avai^je pas juré une ' éternelle fidélité ? Ses droits sur tout mon cœur n'étaient-ils pas sacrés ? Partager mes a Sections^ c'était les diminuer : en les .exposant , je les risquais. On ne court point de risque , sans craindre de faire une perte. Que pourrez-vous^ Yorick , alléguer en votre faveur ? Que répon- drez-vous à cette âme si confiante , si bonne ^ si naïve , si incapable de reproches? .

Non ^ je n'irai point à Bruxelles^ m'écriai-je^ en m'interrompant ; puis , mon imagination se donnant canière , je me rappelai ses derniers regards , dans cette crise récente de noire sé- paration ^ pas un de nous deux n'avait eu

SEKTIUENrAL. 85

la force de' prononcer adieu. Je tirai le por- trait qu^elle avait suspendu à mon cou avec un ruban noir; Je rougis en y jetant les yeux-r j'aurais donné tout au monde pour oser l'ap- procher de mes lèvres, la honte m^ retenait ; et c'est cette tendre fleur , me dis-je , en le pressant dans mes mains , qui serait frappée y meurtrie , jusque dans sa racine , et qui le serait par toi , Yorick , toi qui as promis de la protéger dans ton sein ?

Source éternelle de bonheur, m'écriai-je, en tombant sur mes genoux , je vous atteste ; et vous, pures intelligences , qui vous y abreuver de félicité , soyez aussi mes témoins, dut p le chemin de Bruxelles, être pour moi celui des cieux , je n'irai point dans cette ville , si £liza n'y vient avec moi.

Dans les transports de cette espèce , on sent bien que le cœur , en dépit de l'intelligence^ en dit toujours plus qu'il ne €à\it.

LA LETTRE.

AMIENS.

iiC sort n'avait pas souri au pauvre La Fleur; ses faits de chevalerie n'avaient été que des in- fortunes; pas la moindre occasion de se signa« 1er depuis vingt* quatre heures qu'il était à mon

/

8ff TOtAGB

service , û séchait d'impatience de me proa« ver son zèle. I^ domestique do comte , en venant apporter la lettre de madame , Ini offrit une circonstance favorable pour me fiûre hon- neur ^ en Ite régalant dana la salle de l'auberge^ d'un verre ou deux du meilleur vin de Picar-» # die ; et ce domestique ne voulant pas être en reste avec La Fleur ^ il le ramena avec lui à Vhâtel du comte , son maître. La prévenance engageante de La Fleur y car ce garçon avait son passeport dans ses yeuz^ mit bientôt à Taise avec lui , tous les domestiques de la cui-* sine ; et comme un Français^ quels que soient d'ailleurs ses talens , ne connaît )amats cette pruderie qui les déguise^ La Fleur, en moin» de cinq minutes , tire son fifre , s'évertue sur un air joyeux, et dès la première note, met en danse hjiliâ de chambre, le maître dthô^ tel, le cuisinier^ le marmiton , ks chiens, les chats et jusqu'au vieux singe ; jamais , depuis le déluge , on ne vit une cuisine plus réjouie.

Madame de L.*** venant à passer de l'ap- partement de son frère dans le sien , entend toute cette allégresse au bas da Tescalier , sonne sa fille de chambre pour en savoir la cause , et apprenant que le domestique d'ua gentil homme anglais mettait toute la maisoa

8EKTIME9TAL. ^7

en bonne humeur avec son fifre , elle le fît prier de monter.

Le pauvre garçon qui s'imagina ne pouvoir avec décence se présenter à vide^ se char- gea lui-niéine , tout en montant les degrés y d'un millier de complimens pour madame de h.*** ^ de la part de son maître , ajoutant longuement le détail apocryphe des informa- tions qu'il était chargé de prendre sur sa santé; que son maître était au désespoir de ne pou- voir contribuer au délassement de ses fiitigues de vojage ; qu'enfin , monsieur avait reçu la

lettre que madame lui avait fait l'honneur

et je compte à mon tour , que votre maître , dit madame de L.'^^'^ ^ en interrompant La Fleur , m'aura fait l'honneur d'un mot de réponse.

Madame de L.'^'^^ prononça ces mots avec une telle confiance y dans la certitude du fait , que La Fleur n'eut pas le moyen ni le courage de tromper son attente ; tremblant pour mon honneur , et peut-^étre aussi pour le sien ^ qui pouvait lui reprocher son service auprès d'un homme taxé de manquer d égards vis-à^is dune Jemme , lorsque madame de h*** de- manda décidément s'il avait apporté une lettre^ Oh /qu'oui, madame^ dit La Fleur. Aussitôt >

88 VOYAGE

il place son chapeau à terre , prend avec sa main gauche la hasque de sa poche droite , et cherche la lettre avec son autre main , dans tous les coins de cette poche ; en fait ensuite de même de l'autre côté. Dûi^/e /dit-il^ puis, cherche de nouveau dans chaque poche , lea repasse toutes l'une après l'autre , sans oublier le gousset de sa culotte. Peste! ajouta- t-il.

Alors La Fleur, pour plus d'exactitude, les vidant toutes sur le plancher, tira une cravatte sale , un mouchoir , un peigne , une mèche de fouet , un bonnet de nuit , regarda même entre les bords retrousses du chapeau: mais voyez quelle étourderie ! il avait laissé la lettre sur la table de l'auberge, il allait la cher- cher y en trois minutes il revenait la rapporter.

Je finissais mon souper quand La Fleur, arrivant tout essoufflé y me mit au fait de son aventure. 11 raconta la chose avec la même simplicité qu'elle s'était passée, ajoutant seulement que si monsieur avait oublié , par hasard ^ de répondre à la lettre de madame , les choses étaient arrangées de façon à se rele- ver aisément de ce faux pas, sinon, on eu serait quitte pour les laisser telles qu'elles étaient.

Je De savais pas trop moi-même ce que me commandait Véiiquelie ; fallait-il écrire?

SENTIHEHTAL. 89

Pouvaîs-je m'en exempter ? En supposant que y y fusse obligé, un démon lui-même n^eut pas pu se mettre en colère contre La Fleur ; ii est clair qu'il en avait agi ainsi pour sauver mon honneur , avec le zélé officieux de l'homme le mieux intentionné. En supposant même qu'en se méprenant dp route , il eût jeté quelque embarras sur la mienne, dans le cas il n'y aurait eu aucune nécessité de répondre, son cœur était également pur et a l'abri de tout reproche , et ce qui avait plus de poida encore sur le mien , c'est que ses regards n'é- taient point ceux d'un homme qui a mal agi.

C'est bien , lui dis-je , La Fleur, cela suffit; aussitôt il disparut de la chambre , avec U rapidité de l'éclair , et y rentra promptement, apportant dans sa main , plume^ encre , papier; puis s'approchant de la table , il plaça le tout devant moi , avec des mouvemens de joie si expressifs dans toute sa contenance , que je ne pus m'empécher de prendre la plume.

J'essayai a plusieurs reprises de jeteé quel- ques phrases, et quoique j'eusse peu de choses à dire , et que six lignes fussent suffisantes , î'avaisdéjà recommencé six lettres, sans être satisfait d'aucune.

Bref, je n'étais pas en disposition d'écrire.

go TOTAGB

La Fleur sortit un moment^ et revint aussi- .tôt avec un peu d'eau dans un verre. Je le laissai délayer mon encre ^ m^approcher le poudrier^ m'appréter la cire à cacheter. Rien n'opérait , j'écrivais ^ je salissais^ je raturais^ je déchirais ensuite le papier , je le jetais au feu , je re- commençais à écrire. Le diable l'emporte I grommelai*je à demi-voix , il est donc dit que je ne pourrai écrire^ même cette chétive lettre! ajoutai- je, en jetant la plume de dépit.

La Fleur aperçut mon geste d'impatience. Cette plume rebutée , il s'approcha de ma table du pas le plus respectueux, et faisant d'avance mille excuses pour la liberté qu'il allait pren- dre , il m'apprit qu'il avait dans sa poche une lettre écrite par un tambour de son régiment à la femme d'un caporal. Cette lettre , il osait le dire, lui paraissait convenir à la circonstance.

J'étais d'humeur à laisser le champ libre à ce pauvre garçon : montre-moi cette lettre, je te prie , lui dis-je?

La Fleur tire aussitôt de sa poche un petit porte-feuille fort usé , rempli de letlres et de billets doux , en assez pauvre état , le dépose sur la table , dénoue le lien qui réunit sa coU lection , parcourt chaque pièce l'une après l'autre , puis arrive enfin à la lettre en question*

SENTIMBKrAU ^1

La voilà y iTécm-ilâl , en frappant de joie ses deux mains ; puis y dépliant le papier , il le place devanl moi > et se retire à quelques "pas. pour me laisser Ure à mon aise.

LA LETTRE.

Madame^

Je SUIS pënétrë de la douleur la plus vive^ et réduit en même temps au désespoir^ par ce retour impre'ru du caporal qui rend notre entrevue de ce soir la chose du monde la plus impossible.

Mais vive la joie ! et toute la mienne sera de penser à vous.

L'amour n'est rien sans sentimens ^ et le sentiment est encore moins sans Vamour.

On ne doit jamais se désespérer.

On dit que monsieur le caporal monte la garde mercredi : alors ce sera mon tour.

Chacun à son tour.

En attendant , vive Tamour ! vive la baga- teUe !

Je surs , madame ,

Âvectous les sentimens les plus rrspectùcuT^ tout à vous ,

_

Jacques Roque.

ga TOTAGE

Il n'y aVait qu'à mettre le Comte a Ta platée do caporal , ne rien dire de la garde fixée au mercredi , la lettre alors n'était ni bonne ni mauvaise : je me déterminai douc^ pour obliger cet honnête garçon , qui tremblait à la fois pour ma réputation ^ pour la sienne , et pour l'honneur de sa lettre ^ i en extraire ]a plus fine substance ^ que j^assaisonnai à ma manière , je cachetai le tout*^ et lui remis le soin de le porter à madame de L.^'*^'^ Le lendemain matin nous fîmes route pour Paris»

PARIS.

Lorsqu'un homme peut disputer le haut du pavé j grâce à son équipage ^ et se faire précé- der avec fracas et en balayant la rue , par une demi-douzaine de laquais , et une couple de cuisiniers^ c'est alors qu'il est bien reçu à Paris. II peut hardiment aborder à telle rue ^ à tel étage qu'il le désire.

Mais un pauvre prince^ faible en cavalerie^ et dont toute l'infanterie se compose d'un sim- ple -fantassin , n'a rien de mieux à &ire que de battre en retraite ^ abandonner la rase cam- pagne^ borner ses exploits à se signaler dans les travaux du cabinet^ s'il peut arriver jusques-là : j'ai dit s'il peut y arriver^ car il n'y a pas moyen

ICNTIVEVTÀL. 95

ici de se présenter droit et perpendiculaire^ an milieu de ce peuple y de s'y annoncer gran^ dément par un me voici , enfin mes enfans ^ "voilà que j'arrive; non^ il n'y a pas de moyen^ je le répète, malgré tout ce qu'on en pourra penser. Quand )e me trouvai seul dans la chambra qui me fut donuée à mon hôtel , j'avoue que mes premières sensations furent loin d'être aussi flatteuses que je m'y étais attendu: grave et silencieux , je m'approchai de la fenêtre avec mon habit noir, plein de poussière ; je n'aperçus , à travers la vitre , que des gens de toutes couleurs , de toutes livrées , jaunes , bleues ou vertes , tous empressés \ tous cou- rans la bague du plaisir ; les vieux avec^ leurs lances émoussées , et leurs casques privés de visières ; les jeunes avec leurs armes brillantes de dorure , ombragées des plumages les plus gais de l'orient , tous , tous joutant pour le luxe et les voluptés, comme nos chevaUers enchan» tés joutaient, dans les tournois d'autre fois, pour la gloire et l'amouf.

Hélas ! pauvre Yorick I m'écriai-je , qu'es-ta venu faire en ce pays ? lutter contre ce brillant étalage ? tu seras , au premier choc , pulvérisé comme un atome I ah ! cherche bien vite, cherche quelque aUée sinueuse, quelque pas-

94 TOtACC

nage obscnr , avec son tourniquet , dout ne puissent approcher les chars de l'opulence et de la folie , ou leurs flambeaux ae puissent même lancer la lumière : tu pem encore trouver de doux passe-temps près d'une grisette ai- mable, prés de la femme du barbier^ et te' produire dans leuirs modestes coteries. Plutôt périr! m'écriai-je^ en tirant la lettre dont l'étais diai^é pour niadame de R'^*'^ ; j'irai saluer cette dame ; ce sera même la première visite que je ferai ici. Aussitôt j'appelle La Fleur, je le prie de m'amener un perruquier et de revenir de suite y pour brosser mon habit.

LA PERRUQUE. PAais.

Dès son entrée^ le perruquier s'expliqua tout net sur ma perruque ; soit qu'il la trouvât au-dessus ou aurde^sous de son art. Bref il ne voulut rien avoir à démêler avec elle, je fus donc réduit à prendre de confiance celle qu'il tenait toute prête ^ et d'après les éloges qu'il lui donna.

Mais, dite»^ moi, mon ami, je crains bien que cette boucle ne tienne pas long-temps la frisure. Vous la plongeriez dans l'Océan , ré« .pliqua-t-ilj^ eye ne bougerait pas.

BEKTlMENTÀt. gjj

Comme toutes choses dans cette ville ^ pen« «ai- je , en moi-même y se trouvent calculées sur une vaste ^helle^un perruquier anglais^ en supposant ses idées à leur plus forte pro-* jection , se serait contenté de dire ^ plongez-la dans un seau d'eau. Voyez quelle différence I c'est comme le temps près de l'étenâté.

Je hais^ j'en conviens ^ toutes les conceptiops froides et les idées mesquines d'où elle s'éma- nent : je suis en général si frappé des grands ouvrages de la nature^ que si j'étais maître de choisir l'objet de mes comparaisons ^ ce serait toujours une montagne tout au moins. Tout ce qu'on peut alléguer contre la sublimité fran- çaise , en cette occasion , c'est que la grandeur est beaucoup dans le mot , et rien dans ia chose. Point de doute que l'Océan ne rem- plisse l'esprit de vastes idées j mais- Paris ^ à cinquante milles dans les terres, me rendait Texpérience si difficile , même en prenant la poste , que l'emphase du perruquier ne signi- fiait rien du tout. Le seau d'eau fait y il est vrai , une pauvre figure dans le discours auprès de la grande mer.

Cependant, on peut dire qu'il a l'avantaga palpable d'être à la portée de la main , et que la solidité de la boucle peut âtre aisément

96 TOTAGE

GODstatëe au moment même; en honnête vérité^ je le déclare^ même après avoir soumis la ques- tion à une révision pleine de candeur, Vex" pression française promet toujours beau- coup plus çu^elle ne peut tenir.

Je pense en outre que les minuties absurdes y au premier abord , peuvent servir à nuancer avec précision les caractères des deux peuples beaucoup mieux que les transactions les plus importantes de la politique , Ton n'aperçoit jamais que des personnages de toutes nations, parlant et se pavanant si exactement les uns comme les autres, que je ne donnerais pas un demi schelling pour choisir le plus raisonnable.

J'avais été si long-temps à me débarrasser des soins officieux démon perruquier^ qu^il était désormais trop tard pour m'occuper dans cette soirée d'aller porter ma lettre à madame de R*^*^^. Mais, quand un homme est une fois ha bille de tous points , et tout prêt à sortir, les réflexions, en ce moment, ne sont pas d'un grand poids sur ses déterminations : aussi , sans en arrêter aucune avec moi-même y je pris par écrit le nom de l'hôtel de Modène je logeais, et sortis sans savoir je devais aller. 11 sara toujours temps d'y penser ^ me dis- je , quand je serai en chemin.

n

SEMTIlfSNTAXi. 97

LE POULS.

' Salut à Tous^ attentions délicates, préve- nances gracieases , courtoisie aimable! salut à vous ^ pour les charmes que vous jetez sur les sentiers de la vie. Vous ressemblez auit grâces et à la beauté , qui ne font que se montrer pour captiver les affections , et ins- pirer l'amour : c'est vous sans doute aussl^ qui tenez ouverte cette porte . hospitalière qui semble inviter l'étranger.

Je vous prie, madame, d'avoir la bonté de m'enseigaer le chemin que je dois tenir, pour aller à POpéra-Comique. Très-volontiers, mon- sieur , dit-elle , en posant son ouvrage de côté. J'avais, le long de ma route , jeté un coup- d'ceil dans une demi douzaine de boutiques , pour rencontrer une personne que je pusse, interrompre par ma demande , sans pourtant trop la déranger. La figure de celle-ci flatta ma pensée; je hasardai d'entrer.

Elle travaillait à une paire de manchettes assise sur une chaise basse , au fond de la bou- tique , en &ce de la porte.

Très^volontiers y bien volontiers, dii-elle, en mettant son ouvrage sur la chaise la plus proche. Elle se kva aussitôt de la chaise basse la. 7

qB tOVAGS

elle était assise^ avec un mouvement aussi empressé^ des regards aussi épanouis^ que si î^eusse dépense cinquante louis d'or dans sa boutique ; eAcore^ aurais- je pn dire, voilà una femme bien reconnaissante. Il faut que vous détourniez, mQ dit-elle^ en me conduisant à la porte de la boutique ^ et me montrant avec le doigt la rue que je devais prendre; il faut que vous détourniez à votre main gaucbe; nws, prenez bien garde, il 7 a deux détours; ayez la bonté de prendre le second^ puis vous marcherez jusqu'à ce que vous trouviez une église: dès que vous l'aurez passée, donnez- vous la peine de prendre de suite sur votre droite, cela vous conduira droit an bas du Pont-Neuf. Vous le traverserez, et alors chacun se fera un plaisir de vous montrer le reste du chemin.

£lle me répéta ses instructions , à trois dif- férentes reprises, avec une patience aussi obli- geante que la première fois, et si l'accent ou les manières ont une sorte d^expression, comme ils en ont réellement pour tous les cceurs qui ne se ferment pas à ce langage, je devais croire qu'elle s'intéressait réellement k œ que |e ne me perdisse pas.

Celait peut-être la plus jolie grisette qqe.

SENTIMSUTAL. 99

l'eusse vue de ma vie ; cependant je ne yeux pas donner à croire que ce fût sa beauté qui me fit sentir si vivement la délicatesse de ses attentions. Quoi qu'il en soit^ je me souviens qu'en lui expi imant combien je lui étais obligé^ mes regards ^e fixaient pl^nement sur les siens ^ et queNnes remercimen« furent répétés autant de fois au moins que ses instructions.

Je n'e«s pas fait dix pas dans la rue ^ sans «l'apercevoir que je les avais nettement ou' bliées dans les principaux points. Je regardai derrière moi , et apercevant , sur le seuil de sa boutique , la jeose marchande qui me suivait de l'œil ^ comme pour s'assurer si je ne m'é^ garais point, je revins aussitôt sur mes pas pour lui demander si le premier détour était à droite ou à gauche. Je l'avais totatement oublié. Est-il possible, dit -elle , en souriant à demi. Cela est très^-piM^ible ^ répliquai-je, surtout lorsqu'un homme est beaucoup pins occupé d'une femme^ que des bons avis qu'oo en reçoit.

Il n'y avait rien que de vrai dans mon com- pliment; ai&si on le reçut comme les femmes reçoivent tout ce qui leur est par droit de naissance. Elle me fit une révérence légère.

Attendez , dit-^Ue y en mettant sa main sur

loo Voyage

nioo bras pour me retenir , tandis qu^elle appelait dans l'arrière boutique^ un garçon qu'elle chargea d'apprêter un paquet de gants : attendez , j'allais justement envoyer ce garçon porter un paquet de gants , dans le quartier vous allex ; si vous avez la complaisance d'eu* trer^ il sera prêt dans un moment^ et vous accompagnera jusqu'à l'endroit même.

J'entrai avec elle au fond de la boutique , et prenant dans ma main les manchettes qu'elle avait posées sur une chaise ^ comme si j'eusse voulu m'asseoir, je la vis reprendre sa place sur la chaise basse quelle avait quittée ^ et finis effectivement par m'asseoir moi-même à côté d'eUe.

Un peu de patience^ me dit-elle de nouveau | il sera prêt dans un moment. Et c'est ce mo- ment^ lui dis- je ^ que je voudrais employer tout entier à vous payer toutes ces prévenan- ces par l'expression de ma gratitude. Il n'est personne de nous qui ne trouve l'occasion de faire un acte de bienveillance^ mais une con- tinuité de bons offices annonce que la bonté fait naturellement une portion même du carac- tère et du tempérament. Et bien certainement, si le sang qui part du cœur est le même que celui qui circule aux extrémités^ a joutai- je,

SENTI1IB5TÀL. lOI

en touchant légèrement son poignet ^ je suis sur que vous devez avoir un des meilleurs pouls de femme y qui soit au monde. Tâtez y me dit-elle en avançant son bras. J'ôtai sur- le-champ mon chapeau y et prenant ses doigts dans une de mes mains y î^appuyai les deux premiers doigts de Tautre sur Tartère.

Plût au ciel ! mon cher Eugène^ que^ venant à passer en ce moment^ vous eussiez pu me voir^ assis ^ avec mon habit noir^ dans l'attitude du recueillement^ comptant une par une toutes les palpitations de la veine ^ avec autant d'attention que si j'eusse guetté le flux et le reflux d'une fièvre intermittente \

Comme tu aurais ri y et moralisé sur ma nou"* velle profession I mais je vous eusse laissé mo- raliser et lire. Croyez-moi^ mon cher Eugène^ vous aurais- je dit, croyez qu'il y a dans ce monde de pires occupations, que de tâter le pouls d'une femme. Mais d'une griscttel eussièz-vous ajouté, dans une boutique ou-^ verte! Yorick, c'est le bon, c'est la le mieux ; Eugène-, quand mes vues sont droites, peu m'importe que le monde entier me voy e , dans une si douce fonction.

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LE MARI.

PARIS.

J'avais compté vingl pulsations^ et j'allai» continuer jusqu'à quarante^ lorsque le inari arrivant à Tiroproviste y du fond de l'arriére- boutique , dérangea un peu mon calcul.

Ce n'est rien^ dit^Ue^ c'est mon mari. Alors je me remis k compter. Monsieur a eu la bonté , en passant près de chez nous , ditp-elle^ de se donner la peine de nie tàter le pouls.

Le mari aussitôt tira son cbapeau , et me faisant une profonde révérence ^ me dit que ^e lui faisais beauconp d'honnôur^ puis remit sdn chapeau et sortit.

Bon Dieu! me di»-je à môi-méme^ est'-il bien possible que ce soit le mari de cette femme?

Quelques personnes connaissent sans doute le ibotif de cette exclamation , mais elles doi- vent me pardonner d'en offrir l'explication à ceux qui ne le pén^rent point ehcore.

A Londres y un marchand et son épouse sont presque à la lettre mêmes M et même chair. Les divers talens tant de Tëi^ml que du corps , se produisent en eux alternativement sur le ^icd de la plus parfaite parité^ avec autant

SENTIMENTAL. Io3

d'intimité dan^ les rapprochemens et d'Lar* moDie dans les consonDanccs^ qu'il en paisse régner entre un homme et son épouse.

A Paris au contraire , on trouverait difficile- ment deux espèces d'êtres plus différens^ quant à leurs attributions. La puissance executive , et même législative du comptoir n'étant point dans les mains du mari , on Vy aperçoit rare- ment. Une chambre isolée, au fond de l'arriére boutique, faitson domaine : il y vit en bonnet de nuit, loin du commerce social , espèce de sauvage solitaire , et tel que la nature l'a en-< fanté.

Le génie de ce peuple , qui n'a plus rien de salique , si ce n'est son gouvernement , a remis aux femmes toutes les fonctions actives d'une boutique et même de plusieurs autres dépaite* mens. Celles-ci se trouvant, du matin jusqu'au soir, en contact commercial avec les pratiques de tous rangs et de tous étages^ sont alors comme ces cailloux, jadis raboteux, qui, par les secousses qu'on leur donne , par ces froi^ semens répétés qu'ils éprouvent entre les deui( toiles d'un sac, perdent leurs aspérités aogi»* leuses , s'arrondissent en s'émoussaat, et pren« nent enfin le poU du diamant; tandis que monsieur le mûri reste toujours^ à peine dé»^

I04 tOTAGE

grossi^ tel que la pierre qui est sous vos pieds* Homme ! il n'est pas bon que tu sois seuU O 11! bien certainement, tu es destiné à la vie sociale^ au doux commerce des prévenances* Les perfections diverses qui en dérivent , et que notre nature comporte^ sont à-la-fois mes argumens et mes preuves.

£h bien! monsieur, comment bat mon pouls? me dit-elle. Avec toute la douceur , lui dis-je , en jetant sur ses yeux un regard pai- sible, toute la bénignité que j'en devais at- tendre. Elle allait probablement me dire quel- que cbose d'bonnéte en revanche, mais le garçon arriva dans la boutique avec I^ paquet de gants.

A propos , dis-je, il m'en faut une couple de paires.

LES GANTS.

PARIS.

La cbarmante grisette se leva de sa chaise , se rendit à son comptoir et atteignit un paquet de gants qu'elle délia. Je m'aprochai en face d'elle pour les voir , ils étaient trop larges ; la belle marchande les mesurait l'un après l'autre sur le revers de ma main, pour ne point en altérer les dimensions; elle me pria d'en es-

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SENTIHËH TAL. lo6

'sàayer une paire qui lui parut plus -étroite; elle .en tenait un ouvert , ma main j glissa sans effort. Cela va bien, lui dis- je ,: en' secouant lin.peu iéte^'^Non^ me dit-^lie^ en faisant ;jnéme signe. ,. = . .

U y a certains' regards , assaisonna d'adres^ ,et de. naturel^ la bouffonnerie et raisotf^ la gravité et la folie se trouvèn^t si intimemeilt :mélângës^ que tous les' idiomes de Babel s^ :ndent insuffisans pour. exprimer cette combi- naison. Commumqué? et saisis au mejiie mo^- ment^ et avec la mérn^e rapidité^ vous n& pouvez! dire -qi^ëî' parti a; éleètrisë- Pautre, a fonriii la nuancé: la m'oins sage'j c'est ménito une recliercbe qu'il faut abandonner auxéplur chenrs de: mots', aux écrivains verbeux de profession, pour qu'ils y adaptent leurs com^ Hientaires; Vous saurez set^ement, et cela :âuf!}t pour le moment, que les gaiits m'allaiênt pas bien. Nous croisâmes nos mains dans -nos' bras pdur nous appuyer sur le comptoir, il était étroit, et le paquet de gants placé entre-nôu^^ occupait seul fout l'intervalle. ' ; r; :

La jolie marchande y jetait parfois les yeû:iç^ puis dé' côté vers la fenêtre/ les ramenait der nouveau sur les, gants, puis les Jfixait siir moi. . J'ij^itais en tout .son exemple , mes regards s«f

I08 VOTAGlS

la bonte^ la philanthropie^ ne me sont jamais revenues à l'esprit depuis si long-temps que je Tai perdu , sans que mes yeux n'aient ruisselle de larmes. C'est parce qu'il a joui de toutes mes affections^ que je les conserve aujourd'hui pour tout le corps des vétérans. J'enjambai donc les deux rangis de bancs de la loge , et me plaçai sur le devant à côté de celui-ci.

Le vieil officier^ armé d'une vaste paire de lunettes^ paraissait lire avec attention un^ petite brochure. Ce pouvait être la pièce qu'on allait jouer* Dès qu'il me vit auprès de lui^ il ota ses lunettes , les serra dans un étui de cha- grin et les mit dans sa poche : je me levai à- demi pour le saluer.

Traduisez ce geste en telle langue policée qu'il vous plaira , le sens qui en résultera sera celui-ci :

Voici un étranger entré dans cette loge ; il parait ne connaître personne en ce pays, il en doit être ainsi pour lui partout il se présentera ; fût-il sept années de suite à Baris^ si tous ceux dont il s'approche, gardent leurs lunettes sur le nez , c'est lui fermer en face l'entrée k toute conversation , c'est le traiter pis qu'un allemand.

L'officier français eut prononcé cela tout

SENTIMENTAL. log

haut^ qu'il n'eût pas parlé plus clairement^ et a'il Teut iait^ j aurais pii également lui traduire àe suite en français le salut que je venais de lui faire. U se réduisait à lui dire que je sen- tais tout le prix de son attention et la délica- tesse de son procédé^ que je lui en faisais mille remercimlens.

Il n'y a point de méthode plus propre à faciliter les progrés de la sociabilité^ que cette espèce de tacbigraphie intellectuelle qui con- ^siste à rendre rapidement en idiome vulgaire le langage des yeux et des gestes avec les nuances variées de leurs inflexions. Cette ha- bitude mécanique m'est devenue si familière^ qu'en marchant dans les rues de Londres ^ je m'occupe ordinairement tout le long de mon chemin à ce genre de traduction.

Je me suis trouvé plus d'une fois à côté d'un cercle , l'on n'avait pas encore lâché quatre paroles , que j'y avais déjà saisi plus de vingt espèces de dialogues^ dont j'eusse pu écrire très-exactement la substance^ et garantir par serment l'authenticité.

Pendant mon séjour à Milan , je me rendis un soir à un concert de Martini. Au moment j'allais entrer dans la salle , la jeune mar- quise de F.'^'^'^ en sortait avec beaucoup de lu. 8

IIO TOTAGC

vivacité et de précipitation. Elle était sor moi . que je ne Pavais pas aicore aperçue» Je fis un saut de côté pour la laisser passer. Elle en avait fait un semblable et du même côté , de manière que nos têtes se touchèrent. Au même instant^ elle se jeta du côté opposé; mais je fus aussi malheureux qu^elle, car je me jetai Inoî-méme de ce côté^ et lui barrai de nouveau le chemin. Kous passâmes derechef au premier bord , et revînmes encore ensemble à celui-ci y ainsi de suite. La chose n'était que risible^ et ce* pendant nous rougîmes prodigieusement. Je fis enfin ce que j'aurais faire d'abord^ je me tins tranquille sur mes pieds , et la jeune mar* quise passa alors tout à son aise.

11 n'j avait pas moyen d'entrer dans la salle avant de lui avoir fait quelques excuses^ ne fut-ce qu'en la saluant de loin , et en la suivant de l'œil jusqu'au bout du passage. Elle regarda deux fois derrière elle. Je la vis continuer son chemin^en se pressant un peu sur le côté; je crus d'abord qu'elle voulait faire place à quelqu'un qui, montant les escaliets , allait passer près d'elle; mais non, medis-je, ce n'est point cela , mauvaise traduction; la jeune marquise sent qu'elle a droit à des excuses réelles^et aux meil- leures apologies que je puisse (aire de mes

SEKTIHEUTAL. III

intentions; et cet intervalle qu'elle laisse à côte d'elle y n'a pas d'autre but que de me fournir le mojen de les lui présenter. Je courus rapi- dement après elle 5 je lui demandai pardon pour l'embarras que je lui avais causé , en lui disant que mon intention en cela n'avait été que de lui donner passage. Elle répondit que la même intentipn Tavait dirigée à mon égard. Ainsi ^ nous reçûmes réciproquement les re- mercimensl'un de l'autre; nous nous trouvions au haut de l'escalier, et ne voyant autour d'elle aucun sigisbée , je lui offm la main pour ta conduire à son carrosse. No»s descendîmes , nous arrêtant presque à cbaqae marche pout parler du concert et de noti^ aventure. Je vous proteste y sur mon honneur y madanne, lui dis* ^e^ au moment on elle entrait dans sa voiture, que j'ai fait au moins six differens efforts pour vous laisser sortir , et j'ai fait six efforts , tout «u moins ^ dit- elle, pour vous laisser entrer.

Plut au ciel I lui dis-je , que vous voulussiez en faire un septième. De tout mon coeur, me dît*-ellè , en me faisant asseoir à ses côtés. La vie est trop courte pour la semer de longues formalités. Je montai aussitôt dans sa voiture , et je la reconduisis chez eBe. Et que devint le concert ?— C'est ce que j'ignore, et ce que doit

112 VOYAGE

savoir^ bien mieux que moi^ sainte Cécile^ qui sans doute y assistait en personne. .

Tout ce que je puis ajouter comme une des conséquences de ma traduction y c'est que de toutes les liaisons que j'ai eu l'honneur de laire en Italie , c'est celle qui m'a fait le plus de plaisir.

LE NAIN.

PARIS.

a

La remarque que je vais vous livrer, n'a peut-être jamais été faite en ce monde , si ce n'est par .une personne que je nommerai probablement dans ce chapitre. Nulle préoc- cupation antérieure ne m avait préparé à la faire , elle ne me vint qu'au moment , jetant un coup, d'xfiil sur le parterre , je fus frappé de l'affluence des objets qui me l'ont fournie.

Je veux parler de cet inexplicable plaisir qu'a pris la nature à former en se jouant un si grand nombre de nains. Il est indubitable que, dans tous les coins du globe, elle s'amuse ainsi aux dépens de notre pauvre espèce; mais c'est à Paris surtout que ses amusemens ne finissent pas : la bonne déesse j. semble presque aussi bouifonne qu'elle est sage.

SENTIMENTAL. IlS

Comme cette idée m'a suivi hors de l'enceinte de l'Opéra- comique^ il m'est souvent arrivé de toiser de l'œil les gens qui passaient dans la rue. Quelle triste application de mes prin- cipes, surtout lorsqu'elle se faisait sur une taille courte , un visage basané , un nez long , des jeux vifs , des dents blanches , une mâ- choire proéminente. Quel déplorable specta- cle de voir tant de malheureux tirés par la force des accidents de leur classe naturelle , et jetés dans une catégorie qui n'était point la leur; et cela, je l'écris avec douleur, sur trois hommes:un pjgmée.L'unparsatéte rachitiqur^ sur des épaules convexes , l'autre par ses jam- bes courbées avec difformité , ceux-ci arrêtés dans leur sève de six à sept ans , et fixés au tiers de leur accroissement par la main même de la nature ; ceux-là enfin doués de toutes leurs perfections naturelles , mais condamnés , comme le premier nain , à ne jamais grandir au-delà des développemens précoces de leur maturité.

Laissons le voyageur médecin attribuer cos tristes résultats aux bandages et aux ligatures inventées par la sottise , et le voyageur vapo- reux à la privation de l'air libre ; laissons , dis- )e, le voyageur curieux s'occuper de corroborer

]l4 TOTÀCe

son système en mesurant la hauteur des mal* sons^ comparée avec la petitesse des rues ; cal- culer combien de pieds cubes d'air peuvent suffire à nombre d'iionhëtes bourgeois de Paris^ perchés à leur six ou septième étage pour boire^ manger et dormir avec toute leur famille ; pour moi y je me contenterai de rappeler que M.Shandy l'aine^ qui ne voyait jamais les cho- ses comme tout le monde : raisonnant un soir avec nous sur cette matière^ il nous assura que nos enfans^ comme ceux des antres animaux ^ peuvent atteindre presque toutes les tailles or- dinaires^ pourvu qu'ils arrivent en ce mondé dans une projection droite; mais ce qui est malheureux pour les citoyens de Paris , a jouta- t*il^ c'est que les cages ils se juchent^ sont tellement étroites^ qu'ils n'ont pas même assez d'espace pour (aire les leurs : car je n'appelle point cela l'aire quelque chose ^ puisque c'est réellement faire des riens : que dis«-je , des riens ? continua-t-il en creusant encore plus son propre argument; je soutiens que c'est pis que tout cela ; lors qu'après vingt ou vingt-cinq ans des plus tendres soins ^ après avoir prodi- gué les alimens les plus succulents^ vous n'avez réussi qu'à élever une bamboche haute comme ma jambe : il est bon d'çbserver que Monsieur

SERTIMEIITÀL. Il5

Shandy étant lui même d'une très-courte sta- ture^ je n'avais rien à lui répoudre. On ne pou- vait rien ajouter de plus expressif sur cette ma- tière.

Au surplus y il ne s'agit pqint ici de raison-^ nemens y je laisserai volontiers la question en l'état je l'ai trouvée ; il s'agit^ et cela me suf- fit^ d'une vérité de fait que l'on peut vérifier dans toutes les ruelles de Parisw

Un jour je traversais celle qui conduit du Carrousel au Palais-Royal; j'observai un petit garçon qui se trouvait embarrassé pour sauter le ruisseau qui la traverse dans son milieu^ }e le pris parla main et loi aidai à le franchir; en nie rae détournant ensuite pour le regarder y j'aperçus une figure de quarante ans. N'y pen- sons plus^dis-je en okoi-niéme^ qiidque bonne a me me rendra peut-être le mome service quand j'aurais quatre--vingt->dix ans.

J'ai toujours senti en moi les douces impulsions de la pitié pour cette portion obli- térée de notre espèce^ privée à la fois de cette force et de cette stature qui donnent de là- consistance dans le monde. Je ne pois suppor- ter de voir un de ces individus disgraciés , ex- posés à des parallèles humiliahs. Tel fut ce- pendant le spectacle révoltant qui choqua ma

r

li6 TOTÀGE

vue au-dessous de notre loge^ au moment je pris place à côté de mon vieil officier français. Entre l'extrémité de l'orchestre et le pre- mier rang de loges ^ on a pratiqué une petite esplanade vide ^ , lorsque la salle est très- pleine^ des spectateurs de tout rang viennent se réfugier. Quoique vous y restiez debout com- me au parterre , vous y. payez cependant le même prix qu'à l'orchestre. Un pauvre petit être de cette espèce peu imposante s'était hissé de son mieux sur cette malheureuse estrade ; mais il y était entouré de spectateurs de deux pieds et demi plus hauts que lui, La soirée était chaude , et le nain souffrait excessivement de cette réunion de circonstances; mais ce qui l'incommodait le plus , c'était un Allemand épais , de sept pieds de haut , ou à-peu-prés^ qui l'ombrageait de toute sa corpulence , sans lui laisser la moindre issue pour voir le théâtre ou seulement les acteurs ; le pauvre nain n'é- pargnait cependant aucune peine pour se mé- nager une espèce de lucarne qui lui permît d'étendre sa vue devant lui. Une légère ouver-* ture^ pratiquée entre le coude et les hanches de l'Allemand^ eut suffi à son ambition ; il tenta d'abord d'un côté ^ puis essaya de l'autre sans rien obtenir. L'Allemand persistait dans sa cou*

SEN TlMENTÂli. II7

tenance imperturbable et la moins accommo- dante que vous puissiez vous peindre ; le nain eût été placé aussi à son aise au fond du puits le plus profond de Paris ; il risqua toutefois d'atteindre avec sa main jusqu'au coude de l'Allemand^ et le tirant avec civilité par la man- che^ il peignit sa détresse. Celui-ci détournant la tête , se contenta de le regarder à-peu-près comme GoUath regarda le jeune David, et se remit impitoyablement dans sa posture.

Je prenais en ce moment une prise de tabac dans la petite boite de corne de mon Francis- cain. Comme ton coeur plein d'humanité et de douleur y oh ! mon pauvre moine, comme ton âme compatissante et résignée se fut ouverte à la plainte de cet infortuné !

Le vieil officier français me voyant élever les yeux au ciel avec émotion , comme je faisais cette apostrophe , me pria de lui dire ce dont il s'agissait ; je le mis au fait en trois mots, eu lui faisant sentir ce que ce procédé avait d'in- humain.

Cependant le nain était poussé à bout , et dans ses premiers transports ( qui comme on sait se trouvent rarement dirigés par la rai- son), il avait menacé l'Allemand de lui rogner M longue queue avec son couteau. *— L'Aile-

lift TOTAGE

mand lui avait répondu avec sang-froid qu'il en était bien le maître s'il pouvait y atteind re. Une injustice commise contre n^importequi^ dès qu'on l'envenime encore par l'insulte , ne manque jamais de mettre dans le parti de ce- lui qu'on outrage ^ toutes les personnes qui ont de la sensibilité ; pour moi j'étais indigné , j'é- tais homme à m'élancer de la loge pour obte- nir justice en faveur de l'opprimé, ou venger son injure; mais c'est ce que mon vieil officier français opéra sur le champ, sans bruit et sans confusion ; il se pencha tant soit peu hors de la loge y fit un signe de tête à la sentinelle en lui montrant du doigt la placf il devait rame- ner l'ordre, La sentinelle se frayant un chemin, il ne fut pas besoin de lui en dire bien long , la chose parlait assez d'elle-même; elle fit avec son mousquet signe à l'Allemand de se reculer, et prenant le pauvre nain par la main , il se trouva dégagé et placé sur le devant. -^^Eien fait ! m'écriai*je en frappant desmains, noble- ment fait! Cependant, me dit mon vieil offi- cier , vous ne souffririez point une semblable poUce en Angleterre.— Oh ! en Angleterre , moucher Monsieur, lui dis* je, elle ne serait pas nécessaire , nous sommes assfs et rassh* tout à notre aise.

SENTIMIN TAL. Hg

Le vieil dfEcier français m'eût réconcilié avec moi-même^ si ma sérénité eût été plus trou* blée , en me faisant observer que je Venais de Ucker un bon mol; et comme un bon mot i Paris vaut toujours son prix , il me préseuti^ ane prise de tabac.

LA ROSE.

pàhis*

L'occasion se présenta bientôt de demander i mon tour <i mon vieil officier, qn'cst-ce qu'il y a donc haut ? en entendant le parterre crier des différents points delà salle ^ haussez les mains , monsieur tabhé.

Cette apostrophe était pour moi aussi peu intelligible , que l'avait été pour lui celle que j'avais adressée au souvenir de mon pauvre moine.

Il me dit que c'était sûrement un pauvre diable d'abbé liissédans l'ombre d'uneloge aut quatrièmes , et blotti derrière une couple de jeunes grisettes , pour voir l'opéra sans être aperçu ; mais que le parterre qui l'avait décou- vert, s'amusait à demander qu'il tint ses mains en évidence pendant le spectacle. Eh quoi ! lui dis- je, est-ce que l'on suppose qu'un ecclésiasti- que puisse filouter les poches d'une grisette ?

laa TOTÀGE

Le vieil oflScicr ne put s'empêcher de sonr-' rire de ma naiyeté , et s'approcbant de mon oreille^ il m^oayrit la porte à des connaissances étranges ^ dont je n'avais pas la moindre idée. Juste ciel ! m'écriai-je en palissant de surprise^ est-il possible qu'un peuple si chatouilleux sur Tarticle des convenances, soit en même temps si désordonné ^ et si différent de ce qu'il pro- fesse ? quelle grossièreté I ajoutai-je.

L'officier français me dit que c'était une es- pèce de sarcasme^ peu généreux à la vérité^ mais a^sez usité contre l'église^ et qui avait pris son origine au théâtre^ à peu-près vers le tems Molière donna son Tartuffe; que cetusage^ ainsi que mille autres débris des mœurs gothi- ques, se trouvait sur son déclin : toiites les na- tions^ continua-t-il, ont leurs politesses et leurs grossièretés dont elles prennent ou changent entre elles tour à tour l'initiative; il ajouta qu'il avait parcouru bien des pays , etqu'il n'en avait trouvé aucun qui n'offrit quelque espèce de raHi- uemens qu'on ne rencontrait point ailleurs; que' le pour et le contre se trouvaient en chaque nation , et que partout on rencontrait le bien se mettant dans la balance en exact équi* libre avec le mal ; qu'il suffisait quelquefois que cette vérité fût géné):alement sentie^ pour que

SENTIMENTAL. 13Î

la moitié du moade se désabusât d'une foule de préjugés qu'elle conservait encore contre l'au^ tre moitié ; que l'avantage le plus liquide qu'on retirait des voyages^ sous le rapport du savoir-* vivre, c'était d'avoir vu un grand nombre d'bom- mes et beaucoup observé leurs mœurs ; qu'il en résultait pour nous de grandes dispositions ai une tolérance mutuelle; et l'esprit de tolé- rance qu'ils prennent les uns à l'égard des au-- ires y ajouta t-il en me faisant une cordiale in- clination^ leur apprend bientôt à s'aimer réci- proquement.

L'officier français prononça ces paroles avec un fond de i^andeur et de bonbeur cjui justifiait pleinement mes premiers pressentimens sur la trempe son caractère; je m'imaginai que la sympathie m'attachait à lui; mais je crains bien que ce ne fût de ma part l'effet d'une méprise sur l'objet et le motif de ce penchant : en efFet^ il n'avait dit que ce que je pensais moi-même^ seulement je ne l'eusse pas exprimé moitié aussi bien. Lorsque votre coursier se cabre à chaque minute, dresse les oreilles^ et s'effarouche aux moindres objets qu'il rencontre, on convien- dra que le manège devient à la fin aussi fati- gant pour le cavalier que pour sa béte ; je puis attester qu'en fait d'ombrages de cette nature^

122 VOYAGE

j'ai été aussi peu tourmenté qu'aucune créature vivante; j'avouerai même avec candeur que mille choses qui m'ont affecté péniblement^ et m'ont fait rougir au moindre mot^ pendant le pre- mier mois^ m'ont paru le mois d'après^ de toute innocence^ et absolument sans consé- quence.

Au bout d'une connaissance de six semaines^ madamede Rambouillet me fit l'honneur deme mener ^ dans son carrosse^ promener à deux iieues de la ville. De toutes les femmes que je connais^ madame de Rambouillet est bien cer- tainement une des plus surveillantes sur ses mœurs ^ et je ne souhaite pas rencontrer jamais plus de vertus réunies à plus de candeur de cœur : à notre retour vers la maison , madame de Rambouillet me pria de tirer le cordon du cocher ; je m'informai si elle avait besoin de quelque chose : rien que de pisser , me dit madame de RamboùiUet.

Ne vous formalisez point, voyageur courtois , et laissez en paix madame de Rambouillet s'é- clipser un moment; et vous ^jeunes beautés, nymphes mystérietfses, allez i votre tour e^ feuUler vos roses , et les semer sur- vos pas^ madame de Rambomllet elle-même n'en fit pas davantage.

SEKTIME9TAL. t^i

Je donnai la main à madame de Rambouil- let pour l'aider à descendre du carrosse^ et j'eusse été le prêtre de la chaste Castalie^ que jo n'eusse pas desservi son temple avec un gravité plus respectueuse.

LA FILLE DE CHAMBRE,

PARIS.

Ce que le vieil officier français venait 'de me dire sur les avantages des voyages^ me rappelant les avis que Folonius donne à son fils sur le même sujet ^ je fus amené naturel- lement au caractère d'Hamlet , qui me fit à son tour songer à Shakespeare^ et au reste de ses ouvrages. Je m'arrêtai en- m'en revenant, sur le quai Conti^ pour y acheter sa collection entière.

Le libraire me dit qu'il n*en avait aucun. Comment cela se fait-il , lui dis-je , en voyant sur sou comptoir .un exemplaire entier de cet auteur dont je pris un volume. H m'apprit que cet ouvrage lui avait été confié seulement pour la reliure, et qu'il devait le lendemain le ren* voyer à Versailles , chez le comte de B***. Est-ce que M. le comte de B*** Ut Shakes* pcare , lui dis-je ? Oh 1 c'est un esprit fort ,

'ia4 VOYAGE

repril le libraire y il aime les livres anglais y et ce qui lui fait plus d'honneur encore^ monsieur^ c'est qu'il aime aussi les Anglais. Vous êtes si honnête^ lui dis- je , que cela suffirait seul pour engager les Anglais à dépenser un louis ou deux dans votre boutique. Le libraire me fit une salutation, et se préparait à dire quel- que chose, lorsqu'une jeune fille de vingt ans environ, d'un maintien décent, entra dans la boutique ; je la pris à son air réservé et à son ajustement, pour la fille de chambre de quelque dame dévote de haut parage. Elle demanda les Egarcmens du cœur et de Ves- prit^ et le libraire lui donna de suite cet ou- vrage. Elle tira de sa poche une petite bourse de satin vert avec une bordure attaché avec un ruban de n>eme couleur; elle y plongea le pouce et l'index, puis en tira de la monnaie, dont elle paya le libraire. Comme je n'avais plus moi-même aflaire dans la boutique, je sortis en même temps que la jeune personne. Qu avez-vous, lui dis-je, ma chère enfant, à démêler avec les Egaremens du cœur^ vous qui connaissez à peiue si vous en avez un , et qui ne pouvez même savoir ce qui en est, à moins que l'amour ne vous l'apprenne, ou qu'un infidèle berger ne vous y fasse du mal. Dieu

SENTIMENTAL. Ia5

tiCen préserve^ dit la jeune fille» Bien répondu^ ma chère; luidis-je^ si votre cœur est aussi bon qu'il le parait , ce serait grand dommage qu'il iùt enlevé. ' C'est un petit trésor que vous devez bien garder^ il donne a votre visage plus de charmes qu'une coiffure de perles.

La jeune fille m'écoutait avec une soumission attentive^ et sa petite bourse de satin qu'elle tenait par le ruban ^ se jouait pendant ce temps entre ses doigts. £21e est bien petite^ lui dis-je en la touchant par le fond. Elle l'avança vers moi; 3t je vois qu'elle est bien légère^ ma chère «i£int^ mais soye^ aussi bonne que vous êtes belle ^ et le ciel saura la remplir. J'avais a la main une poignée de petits écus que j'avais atteints pour payer Shakespeare ^ et comme elle m'avait entièrement confié sa bourse^ j'en plaçai un dedans^ et je l'y enfermai en faisant un nœud avec le ruban y puis je k lui rendis.

La jeune fille me fit une révérence ^ plutôt humble que profonde y c'était un mouvement calme ^ insensible de reconnaissance^ dans lequel l'esprit s'incUuie encore plus que les genoux^ le corps agit aeulemeût comme interprète. Je n'ai jamais donné un petit ccu à une jeune fille j avec moitié autant de plaisir, ni. 9

X26 TOYAGK

Mes conseils^ ma chère fille ^ lui dis-je^ n'auraient eu aucun prix , et ne tous eussent pas profité d'une épingle^ si je n'y eusse ajouta cette valeur. Quand tous verrez ce petit écu ^ c'est alors que vous vous les rappellerez.Garde^* vous seulement de l'employer en rubans.

Oh ! j'en suis incapable ^ me dit la jeune fille avec vivacité^ je vous en donne ma parole. Eln disapt cela ^ elle me présenta la main ^ comme il est d'usage dans les petites affaires d'honneur. En a}éritê, monsieur ^ ajouta-t-*elle^ Je mettrai cet argent à part.

Une conversation qui a la vertu pour objet et pour garantie^ entre un liomone et une femme, est de nature à sanctifier leur promenade la plus intime; ainsi jquoiqqe la muit fiit obscure^ comme nous avions la même direction à tenir, nous continuâmes à marcher ensemble, dL nous fîmes ainsi s^ais scrupule, toute la tra* versée du quai Conti.

Au moment de nous mettre en marche, elle m avait fait une seconde révérence , et à peine eûmes^nous marché quarante pas, qu'elle fit encore une petite pause comme pour répéter qu'elle me remerciait.

Je lui dis que c'était un petit tribut que je croyais devoir à la vertu; je. ne voudrais pas

SENtlltENTAL. tH'f

pour tout fttt monde m^être mépris sur celle à qui j'offrais cet hommage. Mais non^ ajoutat- }e^ Piûnocence est sûr votre figure^ ma chère fille ^ et opprobre sut l'homme qui lui tendrait des pièges.

Je ne sais quelle impression mes paroles firent sur h jeune fille ^ maïs elle me parut affectée. tJn soupir timide et l^ger s'exhala de son sein. Je n'avais point a<;quis le droit d'en rechercher la cause ^ ainsi lAous ne dîmes plus rien jusqu'au coin de k rue de Nevers, ou nous devions nous séparer.

Di^mbi, ma chère ^ serait-ce ici le chemin pour gagner l'hôtel de Modène ? Elle répondit qu'on pouvait s'y rendre par ou bien par la rue Guénégaud qu'on trouverait au premier détout. EiO ce cas^ ma dière , firai par la rue Guéaégaud : et cela pour deux raisons^ la première^ parce qiie cela me fera plaisir^ puis ce sera en outre le moyen de vous accompa* ^er^ ^t de prot^r votre lAarehe le jilus loin «pie pourrai-*

La jeune fille fit aperôèvoir qu'elle sentait tot(t le prix mon attention^ en me disant qu'elle eût bien souhaité que l'hôtel de îlodène se fut trouté dans la int SamtrPierre. Estr-ee k «rue <nà vôiîs demeuréa ^ lui dia-)e?

138 VOTAGB

elle dit qu'elle y était fille de cbambre^ chez madame de R'^'^*'^. Juste cid! répondis^je^ c'est justement la dame pour qui j'ai apporté une lettre d'Amiens. La jeune fille me dit que sa maîtresse attendait effectivement mie lettre des maios d'un étranger qu'elle était impa- tiente de recevoir. Je la priai de se charger de mes complimens pour madame de R"^*^^ et de l'assurer que le lendem ain matin j'irais sû^ rement la voir et lui rendre nies devoirs.

JNôus étions au coin de la rue de Nevers , pendant cet entretien ^ nous nous arrêtâmes encore un moment^ pour lui donnei^e temps de placer ses Égaremens du cœur, d'une manière plus commode qu'en les portant à la main. L'ouvrage était en deux tomes^ je lui tins le second tandis qu'elle plaçait le premier danssa poche. £lle me tint à son tour sa poche ouverte^ et j'y plaçai mon volume à côté de l'autre.

11 est doux de sentir par quels fib impercep-^ blés nos affections peuvent ise .croiser^ se combiner ^ se produire. Nous continuâmes notre chemin ^ et a peine eûmes-nous fait trois pas y que la jeune fille me donna son bras pour s'appuyer sur le mien : j'allais; à la vérité le lui offrir j mai^ elle le prit d'^U^méme ayec

SEVTIIfENTÀL. 13$

cette simplicité irréfléchie qui montrait com-^ bien elle se rappelait peu qu'elle ne m'avait jamais vu avant ce moment. Pour moi ^ j'é-* prouvais également une émotion si forte et si semblable à celle de la çonsanguioité la mieuic prouvée / que je ne pus m'empécher de tourner mes regards près de son visage, pour y chercher. quelque ressemblance de famille . Mais qu'est-ce que j'étais^ me dis-je ^ ne som-- xû!&^ nous pas tous patens ?

Arrivés au détour de la rue Guénégaud^ je m'arrêtai pour lui faire mes adieux , et lui sou- haiter tout le bien que je pus imaginer.

£lle me remercia à son tour de ma com- pagnie et de mes souhaits polis. Deux fois elle me fit ^^ adieux y et autant de fois je lui re- nouvelai les miens. Notre séparation fut si cordiale et si affectueuse^ que si elle eut eu lieu partout ailleurs y je suis sur que j'eusse pu la sceller d'un baiser aussi chaud ^ aussi saint, que celui d'un apôtre. Mais comme à Paris les hommes seuls s'embrassent entre eux, je me bornai à des vœux qui revenaient au même objet.

Que Dieu la bénisse I me dis- je en la quit- tant.

|5q VOYàGS

LE PASSE-PORT.'

PARIS.

En arrivant à , mon hôtel , La Fleur m'ap-» prit que le lieutenant de police^ ih'ayait fait appeler. Le diable l'emporte! âis-je ; à prëseni j'en sais la raison.

Le lecteur devrait déjà la savoir lui-même, si j'eusse raconté les faits dans leur ordre naturel. Mais cette omissioq, ne Ait point invo- lontaire de ma pàrt^ mais bien réfléchie, puisque si je Feusse fait connaître plutôt j eUe serait déjà à moitié oubliée au moment j'ai besoiii qu'on la sadlie.

J'avais quitté Londres avec tant de préci- pitation, qu'il ne m'était pas même venu dans l'esprit que nous étions en guerre avec la France. J'avais déjà atteint Douvres, observé avec ma lunette les hauteurs qui dominent Boulogne , sans que cette idée me fut venue avec le premier de s^s accessoires , savoir : que je ne pouvais atteindre aupnjs que je voyais, sans avoir un passe-port.

Mais une fois arrivé au bout d'une rue, j'ai' une aversion mortelle pour retourner sur mes pas, si je n'ai du moins la certitude de rentrer un peu plus sage que je ne suis sorti, et comme

SENTIMENTAL. iSl

I

l'en étais encore au plus grand efibrt que j'eusse faitxde ma vie pour acquérir des con- naissances^ je ne pouvais supporter l'idée d'une marcbe rétrograde; et apprenant que M, le comte de '^'^'^'^^ avait loué le paquebot en entier , je couru? le prier, de me prendre avec lui^ cotnme étant sa suite, l^ comte de '^**'^^ qui me connaissait passablement > fit peu, ou même point de difficulté; se conteo"* tant de me iaire observer que son penchant à m'obligér ne ppuvait m'étre utile au*delà de Calais y puisqu'il passait par Bruxelles , avant de se rendre à Paris. U ajouta qu'upe fois Fendn à Calais^ je pouvais continuer ma route sans Cibst^cles; mais qu'à mon arrivée à Paris > il mp jTaudrait recourir à de&amis ou cbercher des re#sQlurces en moi-^méme^ , Laisse^^^moi arrive^: k Paris , monsieur le <:otnte^lux dis^je, et tout ira bien. Je m'era-« bfirquni, et ne m'occupai plus de cette affaire, Elle me: revint à l'esprit au mpment La Fleur m'avertit que le lieutenant de police s'était informe de moi. Ce garçon m'en parlait enoof e , lorsque le maître d'bôtel entra dans ma chambre , pour m'annoncer la même nou^ vellei; ajoutant seulement, en forme devariante^ ^u'on avait surtout demandé mon passe-port.

1$2 rOTAGE

Je peÉse bien , dit-il en finissant ^ que yons en avez sûrement. Moi , loi dis-je , je n'en ai aucun^ je vous jure.

A peine eus- je lâché ces mots , le maître d'hôtel recula de trois pas , comme pour éviter un pestiféré , et le pauvre La Fleur avança de trois pas avec cet empressement qu'une ame sensible a toujours lorsqu'il s'agit d'assister le malheur. Ce garçon gagna toutes mes affec- tions par cette démarche généreuse. Ce simple trait me le fit connaître tout entier ^ et dés ce moment , je me reposai sur lui avec autant de confiance que s'il m'eût servi avec fidélité pendant dix ans. Mon Seigneur ! Dieu I s'écria le maître d'hôtel , puis se reprenant tout-à* coup , et changeant le ton de l'exclamation , si monsieur^ dit- il avec. calme ^ n'a point de passè-port^ apparemment que oui^ sebn toute apparence^ il a des amis qui peuvent lui en procurer. Non pas que je sache ^ loi dis-je avec indifférence. £h bien! certes^ répliquait- il , vous allez dans ce cas être envoyé à la Bastille , ou au chàtelet tout au moins.

Bah! lui dis-je^ le roi de France est une bonne ame^ il ne fera de mal à personne. Cela n^ empêche pas , dit-il ^ que vous serez mis à la Bastille^ pas plus tard que demain matin.

SENTIIIEIITAI.. l55

Et moi je vous dis que j'ai loue votre apparte- ment pour un mois^ et que je ne le quitterais pas avant le terme expiré pour tous les rtis de France de ce monde* La Fleur s'approcha de mon oreille^ et me dit tout bas queper* sonne ne pouvait résister au roi de France.

Par Dieu ! dit mon hôte , ces messieurs les Anglais sont des gens très-ex sraordinair est Un moment après il répéta les mêmes paroles , fit le même serment ^ puis se retira.

LE PASSE-PORT.

l'hôtel à paris.

J'en avais agi trop cavalièrement avec cet homme ^ pour ne point chagriner le pauvre La Fleur y qui se fût d&olé y s'il m'eut aperça réfléchissant sur le sujet de mon embarras. J'afiieclai devant lui an contraire de bannir de mon esprit les plus légères impressions du souci. Je détournai la conversation sur d'autres objets; et y pendant qu'il me servait à souper^ je l'entretins avec plus de gaitéque decontume, sur Paris et sur l'opéra-comique.

La Fleur y était allé lui-inéme^ et m'avait suivi de rue en rue ^ jusqu'à la boutique du libraire. Lorsqu'il m'en vit sortir avec la jeune

1^ . T0TA6B

fiUe de chambre y et marcher «Tec elle le long du quai Conti ^ il crut convenable de ne in# pas suivre un pas de plus j et , après avoir fait toutes ses réflexions sur cette rencontre^ il coupa au plus courte et regagna l'hôtel de Modéne assez à temps pour être informé le premier des démarches de la police, au sujet de mon arrivée.

Lorsque cet honnête garçon eut quitté Pap- partement^ pour aller lui-^méme souper , ja commençai à réfléchir fort sérieusement sur xna situation.

i J'en étais venu à un point qui ne peut man- quer vous faire rire,' mou cher Eugène^ àhs que vous vous rappellerez le petit dialogue qui eut lieu entre nous au momient de nous séparer: il trouve du reste ici sa place, i

Eugène, au moment de mon départ, sacbanti très-bien que je ne suis pas pour l'ordinaire beiiu-. coup plus surchargé d'argent que de réflexion ^ me tira à part pour me demander jusqii'où.i'avaia poussé la prévoyance à cet égard ; je lui 41*' exactement la somme que j'emportais ; il se- coua la tête en me disant que cela ne pauvait* pas me conduire loin, et de suite il tina sa bourse pour la vider dans^la mienne. En cons«» cience>i Eugène, je vous proteste q.ue j'ai.

SENTlMBliTÀL. l3S

sUfBjsamm^nt po» mon yojuge. El ipoi^ je vous le jure^ YoFÎck, répondit Eugène , en vérité vous D^vea pas assoie; je connais la Francç et Tltalie n^ienx que vous. Vous me &ites dcHic pas attention , Epgiène^ hii dis-je y en refusant son effre ^ que j^ ne serai pas trois jours k Paris ^ saiis djre Aiirô quekjue fre^ daine ^ qui me ftrm loger' à la Sastill^, je vivhii un mois ou deuï pour le laioins^ aux dépens du roi de "Praneq. Je vous demande pardon^ rxxe dit. fort sèehetoënt Eugène^ j'avais effectivement oublié tout-à-falt cette ressource.

L'événement que j'avais traité avec bouf- fonnerie, menaçait i|i'atteindFe très-eérieu^ sèment. * '

' Je ne sais si c'est :fplie ou nonchalance, obstination ou bien pbilosopliie;- je ne sais réellement oe qu'il y- a^ait en moi au moment La Fleur ' eut descendu' ' Tescalier ^ niais j'eus beau me ' trouver seul> je n^ pus plier Imon esprit à avoir une autre idée qqe eelle que j'avais communiquée ii Eiigènej

Eh bien! celle Bastille 1 ; me disais-je^ la terreur qu'elle excite' n'est que«d^ns le mot. Portez !cs choses au pis si Vote voulez, '^Bas- lille, n'est toujours que le synonyme de tour. Qui dit tour ^ dit seulement une mabon dont

l56 TOTAGB

on ne peat sortir. Que Dieu ait pitié des gottt* teux^ car^ les pauvres gtnsy ils sont deux fois 1 an au moins dans cet état ; mais avec cent livres tournois à dépenser par jour ^ ime plume, de l'encre, du papier, et aussi de la patience, qui est-ce qui empêche celui-là même qui ne peut pas sortir, de bien passer son temps, au moins pendant un mois ou six semaines, au bout desquelles , si vous êtes sans reproche, votre innocence est proclamée, et vous sortex enfin plus sage et meilleur que vous n'êtes entré. ^

Je fus obligé de descendre dans la cour de Thôtel, (l'ai oublié pour quelle raison) au moment j'avais la tête remplie de mon système , et je me rappelle très-bien que ma démarche , en parcourant l'escalier, avait quel que chose de triomphal, tant j'étais saûs&it de la justesse de mon raisonnement.

Fi des pinceaux nombres . et tristes I me disais-je avec orgueil, je n'envie point cette puissance magique qui sait reproduire les peines de la vie, que sous les traits hideux , les couleurs funèbres de la mort. En^s que nous sommes^, nous tremblons devant les images que notre esprit s'est plu à dessiner et à noircir. Yoidéx-vous apprendre . à les mé*

SENTIMENTAL. iSy

priser? réduiâez-les toutes à leurs' justes pro- portions et à leurs nuances réelles.

Je sais bien ^ ajoulai-je , comme pour atté* nuer un peu ma proposition^ je sais cependant bien que la Bastille n'est pas un mal l^er , un séjour qu'on puisse mépriser ou braver avec dédain. Cependant dépouillez-la de ses tours ; comblez ses fossés ^ ôtez les verroux de ses portes^ ne l'appelez plus qu'une chambre d'arrêts ; figurez -vous ensuite que c'est le pouvoir tjrannique d'une maladie^ plutôt que le despotisme d'un homme qui vous y retient; alors ^ de ce côté^ le mal s'évanouit ^ et l'autre moitié de votre peine ne vous arrache presque plus de plainte.

Je fus interron^pu au milieu de ce mono- logue^ par une voix que je pris d'abord pour celle d'un enfant qui se plaignait de ne pou- voir sortir; je regardai dans le corridor tant de haut que de bas ^ et n'aperçus ni homme ni enfant. Je passai mon chemin sans autre recherche : à mon retour ^ à travers, le corri- dor , j'eatendis les mêmes paroles clairement prononcées à deux différentes fois ; en élevant la vue , j'aperçus un sansonnet suspendu dans une petite cage. Je ne puis sortir ! je ne puûi MTtirl disait le sansonnet»

158 tOtlGE

Je m^afréUi k considérer cet oiseau : i chaque personne qui traversait le corridor , il se jetait eu voltigeant du eôlé des passans ^ en répétant la métne plainte sur sa captivité : ']é ne pais sortir 1 diftait le satisonnet. Le ciel te eoDservë ^ niion pauVré oiseau^ lui dis->îe^ mais lu vas recefVôii* denloila liberté^ 11 en coûtera ce qui pourra ^ Aussitôt )e fis le tour cage pour en trouver hi poite ; \b la trouvai assu-« )étie k èiiUple et double tour^ et si l)ién scellée eii fil d*archal , qu'il n'j atviit pas moyen Touvrii^ sans la inett^ en inorcéaux : envain j'y employai les deux mains; l'oiseau se pré-" iientait du coté je tetttàii sa délivl-ance^ passait sa tête à trtiVers les barreaux , lés près* sait de sôd e^ôttikt aVec tous lès efforts de rimpatience. Je ôiralns bién^ mon pauvre ami, hii dis- je, de ûe pouvoir te rendre la liberté. Non ^ disait le saiisonnet, je ne puis sotlir! je ne puis sortir I disait ^aiuvre sansonnet.

Non , jamais je ne sentis se réveiller avec plus d'attendrissement totïtes lés affections de cœur. Non y parmi les incidens divers de ma vie, je ne me rappelle paâ que mes esptits, aii milieu cesf aberrations' ma peilsée , dôilt ma raison fiit si souveiit dupé, se soient ja* mais recueillis plus rapidement ^ûë déhu tetfe

/

SE5f 1ME5TAI.. l5g

occasion. Ces notes plaintives étaient toutes mécaniques y il est vrai; mais leur accent imi- tait avec tant de vérité le ton de la nature , qu'elles renversèrent en ce moment tous mes raisonnemens systématiques sur la Bastille. Je continuai tout pensif de monter lentement Tescalier^ sans redire aucune des paroles so- phistiques échappées de ma bouche^ en le descendant.

Déguise-toi^ comme tu voudras^ tu n'es

toujours qu'un esclave ! d is- je en moi-même ;

tu n'es toujours qu'un breuvage amer! mille

infortunés ont été forcés de boire dans ta

coupe : en est-elle pour cela moins pleine de

fiel? Ohl c'est toi, m'écriai-je en m'adres-

sant a la liberâif, c'est toi seule, trois fois

douce, trois fois gracieuse, déesse que tous les

hommes adorent; toi seule recueilles toutes

leurs hommages publics ou privés : toi seule

tu léut fais goûter mille délices. Tes charmes

dureront autant que la nature elle-même. Point

de paroles colorées y qui puissent souiller ton

manteau de neige : nuls prestiges chimique^

He changeront ton sceptre aimable en vergé

de fer. Si tu lui souris quand il mange son pain

grossier, le berger est plus heureuï que son

jinonarque (Jui t'exile de sa cour. Gel propice!

l4o TOTAGE >

in'écriai-je encore en pliant un genou sur la dernière içarche de lescalier^ ne me donne ^ue la santé, puisque c'est toi qui la dispenses, avec la compagnie de cette belle divinité. Fais ensuite pleuvoir les dignités et les mortes ^. si cela convient à la providence^- sur cette foule de têtes que l'ambition rend malades!

LE PRISONNIER.

^ARIS.

L'idée de ce pauvre oiseau se débattant dans sa cage, me suivit dans ma chambre. Je m'assis près de ma table; et, appuyant ma tête sur ma main, je m'occupai vivement à me re« pi'ésenter toutes les misères d'une prison ; j'é- tais pour cela dans une excellente disposition d'esprit^ et je donnai toute carrière à mon imagination.

J'allais commencer à passer en revue ces millions d'hommes échappés des mains du même créateur que moi, qui n'attendent pour- tant d'autre héritage que la servitude. Cette peinture était touchante^ mais je trouvais impossible de la rapprocher à deux pas demoL Cette multitude de groupes attristés ne ser- vait d'ailleurs qu'à me distraire.

SENTIMENTAL. l4l

Je me figurai seulement un simple prisonnier; je le plaçai d'abord bien enfeirmé au sommet de son donjon y et le contemplant ensuite à la faveur du crépuscule de sa porte grillée^ je me mis à le dessiner.

Je voyais ces membres livides^ ce corps i moitië décharné^ flëtri dans les angoisses de l'attente et de la réclusion^ Je sentais déjà moi-même ce que c'est que cette défaillance du cœur y cette agonie résultante d'une espérance toujours vaine ^ toujours trompée. En regar- dant de plus près j'apercevais la fièvre et la pâleur empreinte sur son visage. Depuis trente années, la brise de l'ouest n'avait point ra- fraicbi son sang : pendant tout ce temps il n'a- vait point vu le soleil ^ point vu la lune ; pas un parent^ pas un ami ^ dont la voix^ dont les sou- pirs eussent traversé ces barreaux. Ses enfans^ Ab ! c'est ici que mon cœur saigna le plus ; je fus forcé de détourner la vue^ et d'esquisser d'autres détails de mon tableau. Je le vis en- suite par terre dans un coin de son donjon^ assis sur un peu de paille. C'était tour à tour son siège pour le travail et son lit pour le repos ; une espèce de calendrier suspendu à la hauteur de sa téte^ composé de petits bâtons de bois entaillés , lui rappelait le nombre de ni. 10

l42 VOYAGE

ses tristes jours ^ de ses affreuses nuits; il tenait en main un de ces petits bâtons : un clou rouille lui servait k j gravier un nouveau jour de misère à côté des autres.

Comme j'interceptais le peu de lumière qui lui parvenait^ il levait vers la porte un œil desespéré , qui retombait bientôt sur lui-même; puis il reprenait^ en secouant la téte^ l'ouvrage de son affliction.

Taudis qu'il se tournait pour ajouter son petit b&lonaa reste du faisceau^ j'entendais le bruit de ses chaînes agitées le long de ses jambes. Un pro&nd soupir s'exhalait avec peine de son sein , ses fei*s semblaient peser jusque sur sa pensée. Je me ti*ouvais baigné de mes larmes; }e ne pus supporter plus long- temps la vue de cette captivité^ dont mon imagination venait d'achever la peinture. Je me levai de ma chaise , en frissonnant d'hor* reur : j'appelai aussitôt La Fleur^ je l'envoyai sur-le^ehamp demander un remise pour le lendemain à neuf heures^ à la porte de riiôtel; j'irai moi-même^ dis-je vivement, me présenter à M. le duc de Choiseul.

J^ Fleur aurait désiré m'aider à me mettre au iit^ mais je ne voulus pas que cet honnête garçon aperçut dans mes traits une altération '

SCNTIMEVTAL. 14^

qui jeût troublé la paix de sou cœur. Jie M di$ que je me mettrais au Ut tout $eul , et jiui co j^ veillai de faire de même.

LE SANSONNET.

CHEMIN DE VERSAILLES.

Je montai dans moo reioiae à l'heurie con^ venue; La Fleur monta derrière^ et je priai le cocher de me conduire €U toute diligence à Versailles.

Comme je oe vî^ rieo' sur ma route, ovl plutôt comme' je n'y cherchais rien, je ne puis mieux remplir cette lacune de mon voyage , qu'avec Ffaistoire succincte de Poiseau qui a fait le suj^t du dernier chapitre»

Pendant que l'honorable M*^^** atten lait à Douvres on vent favorable , uo j^eune garçon anglais qui était à son service^ avait pris cet oiseau isur les rochers avant qu'il eût toutes ses plumes. Ce jeune homme jaloux de le çon^ êot^er , l'avait réchauffe dans son sein; l'avait nourri, soigna , prot^é ; bref ^ en un jour ou deux s'était épris de tendresse pour Ini^ et l'avait amené sain et suif à Paris. U avait dé- pensé uiie livne pour avoir une petite cage au iansoaoet; et, comme pendant les cinq mois

i44 Voyage

de séjour qu'il fit dans cette ville avec son maî- tre y il n'eut rien on peu de chose à faire de mieux ^ il entreprit l'éducation de son oiseau^ et lui apprit en sa langue natale ces quatre seuls mots^ (et rien de plus), auxquels j'avoue que j'ai de si grandes obligations.

Le maître partant pour l'Italie, le garçon donna l'oiseau au maître de l'hôtel; mais sa petite ode à la liberté étant dans un langage inconnu à Paris , elle fut une fort petite res* source pour sa fortune, et La Fleur devint propriétaire de la cage «t de l'oiseau, pour une bouteille de Bourgogne.

A mon retour d'Italie , je le ramenai au pays dpnt il parlait la langue. Je dis son histoire à lord Â. qui me demanda l'oiseau et le donna à lord B. Lord B , en fit présent à lord C. Un valet de chambre de lord C le vendit pour un schelling au domestique de lord D. Lord D le donna àlord£....et il fit ainsi la moitié de l'alphabet.

Sortant ensuite de ces rangs élevés , il passa dans la chambre basse et dans les mains de plusieurs membres des communes; mais tout ce monde ne demandait qu'à entrer , et l'oiseau ne demandait qu'à sortir, il finit par faire à Londres aussi peu de fortune qu'à Paris. U est

SENTIMENTAL. 'l^S

impossible que plusieurs de mes lecteurs n'en aient pas entendu parler, et si par hasard ils l'avaient rencontré , je prends la liberté de les informer que cet oiseau est mon oiseau ou quelque méchante copie destinée à le repro- duire. Je n'ai plus rien à ajouter h son égard ^ si ce n'est que depuis ce temps j'ai constam- ment porté ce pauvre sansonnet à la tête de mes armes.

Que les officiers héraldiques et généalogistes jurés viennent ^ s'ils osent lui tordre le cou.

L'ADRESSE.

VERSAILLES.

Je ne voudrais pas que mon ennemi put con- naître la situation démon esprit, lorsque je vais reclamer la protection d'un homme puis- sant. C'est sans doute pour cette raison que je tâche toujours de me protéger moi-même; mais en allant chez AI. le duc de Choiseuil, c'était de ma part une démarche violentée : si c'eut été une acte de choix , je m'en fusse tiré je pense y comme tant d'autres.

Combien de tournures basses pour mon placet je combinai tout le long du chemin 1 combien d'adresses abjectes s'échappèrent de

)46 YOIAGE

mon scrvile cœur! pas une d^elles qui neinVot mérité la Bastille.

Je n'avais encore pu lorsque je me trouvai à la vue de Versailles, réussir à rien de pas- sable; si ce n'est à ajouter quelques paroles Vagues, à croiser quelques sentences, étudier quelques attitudes, saisir quelques tons pro- pres à m'insinuer daiis les bonnes grâces de M. le duc de Choiseuil. Cependant j^étais satisfait. Cela peut aller ainsi, me dis-je. Trcs« bien , me rétorquai-je aussitôt à moi-même. A merveille , vous ressemblez à un aventurier de tailleur qui apporterait à M. le duc un liahit dont il n'aufait pas pris la mesure.

Étourdi que vous êtes! continuai-* je ^ vojrez donc le visage de monsieur le duc; avant tout lisez donc d'abord ce qui est écrit dans ses yeux, étudiez donc ses dispo8itioii9. Observe» surtout en quelle posture il vous prêtera l'o^ reille. Remarquez les contorsions de son corps ^ les courbures et l'expression de ses membres } je ne parle pas^ du ton : il est clair que les premiers sons qui tomberont de ses lèvres, vous le donneront. Groupez rapidement toutes ees observations^ faites-^en la substance de votre supplique ; iinproTÎae& votre adresse de

SENTIMEUTAL. 1/^^

manière à ne point choquer mptisieur le duc : vos iogredicns après tout ne peuvent matv quer d'être de son goût puisque ce sera lui qui vous les aura fournis.

C'est en parler bien à votre aise^dis-je, après y avoir bien réfléclii. Oh! Je voudrais bien être déjà tiré de ce pas.

Lâche ^ deux fois lâche , repris* je ^ comme si un homme n'en valait pas un autre sur toute la surface de la terre I ils sont égaux sur le champs de bataille. Pourquoi ne le seraient - ils pas face-à'-face dans le cabinet? Allez ^ crojez-moi , Yorick^ partout il n'en est pas ainsi, rhomme se ment à lui-même^ il trahit âes intérêts y il tente dix efforts inutiles la nature n'en demandait qu'un énergique^ Essayez, par plaisir, de vous présenter devant le duc , avec la Bastille daus vos regards. vous gage ma vie, que vous êtes renvoyé dans une demi-heure à Paris, sous une^ s&re es- corte.

Je le croirais volontiers, me dis-je : ainsi j'irai chezr monsieur le duc^ mais, parbleu! si j'y parais, ce sera avec toute la gaité, toute Vinsouciance d'un homme du bon ton.

Vous voila encore dans votre tort , répli- qnai-jc; un cœur vraiment à l'aise, Yorick,

l48 VOYAGE

De se jette point ainsi dans les extrêmes. Il est toujours sur son centre. Eh bien ! soit ! m'é- criai-je^ au moment le cocher détournait pour entrer dans l'hôtel du duc j j'espère que tout ira bien.

Cependant j'avais fait le tour de la cour^ et j'arrive au bas de l'escalier. Je me trouvai si bien de mon entretien avec moi-même^ que je ne montai les marches ni de l'air d'un criminel qu'on va suspendre au mât de hune pour y chercher la mort^ ni d'un seul bond et en deux enjambées^ comme lorsque je revole près de toi, chère £liza, pour y retrouver ma vie.

En entrant dans le salon, je fus accueilli par un homme qu'on pouvait prendre pour un maître d'hôtel, mais que je crus à son air un des sous-secrëtaires ; j'appris de lui que M. le duc de Choiseuil était occupé. J'ignore, lui dis-je, absolument les formes usitées pour obtenir audience. Je suis tout-à-fait étranger dans ce pays, et ce qui est plus malheureux encore dans la circonstance, je suis Anglais, il me dit que cette quahté n'était point une diffi- culté de plusj je lui fis un léger salut en ajoutant que l'affaire que j'avais à communi- quer à| monsieur le duc était de la plus grande importance.

SENTIMEHTAL. l49

Le secrétaire se tourna vers l'escalier^ comme s'il eût voulu aller informer quelqu'un de cette particularité : arrêtez, lui dis-je, il ne faut pas vous y méprendre; TafFaire qui m'amène ne présente aucun intérêt pour monsieur le duc , mais c'est pour moi qu'elle est de l'importance la plus haute. - ^h/ c'est une autre affaire! Point du tout, lui dis'je à mon tour, c'est toujours la même chose pour un homme bien élevé. Mais en combien de temps , mon bonmop sieur, continuai- je, un étranger peut-il espé- rer d'obtenir accès. Pas avant deux heures, me dit-il, en regardante sa montre. Le nom- bre des équipages qui remplissait la cour, semblait en effet justiGer son calcul, et ne m'offrait pas une perspective plus rapprochée. Patienter en attendant , arpenter le salon de long en large, sans avoir une ame à qui parler, cette ressource était bien triste, autant eût valu presque être enfermé à la Bastille pendant tout ce temps-là.

Je retournai sur-4e-champ à .mon remise, et le priai de me mener au Cordon Bleu: c'était l'hôtel le plus prochain.

Mais il y a, je pense, une fatalité attachée à tout ce que je fais; il est bien rare que j'arrive je me propose d'aller.

l5o TOTAGB

LE PATISSIER.

TERSAILLES.

Je n'étais pas encore à moitié de la me y que je changeai de résolution; puisque je sois à Versailles^ me mis-je à penser , ne ferais-je pas aussi bien de jeter un coup-^d'ceil sur la ville? Je tirai le cordon du cocher^ et le priai de me faire faire un tour dans les principales mes; car, je suppose^ dis«je^ que cette vilte n'est pas des plus grandes. Le cocher me fit SCS excuses s'il me détrompait^ mais au con- traire y m'assura-t-il , c'était une superbe ville ; nombre de ducs ^ de comtes ^ de marquis du plus haut parage y avaient leurs hdtels.

Le comte de B**** dont le libraire m'avait parlé si avantagenscment la veille au soir ^ me revint aussitôt à l'idée.

Eh! pourquoi n'irais-- je pas le voir ^ pensai-* je en moi-même, puisqu'il a si bonne opinîoa des Anglais et de leurs livres? je lui conterai mon histoire; ainsi je changeai encore de vé^ solution. C'était bien au juste pour la troisième fois , puis que j'avais déjà pris celle d'aller voir madame de R*** dans la rue Saint-Pierre, et que j'avais même donné à sa fille de chambra

SEHTIKEIITAL. l5l

ma parole d'aller lui &ire ma colir ; mais je ne maîtrise pas les circonstances ^ ce sont ellea au contraire qui me gouvernent* Ainsi donc apercevant de l'autre côté de la rue , un homme avec une corbeille pleine de marchandises qu'il paraissait vendre au public^ j'envoyai La Fleur lui demander l'hôtel du comte de

Ce garçon revint le moment d'après, la figure un peu pâle, et m'apprit que c'était un cheva* lier de Saint-^Lonis , qui vendait des pàtés« Ce n'est pas possible, LaFieur, lui di»^je« La Fleur qui ne concevait guères plus que moi un tel phénomène, soutenait pourtant que c'était la vérité. 11 avait vu sa croix d'or émaillée, il avait vu son ruban rouge attaché, disait-il, à sa boutonnière, il avait regardé dans sa corbeille; vu de ses yeux les pâtés que vendait le che«* valier, il n'avait pas pu s'y méprendre.

Un revers de fortune aussi étrange dans la destinée d'un homme , éveille toujours un sen^ timent plus généreux que la simple générosité*

Je ne pus m'empécher de contempler ce* lui-ci, du fond de mon remise pendant queU ques instans. Plus je regardais sa contenance , sa croix , sa corbeille , plus ces objets réunis brouiUaienl mea idées et se confondaient eu

i5a V0TA6B

mon esprit. Je descendis démon remise^ et m'avançai vers lui.

U portait attaché à sa ceinture y un tablier de. toile blanche, qui lui descendait jusqu'au* dessous des genoux^ et dont la bavette remon- tait jusqu'à moitié de la poitrine , sur le haut de laquelle on voyait sa croix attachée un peu au-dessous du bord supérieur de sa veste. . f Sa corbeille de petits pâtés était couverte d'une serviette propre et ouvrée. Une autre serviette de la même espèce en tapissait le fond ; un air de propreté et d'élégance en- gageante était répandu sur sa personne' et sa marchandise; on pouvait acheter ses pâtés autant par appétit que par sentiment. : 11 ne les offrait k personne ^ et se bornait à se tenir avec sa corbeille y au coin d'un hôtel les acheteurs venaient le trouver sans se faire prier.

Cet homme annonçait quarante-huit ans^ un caractère reposé et quelque chose appro- chant de la gravité ; et je n'en suis point sur- pris. Je m'approchai d'abord plutôt de sa cor- beille que de lui ; je levai la serviette , et prenant à la main un de ses pâtés , je le priai de vouloir bien m'expliquer des apparences et des contrastes qui m'affectaient péniblement.

SEKTIMENTAL. l53

n me d it en peut de mots qu'il avait passé la plus grande partie de sa vie au service militaire ^ ou ^ après avoir (Repense tout son léger patri- moine^ il avait obtenu à la fois ^ une compa-^ gnie et la croix de Saint-Louis. A la conclusion de la dernière paix , son régiment subit une réforme qui porta sur le corps en entier ^ et sur plusieurs autres régimens. H se trouva dénué toute ressource^ au milieu d'un monde peu généreux , sans amis , sans protec- teurs^ en un mot^ ajouta-t-il , sans autre for- tune que ce que vous voyez.

Le pauvre chevalier avait commencé par exciter ma compassion ^ il finit par gagner mon * estime.

Le Roi , dit-il , est un prince généreux , mais sa munificence ne peut suffire à soulager tous les besoins , à récompenser tous les ser- vices. Il est malheureux pour moi de me trouver parmi ceux qu'il est fofcé d'oublier : il ajouta que sa petite femme ^ qu'il aimait ten- drement^ se chargeait de faire la pâtisserie ^ et qu'il ne regardait point comme un déshon- neur d'employer le moyen delà protéger ainsi que lui-même , contre les horreurs du besoin , jusqu'à ce que la providence vînt lui en offrir un meilleur.

x54 VOTICE

U y aurait de la dureté a dérober aux bons cœurs un plaisir de leur goùt^ eu refusant d^ leur raconter ce qui arriva oeuf moi» après ^ à ce pauvre chevalier de Saint-IxHÛs^

Il paraissait se tenir de préférence et habi* tuellementauprès des portes de fer qui conduis «ent au palais, Sa croix de Saiot*X4)ui^ avait attiré mille regards; mille curieux avaient pris les mêmes informations que moi, avaient ob- tenu les mêmes détails , et tou}oar<s racontes avec tant de modestie et de bon sens y qu'ils parvinrent enfin aux oreilles du Roi y qui ^ apprenant que le chevalier avait été un brave officier , respecté dans tout son. régiment, comme un homme d'honneur et de probité , interrompit enfin son petit commerce y eu lui assignant une pension de quinze cent livres.

J^ai raconté cette anecdote pour le plaisir du lecteur , je le prie de m^en pardonner une autre qui n'y fait pas suite, mais que je racon^ terai pour mon plaisir porsojinel ; elles reflè- tent de l'éclat l'une sur l'autre , et ce Serait dommage de les séparer.

SE HtllIEUTlI.. X55

L'ÉPEE.

11 E N N E

Quand les Gouvernemens et les Empires touchent à leur caducité , et sentent enfin ce

que c'est que la pauvreté et la misère Mais

je m'arrête pour ne point divulguer les causes qui avaient^ en Bretagne^ amené la maison d'E**** sur le penchant de sa ruine. Le mar- quis d'E**** avait lutté pendant long-temps avec courage contre sa destinée , désirant conserver et produire devant les hommes ^ quelques restes de la grandeur de ses ancêtres ^ mais l'abus indiscret qu'ils en avaient fait eux- mêmes, l'avait mis hors d'état de remplir ses désirs.

Il lui restait assez de quoi soutenir une mo- deste obscurité; mais il avait deux garçons qui semblaient cherchera se mettre eu lumière, il jugeait lui-même qu'ils méritaient d^être secondés : il tenta de leur ouvrir la carrière des armes, mais ce fut inutilement , il fallait trop de dépenses pour se monter; l'économie la plus sévère n'était pas un moyen suffisant, il n'avait d'autre ressource que le commerce.

En toute autre province de France , c'eût été couper dans la racine l'arbre même que

l56 ' VOYAGE

son orgueil et sa tendresse cherchaient à faire refleurir ; mais en Bretagne^ la loi avait pourvu â ses besoins : il cherche à s'en prévaloir et; saisit l'occasion d'une tenue des états à Rennes. Le marquis se présenta devant l'assemblée^ accompagné de ses deux garçons y et réclama en sa faveur , la prérogative que lui accordait une ancienne loi du pays^ qui n'avait rien perdu de sa force ^ quoi qu'elle eut été rare- ment appliquée.

Il ôta son épée de son côté , et la déposa sur le bureau. « Daignez la prendre ^ dit-il ^ soyez- en les dépositaires fidèles ^ jusqu'à ce que des temps plus heureux , une condition plus aisée^ ^ me permettent de la réclamer ».

Le Président accepta l'épée du marquis , elle fut déposée sous ses y eux ^ dans les archives de l'assemblée ^ puis il se retira. Le marquis s'embarqua le lendemain avec toute sa famille pour la Martinique , dix-neuf ou viogt ans d'une application constante et fructueuse aux affaires commerciales , plus ^ quelques héri- tages imprévus ^ recueillis de quelques bran- ches éloignées de sa famille^ le mirent en élat de rentrer dans sa patrie , de redemander sa noblesse , et d'en soutenir l'éclat

Ce fut par un coup de bonne fortune , qui

SENTIMENTAL. l^J

nVst guèrcs que le partage du voyageuv senti- mental^ que je me rencontrai à Rennes au moment de cette réclamation solennelle^ je dis solennelle , parce qu'elle eut à mes jeux le plus auguste caractère.

Le marquis se présenta avec toute sa famille^ il donnait le bras k son épouse ^ son fils aîné le donnait à sa sœur ^ et le plus jeune restait prés de sa mére^ à l'extrémité de la ligne.

Le marquis porta deux fois son mouchoir à son visage : un morne silence régnait dans l'assemblée ; lorsqu'il ne fut plus qu'à six pas du bureau ^ il confia à son fils ^ le plus jeune ^ la main de la marquise y et se présenta pour réclamer son épée j elle lui fut remise aussitôt : à peine l'eut-il dans les mains ^ qu'il la tira presque en entier hors du fourreau ; c'était le visage brillant d'un vieil ami , qu'il avait été forcé de quitter; il la considéra attentivement^ comme pour reconnaître si c'était bien elle ^ lorsqu'il aperçut une tache de rouille qui se trouvait vers la pointe , il l'approcha de ses jeux et courba sa téte^ comme pour voir de plus près : il me sembla voir une larme tomber sur la tache ^ et je ne crois pas m'étre trompé^ si j'en juge par ces mots : n Je trouverai, dit- il , quelque autre moyen de l'afiacer m. III. I I

l53 TOTAGE

£n disant ces mots , le marquis remit Tépéd dans son fourreau y fit une salutation à ceux qui la lui avaient si bien gardée , et prit congé de l'assemblée^ accompagné de son épouse et de sa fille , et suivi par ses deux garçons.

Oh ! combien je portai envie aux émotions de cet homme I

LE PASSE-PORT.

VERSAILLES.

: Je fus admis sans difficulté chez M. le comte de B***. Je trouvai l'exemplaire de Shakes- peare étalé sur sa table et le comte lui-même occupé à le feuilleter.

Je m'approchai de sa table ^ et jetant d'a- bord sur l'ouvrage un coup^d'œil de connais- sance , comme pour faire voir qu'il ne m'était point étranger , je dis au comte que j'étais venu sans me faire présenter chez lui^ parce que je savais devoir y trouver un ancien ami qui , j'en étais sur , daignerait être mon intro- ducteur. C'est mon compatriote le grand Sha- kespeare lui dis-je en montrant de la main ses Œuvres ^ et ayez la bonté, mon cher ami, ajoutai-je , en m'adressant au génie de co poëte , de me faire cet honneur là*

SENTIMENTAL. l5()

Le comte ne put s'empêcher de sourire à cette manière singulière de se produire j et s'apercevant que je palissais un peu^ comme un homme qui n'est pas à son aise^ il insista pour que je prisse un fauteuil, dans lequel je m'assis, et pour lui épargner la peine de se perdre eu conjectures sur une visite aussi étrangement hors des convenances d'usage, je lui racontai avec simplicité l'incident de la boutique du li- braire , et comment je m'étais déterminé à le choisir, de préférence à tout autre homme de France , pour invoquer son crédit , et lui ra- conter l'histoire du petit embarras dont j'étais menacé. Eh! quel est votre embarras? racon* tez-moi cela, me dit le comte.

Nouveaux détails que je lui donnai , tels que le lecteur vient de les lire. Oui, M. le comte , lui dis-je en finissant , si on en croj^ait le maî- tre de mon hôtel, il faudrait, pour qu'il n'en eût pas le démenti , que je couchasse ce soir à la Bastille ; mais ce n'est pas , ajoutai-je, que j'aie la moindre appréhension de tomber dans les mains du peuple le plus poli de l'univers , puisque la conscience me dit que je suis moi- même un homme vrai , sincère , et si âoigné d'être venu ici pour espionner le côté faible , et la nudité de la terre, que je n'ai pas jnèiç^c

l6o VOYAGE

réfléchi si je me mettais ou non à la discrétion des Français ; tant je suis sûr , monsieur le comte , que leur bravoure ne s'accommoderait pas de n'avoir à combattre que des invalides. Une rougeur animée parcourut les jouéS du comte , à ces demies mots : Ne craignez rien y ne craignez rien^ dit-il.

C'est ce que je fais aussi ^ monsieur le comte ; je vous dirai plus, ajoutai-je d'un ton rassuré , et même un peu folâtre ; c'est que j'ai fait ma traversée de Londres à Paris, en riant du meilleur cœur. Je ne pense pas M. le duc de Cboiseuil assez ennemi de la gaité , pour me renvoyer dans mon pays les larmes aux yeux , et le cri de la douleur à la bouche ; et c'est pour obtenir qu'il n'en soit décidément rien que je m'adresse à vous^ lui dis-je avec une profonde inclination.

Si le comte ne m'avait pas écouté avec la plus grande bonté , je n'en aurais pas dit moi- tié si long; il se contenta de répéter une fois ou deux : C'esù bien dit. Je crus enfin conve- nable de laisser mon affaire , et de n'en plus parler du tout.

Le comte s'empara à son tour de la conver- sation ; nous parlâmes de choses indifférentes ; de littérature^ de politique j nous discourûmes

SENTIMENTAL. l6x

sur les hommes en général y et puis enfin !)ur les femmes. Que le ciel les protège , lui dis-je après avoir traité long-temps ce chapitre; je ne connais pas d'homme qui les aime autant que moi. J'ai été témoin de bien des faiblesses ; j'ai lu bien des satires contre elles ^ et en dépit de tout^ je les aime encore. Je suis même per- suadé^ ajoutai-je^ qu'un homme qui n'a pas pour toutes les femmes une espèce d'amour collectif^ n'en aimera jamais une seule comme il convient.

Eh bien ! monsieur V Anglais , dit le comte avec beaucoup de gaité y je crois ce que vous me dites ; vous^ n'êtes point venu pour étudier nos démarches, épier la nudité de la terre , et j'oserai dire pour vous plaire, ni encore celle de nos femmes ; mais permettez-moi de soup* çonner , si par hasard il s'en trouvait sur votre chemin , que cette vue ne vous affecterait pas désagréablement.

D y a en moi je ne sais quel fibre qui ne peut supporter l'ébranlement qui résulte d'une insinuation peu décente; j'ai souvent essayé avec effort de vaincre ma timidité à cet égard, au sein des entretiens les plus enjoués , et c'est toujours avec une peine infinie que , dans un cercle d'une douzaine de femmes réunies, j'ai

l62 TOTAGE

pu me permettre mille choses* plaisantes , dont je n'eusse osé risquer la moindre saillie en tête-à-tête , avec une seule , quand j'eusse du y gagner le paradis.

Excusez-moi , monsieur le comte ^ lui dis-* je , si j'eusse aperçu la nudité de votre terre , mes jeux se fussent détournés pour cacher leurs larmes; quant à celle de vos femmes^ lui dis-je en rougissant de l'idée qu'il avait fait naître en moi^ je me tiens à leur égard si fort attaché à la lettre de l'Evangile ; je suis par inclination si compatissant pour leurs faiblesses^ que je m'empresserais de les couvrir d'un manteau , si je savais seulement le jeter à propos.

La seule chose que je désirasse observer sans voile c'est le fond de leurs cœurs ; j'aime- rais à en fonder le replis ^ à les dépouiller de cette foule d'enveloppes et de déguisemens enfantés pur les climats ^ les religions et les modes ; en extraire enfin ce qui s'y trouve de généreux , pour en enrichir le mien ; et je vous avoue que c'est pour cela seulement que je suis venu en France. C'est aussi pour cette raison ^ €ontinuai-je^ que je n'ai point encore cherché à voir votre Palais-Royal , votre Luxembourg^ )ii même votre façade du Louvre. Je n'ai poiut

SEXrTlKENTAL* ]65

essayé d'enfler nos catalogues du détail de vos peintures^ de vos statues^ de vos églises^ et cIya^ cune de vos belles n'est à mes yeux qu an tem - pie dont je.recherche l'entrée bien plus pour les dessins originaux , les exquisses négligées qui s'y rencontrent^ que pour la transfigura- tion même de Raphaël.

La soif des observations de cette espèce^ a joutai- je ^ est en moi aussi ardente que celle qui allume la curiosité d'un juré connaisseur; c*est elle seule qui m'a fait quitter ma patrie pour la France , et qui doit me conduire à travers l'Italie; c'est un voyage paisible que j'entreprends, un pèlerinage du cœur, sur left traces de la nature, à la découverte des enti« mens, à la recherche des affections qn^ella enfante , qui nous apprennent à nous chérir les uns et les autres , et l'humanité entière bien mieux que nous ne faisons.

Le comte saisit cette occasion pour me dire une foule de choses obligeantes; il ajouta avec beaucoup de politesse, qu'il se regardait comme très-redevable à Shakespeare pour lui avoir procuré ma connaissance, ^propos y ajouta-t-il, Shakespeare est plein de vastes conceptions. Il n'est point étonnant qu'il ait oublié une petite formalité, celle de m'ap^

l64 TOTIGE

prendre votre nom^ cela vous met dans la nécessite de le faire vous-même.

LE PASSE-PORTî

VERSAILLES.

Il y a peu d'affaires dans la vie^ qui me donnent plus d'embarras que la nécessité je me trouve de décliner qui je suis.

En effet y je connais peu de personnes sur lesquelles je ne pusse donner des éclaicissë- mens plus circonstanciés que sur moi*mcme , et quand je me suis vu forcé de me faire con- naître y j'ai toujours désiré n'y employer qu'un seul mot; jamais peut-être^ je ne m'étais trouvé dans une position plus favorable pour me satisfaire. Shakespeare était étalé sur la table ^ et sachant que mon nom se trouvait dans ses œuvres^ j'ouvris le volume d'Hamlet, et arrivant de suite à la sccne des fossoyeiirs au cinquième acte^ je présentai au comte le volume ouvert^ et posant mon doigt sous la ligne se trouvait le nom d^jTorick, me voici I lui dis-je.

Je ne cherche point à savoir si l'idée du crâne vermoulu de ce pauvre Yorick y dis- parut en entier dans Tesprit du comte ^ devant

SENTIMENTAI^. tG&

la réalité du mien , ou si ^ par une abstraction vraiment magique^ son imagination lui fit £siire dans le passé une rapide enjambée de sept à huit siècles. Gela est fort peu important dans cette affaire ; il suffit de savoir que les Fran- çais conçoivent mieux qu'ils ne calculent. Je ne m'étonne plus de rien dans ce monde^ et surtout en fait de semblables méprises.

Je m'en rappelle une absolument du même genre , et pour le même cas , dans laquelle tomba devant moi un des premiers dignitaires de notre église^ dont j'honore la candeur, et vénère les sentimens paternels.

Il ne pouvait jamais se déterminer y disait- il^ à lire des sermons composés parle bouffon du roi de Danemarck.

Je vous crois bien, milord , lui dis- je , mais il y a deux Yorick. L'Yorick dont parle votre seigneurie, est mort et enterré depuis huit cents ans. Il faisait les beaux jours de la cour d'Uervendillus. L'autre Yorick, c'est moi, milord, moi-même, qui, vous le savez bien, n'ai fait les beaux jours d'aucune cour. Il secoua légèrement la tête. ^

Bonté divine! lui dis-je, à votre compte, milord , vous confondriez sans difficulté dans

l66 TOTAGE

la même personne Alexandre le Grand atec Alexandre le chaudronnier ?

£h I mais , répli(pia-t-il , tout cela se vaut bien.

Si le